‹ La vie et les travaux du Baron CauchyChapitre 26 sur 134 · SON MARIAGE · texte numérisé non relu

SON MARIAGE

ie son mari, ne pas reculer pour le suivre devant les rigueurs d'un exil volontaire. Plus tard, après la mort de Cauchy, elle n'aura plus qu'un souci, ce sera de cultiver les amitiés illustres demeurées fidèles à la mémoire du grand géomètre, et de continuer les bonnes œuvres entreprises d'abord en commun.

Dans la nouvelle famille où il venait d'entrer, Cauchy avait.retrouvé, avec le culte de toutes les vertus domestiques, quelque chose de ces goûts et de ces traditions littéraires qui avaient influé si heureusement sur la direction de sa jeunesse. Le vieil hôtel de la rue Serpente qu'occupait la famille de Bure, et qui a récemment disparu pour faire place au nouveau boulevard Saint-Michel, avait vu, à la fin du xviii* siècle, son salon fréquenté par les hommes de lettres et les savants dont M. Guillaume de Bure avait édité les œuvres. On y vivait dans les meilleures relations de voisinage avec la famille Sylvestre de Sacy, qui habitait l'hôtel contigu de la rue Hautefeuille, resté debout comme un témoin vénérable du vieux quartier latin, maintenant en grande partie abattu. On y admirait des collections célèbres, acquises depuis par le cabinet des estampes ou devenues l'un des ornements les plus recherchés des grandes bibliothèques. Ces collections étaient l'œuvre des deux frères de Bure, dont l'inaltérable union, autre reste des temps passés, se complétait encore d'une manière touchante par l'amitié non moins fraternelle du savant et excellent M. Van Praèt. Ce dernier était Membre de l'Académie des Inscriptions et a laissé un nom aussi honoré au palais de l'Institut qu'à la bibliothèque de la rue de Richelieu, dont il semblait résumer l'inventaire tout entier dans sa vaste et imperturbable mémoire. Près de ce vieillard érudit et aimable, un jeune savant, neveu de M"® de Bure, et devenu

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aussi plus tard Membre de la même Académie» M. Charles Magnin, dont M. Sainte-Beuve a tracé récemment un portrait écrit de sa plume la plus délicate (i), se faisait remarquer dans le salon de la rue Serpente par la finesse de son esprit, la pureté de son goût, l'urbanité de ses manières.

On n'avait pas encore, à cette époque, banni des fêtes de famille cette antique gaieté de nos mœurs françaises, qui aimait à mêler à la conversation quelques rimes et à rompre par de joyeux couplets le cérémonial compassé d'un jour de noces. M. Pierre Didot l'aîné, autre cousin delà famille de Bure, avait, à l'occasion du mariage d'Augustin Cauchy, fait imprimer sous ses nobles presses un petit recueil de poésies composées en l'honneur de la jeune épouse. On y lit la strophe suivante de M. Charles Magnin, qui s'est conservée longtemps dans les souvenirs des deux familles :

Voulez-vous que du mariage Je vous soumette le budget?

Vingt ans d'amour, pas davantage, D'amitié trente, accordé net.

D'enfants en tout point votre image Je vote un couple aimable et beau ; Et pour les soucis du ménage, Tout bien compté, je mets zéro.

Les souhaits du spirituel académicien ne devaient se réaliser qu'en partie; le ménage aura en effet à subir de longues et difficiles épreuves, mais deux aimables filles viendront combler de joie leurs parents, et continueront

(i) Voir la Revue des Deux Mondes, n° du i5 mai i863, article intitulé Un érudit écrivain.

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un jour dans la famille ses traditions d'honneur et de vertu (i).

Les premières années du mariage de Cauchy ne furent troublées par aucun chagrin. Tout semblait lui sourire. Ses travaux scientifiques, accueillis avec admiration par tous les géomètres, lui avaient valu successivement les positions les plus recherchées dans le monde savant. D'un autre côté, les qualités de son cœur le rendaient cher à tout le monde, et la noblesse de son caractère lui méritait une estime universelle. Sa vie privée n'était pas moins bien partagée; il trouvait au sein de sa famille et dans l'intimité du foyer domestique tout ce qui fait le charme de l'existence. Près de lui, il voyait ses vénérables parents qui avaient autrefois veillé avec tant de sollicitude sur ses jeunes années, et qui, parvenus à un âge avancé, recueillaient dans les triomphes du fils la plus douce des récompenses de leurs soins; il y rencontrait encore ses frères, avec lesquels il avait grandi et qui lui restèrent invariablement unis par la conformité des sentiments et des goûts et par les liens d'une tendre amitié. Son bonheur était donc sans mélange et l'avenir se présentait à lui sous l'aspect le plus favorable. Il semblait qu'il ne lui restât désormais qu'a poursuivre, au milieu des jouissances les plus pures, le cours de ses grands travaux. Mais la Providence avait d'autres vues. Ce bonheur devait être bientôt traversé par des événements imprévus ; la révolution de i83o éclatait brusquement et venait briser en un instant toute la carrière du savant.

On ne saurait assez déplorer cette fatale influence de

(1) M™* la vicomtesse Félix de TEscalopier et M"* la comtesse Alfred de Saint-PoK

yO LA. VIE d'aUGUSTIN CA.UCHY.

nos discordes civiles, dont le contre-coup s'étend souvent jusqu'aux hommes les plus étrangers aux afTaires de ' rÉtat. Si quelqu'un doit être à l'abri des commotions politiques, c'est bien le savant quir loin du tumulte de la place publique, se livre à l'étude dans la retraite et le silence du cabinet; et cependant des exemples nombreux montrent qu'il n'est pas d'asile inviolable, même dans les régions élevées de l'intelligence. Quinze ans auparavant, Monge et Carnot étaient atteints, aujourd'hui Cauchy allait être frappé à son tour.

Cauchy s'est toujours montré profondément attaché de cœur à la dynastie des Bourbons. Jamais cependant aucune fonction politique, aucune faveur de cour n'étaient venues le chercher dans sa retraite. Sa haute position scientifique était due tout entière à son mérite, et l'on ne saurait regarder comme une faveur personnelle sa nomination par ordonnance à l'Académie. Conseillée par la politique, cette mesure n'avait pu que lui créer une position difficile et compromettre ses titres les mieux établis. Les motifs de l'attachement de Cauchy étaient puisés à une source plus haute et plus désintéressée. A ses yeux, le gouvernement des Bourbons était le seul légitime et, par suite, le seul qui pût offrir à la France des gages certains d'ordre et de sécurité après les orages révolutionnaires. Hors de cette ligne directe de la descendance de nos anciens rois, qui était pour lui comme la ligne droite en Géométrie, il lui semblait que tout serait remis au hasard et que le pays allait retomber dans le désordre et l'anarchie. Hors de ce principe conservateur, il n'apercevait que de vagues systèmes et d'effrayantes utopies, qui devaient se traduire plus tard en bouleversements sociaux et en révolutions nouvelles, Il aimait aussi à reconnaître dans les princes de la maison

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de Bourbon les soutiens de la religion et de la civilisation chrétienne, les défenseurs des idées et des principes auxquels il avait voué de bonne heure sou âme et son cœur. Aussi se sentait*il blessé à la fois dans ses affections les plus chères et ses convictions les plus profondes.

Mais il y avait encore pour Cauchy une autre raisoo, un motif impérieux de conscience, qui devait désormais dominer toute sa conduite et décider du reste de sa carrière. En prenant possession de ses chaires il avait prêté serment de fidélité à son roi, et il ne pensait pas que le canon d'une émeute triomphante fût suffisant pour dégager sa parole. Cet attachement inébranlable à ses princes, cette fidélité inviolable à la religion du serment occupent une place tellement importante dans la vie de Cauchy, qu'il convient de s'y arrêter un instant et de faire connaître les idées du savant à ce sujet. On les trouvera peut-être sévères et exagérées, mais on ne pourra se dispenser de rendre un juste tribut d'éloges et d'admiration à la noblesse de son dévouement; il sera beau de voir un homme qui, au milieu de l'affaissement général des caractères, sait demeurer fidèle au culte des grandes choses et qui, pour obéir aux délicatesses de sa conscience, n'hésite pas à sacrifier sans retour tout ce qu'il a de plus précieux.

Il n'y a rien parmi les hommes, de plus auguste ni de plus sacré que le serment. Lorsqu'un homme engage sa parole a l'un de ses semblables, il lui donne ce qu'il a de plus personnel et de plus intime. Douter de la parole d'un homme, n'est-ce pas lui faire une cruelle injure? Que sera-ce donc si la parole est accompagnée du serment et repose sur tout ce qu'il y a de respectable et de sacré dans le monde? Ne prend-elle pas alors un caraclète plus solennel? Ne semble-t-il pas que la Divinité elle

même» prise à témoin, soit intéressée à son exécution ou mise en demeure de punir le coupable d'une manière éclatante? Dans les annales de la civilisation chrétienne, il n'y a rien de plus constant ni de plus glorieux que cette fidélité inviolable à la religion des serments,, de ceux surtout par lesquels on s'engageait envers son prince et sa patrie.

De nos jours, sans doute, la dignité des serments n'a rien perdu de sa force chez les âmes bien nées, et cependant il est une des formes de la parole jurée dont la valeur, par suite du malheur des temps, s'est singulièrement amoindrie parmi les nations contemporaines : c'est le serment politique. La France, en particulier, a été le théâtre de révolutions nombreuses, une foule de gouve^ nements se sont succédé les uns aux autres, et chaque pouvoir nouveau a voulu jouir du bénéfice de ce lien spécial de fidélité que la parole engagée ajoute au devoir général de tout bon citoyen. Chacun d'eux a donc continué d'exiger le serment à son profit. 11 fallait s'y attendre, car on comprendrait diflicilement comment un gouvernement, soucieux de sa sécurité, pourrait employer à son service des hommes manifestement hostiles et déterminés d'avance a lui nuire.

Mais, tout en déplorant la perturbation qui s'est introduite à cet égard dans nos mœurs publiques, il est juste, cependant, d'établir une distinction importante. Le serment d'un homme politique appelé, par la nature même de sa position, à prendre une part active à la direction des affaires de l'État, impose des devoirs d'une spécialité plus rigoureuse; mais la portée du serment seraitelle aussi étendue pour une foule de personnes qui, tout rattachées qu'elles sont à l'administration par un titre quelconque, n'ont cependant rien a démêler avec les

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affaires politiques du pays? Mais surtout, le serment obligera-t-il au même degré le ministre confident de la pensée de son souverain, et l'homme d'étude dont la charge se borne à enseigner les sciences exactes ou bien à travailler à leurs progrès? Assurément non. « Les plus scrupuleux, a dit, au sujet de Gauchy, un homme dont l'honorabilité est connue dejtous (i), pouvaient se dire que la fidélité d'un simple savant consistant à continuer de suivre ses études sans se mêler en rien à la politique, le serment qu'on lui demande né Tengage au fond qu'à ce qu'il a dessein de faire; que, dans son application la plus stricte, il lui interdit seulement toute action positive contre le gouvernement qui l'impose, sans l'obliger à un concours actif ni k cesser d'aimer ce qu'il aimait; à quoi il peut complètement satisfaire en s'isolant dans le monde intellectuel, où la nature bien comprise de sa vocation et de sa carrière doit spontanément le retenir. • Il ne nous appartient pas de condamner ces interprétations adoucies, admises d'un accord tacite entre les gouvernements et les hommes dont ils acceptent les services; il sera cependant permis de regretter que de telles concessions aient été rendues nécessaires, et de réserver un tribut spécial d'estime et d'admiration pour les hommes généreux dont la conscience s'effraye à la vue de ces transactions et qui préfèrent tout sacrifier a ce qu'ils pensent être le devoir.

Telle fut la ligne de conduite de Gauchy. Dès le premier moment il refusa absolument de prêter serment au nouveau pouvoir, et la conséquence immédiate de sa dé-

(i) Lettre de M. Biot à M. de Falloux; voir le Correspondant, année 1867.

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termÎDatioD fut la perte de toutes les positions qu'il occupait et qu'il avait si laborieusement conquises. Il se trouvait ainsi, k l'âge de quarante ans, et après vingt années d'éminents services rendus à la science, brusquement dépouillé de tous les fruits de ses travaux. C'est alors qu'il prit l'énergique résolution de se condamner yoIodtairement à l'exil. Une détermination aussi extrême semblera peut-être bien étrange; on dira, qu'après tout, il était libre de demeurer en France et d'y continuer, dans la retraite, le cours de ses travaux. Pour répondre à cette objection et apprécier convenablement la conduite de Cauchy, il faut se reporter à d'autres temps et rappeler des exemples célèbres.

Telle avait été, en particulier^ la conduite de Descartes dans des circonstances analogues. Lui aussi vivait dans un temps où la France, violemment tourmentée par des troubles civils et religieux, n'offrait pas aux hommes d'étude un asile suffisamment calme et assuré; lui aussi quitta sa patrie, et crut devoir chercher au loin un pays plus hospitalier pour les travaux de la pensée. On siit qu'il se retira d'abord en Hollande, réputée alors comme la terre classique de la liberté; mais bientôt des hommes jaloux et incapables lui suscitent des persécutions personnelles : secouant alors la poussière de ses pieds il reprend le chemin de Texil, et va chercher, s'il est possible, au milieu des glaces de la Suède, une retraite inaccessible, où il puisse enfin donner un libre essor à son génie.

Cauchy éprouvait vivement ce besoin de liberté et d'indépendance qui est inné chez les âmes d'élite. Après tout ce qui s'était passé et en présence de ce qu'il craignait pour l'avenir, le séjour de Paris lui était devenu insupportable. Les scènes d'émeute qui ensanglantaient les rues de la capitale portaient leur contre-coup dans

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son âme et la faisaient bondir de douleur. Comment, dans une telle situation d'esprit, lui eût-il été possible de continuer ses travaux et de poursuivre ses patientes recherches? Ceux qui savent ce qu'exige de méditations calmes et réfléchies l'étude des sciences mathématiques s'étonneront moins de la détermination à laquelle il s'arrêta.

La Suisse fut le premier pays où il porta ses pas, et Fribourg fut la première étape de son exil volontaire. Là il reprit ses travaux un moment interrompus, et chercha dans les ardeurs de l'étude une diversion a ses préoccupations et à ses chagrins. Il avait même conçu l'idée d'organiser autour de lui une réunion de savants, dont le but aurait été de s'appliquer exclusivement au progrès des sciences, loin des révolutions qui agitaient une grande partie de l'Europe. Ce projet n'eut pas de suite, il était peu réalisable à notre époque; cependant il n'était pas impossible, et l'histoire nous montre plus d'une association de ce genre; dans tous les cas la pensée était grande et digne d'un esprit dévoué à la science par yii culte pur et désintéressé.

Cauchy ne resta pas longtemps en Suisse, on devait se disputer à l'étranger un ifavant que la France n'avait pas su conserver. Le roi de Kémont, Charles-Albert, lui fit des ofi*res qui furent acceptées et, dès l'année i83i, Cauchy se rendit à Turin, où l'on créa pour lui une chaire dite de Physique sublime. Dans une lettre à sa famille (il janvier i83a), il fait connaître ainsi sa nouvelle position : € Sur la demande de l'Université de Turin, on a créé une chaire de Physique sublime (c'est autrement dit la Physique mathématique que j'enseignais au Collège de France), et je suis nommé pour enseigner cette science avec un traitement de mille écus pour commencer, i Plus tard, il ajoute (i/i juillet ï833) : t On a augmenté mon

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traitement; on m'alloue de plus 200 francs par chaque livraison d'un nouvel ouvrage que je publie sous le titre de Résumés analytiques, i Cette publication faisait suite aux anciens Exercices de Mathématiques; elle montrait que le génie du géomètre, quoique transplanté sur ud sol étranger, n'avait rien perdu de sa verve ni de sa vigueur.

Le séjour en Italie fut en même temps pour Cauchy l'occasion de visiter les principaux mathématiciens de cette contrée, et de conférer avec eux sur les diverses questions qui l'occupaient. Dans un voyage k Rome, il eut l'honneur d'être admis auprès du Souverain Pontife. Le pape Grégoire XYI, qui joignait à l'éclat de la tiare celui d'une grande vertu et d'une science profonde, était mieux que personne en mesure d'apprécier l'illustre géomètre qui, par son talent et sa piété, honorait k la fois la science et la religion ; aussi lui fit-il la réception la plus bienveillante en lui donnant des témoignages tout particuliers de sa paternelle estime.

Cependant la fatigue causée par l'excès du travail, jointe aux émotions pénibles produites par les événements, avait ébranlé sa santé naturellement délicate et l'obligeait à se ménager davantage. < Je ne me hasarderai plus, dit-il dans une lettre, à travailler le soir comme J'ai eu la sottise de le faire il y a quelque temps, afin de mieux conserver la bonne santé dont je jouis maintenant. Sous ce rapport , j'ai beaucoup gagné à voyager, car il est certain qu'au moment où j'ai quitté Paris je me sentais si faible, que je commençais à croire que je n'irais pas bien loin en continuant le même genre de vie. Aujourd'hui, au contraire, je me sens revivre et je me porte beaucoup mieux que je ne le faisais en France. Il est vrai que je suis bien triste : a la perte cruelle que nous avons éprou-

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vée (i) se joint la douleur de penser que mon absence est pour vous une affliction de plus. >

Sa famille en effet ne l'avait pas vu sans un profond chagrin prendre la résolution de s'expatrier; mais toutes les démarches faites pour en prévenir l'exécution étaient restées infructueuses. Deux courts voyages de Cauchy à Paris et des visites réciproques de quelques-uns des membres de sa famille ne suffisaient pas pour compenser le vide causé par l'absence. Ses parents et ses amis espéraient toujours un retour prochain. Des explications nombreuses avaient été échangées par lettres à ce sujet, mais comme elles demeuraient sans résultat, M. Eugène Cauchy avait été député auprès de lui par la famille pour hâter ce retour si désiré. On invoquait les raisons les plus capables de le toucher. Outre les considérations tirées de la famille, on lui représentait qu'après tout l'état de la France n'était ni aussi agité, ni surtout aussi désespéré qu'il se le figurait; que le mouvement révolutionnaire se calmait peu à peu ; enfin, qu'en restant en dehors de toute position officielle, il retrouverait certainement le calme nécessaire à ses études. Ces motifs ne laissaient pas que de l'impressionner vivement, et il paraissait disposé à céder à de si pressantes sollicitations, lorsque de nouveaux troubles qui éclatèrent a Paris lui firent ajourner encore toute pensée de retour. Du reste le professorat de Cauchy à l'Académie de Turin devait être lui-même de courte durée, et, dès l'année i833, des événements nouveaux venaient donner à sa carrière un cours tout à fait imprévu. Il était appelé en Allemagne à concourir à

(1) Celle de son plus jeune frère^ Amédée, enlevé à l'âge de vingt-six ans.

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l'éducation du duc de Bordeaux et à donner ainsi des preuves encore plus complètes de son dévouement et de son affection à cette famille royale pour laquelle la fidélité et Thonneur lui avaient fait tout sacrifier eo France.

Le roi Charles X, après la chute de son trône, s'était retiré à Prague avec plusieurs membres de sa famille, parmi lesquels se trouvait le jeune prince qui» né sur les marches d'un trône et destiné à gouverner le plus beau royaume du monde , était soudainement précipité du faite des grandeurs dans les misères de l'exil et réduit à n'être plus que le dernier représentant d'une auguste dynastie. Un des premiers soins de Charles X fut de pourvoir à l'éducation de ce prince, héritier de tant de rois, dernier rejeton sur lequel reposaient les suprêmes espérances de la maison de Bourbon. Il veilla de bonne heure à ce que son royal pupille reçût une instruction solide et élevée. La première phase de ses études, au sortir de l'enfance, avait eu pour objet de développer son intelligence et de préparer son esprit à de plus vastes connaissances, destinées à adoucir pour lui les amertumes de l'exil et à remplir utilement les longues heures passées, loin de la patrie, à la dure école de la proscription et du malheur. M. Barande avait d'abord continué sur la terre étrangère cette fonction de dévouement commencée sur la terre de France, mais le prince atteignait sa treizième année et il s'agissait de pourvoir à une organisation plus large de ses études. Qui pouvait du reste prévoir Tavenir? Un jour, peut-être, la France, lasse de ses bouleversements et de ses révolutions incessantes, reviendrait encore une fois à ses anciens rois. Telles étaient du moins les dernières espérances du vieux monarque, et, dans cette hypothèse, il fallait que le prince se montrât tout

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d'abord k la hauteur du rang où sa destinée pouvait l'appeler.

Parmi les anciens courtisans de la famille royale, un certain nombre lui étaient restés fidèles dans le malheur et avaient été admis à l'honneur de la suivre dans l'exil ; c'est parmi eux qu'on choisit le personnel de la maison du prince. A l'époque dont il s'agit, M. le baron de Damas remplissait les fonctions de gouverneur. Ce fut lui qui proposa de faire appel au dévouement de Cauchy, pour lui confier la partie scientifique des études. Le père Place fut en même temps chargé d'enseigner les lettres et l'histoire. L'année suivante, cette dernière tâche fut remise aux mains de M^ Frayssinous, évéque d'Hermopolis, qui arriva à Prague vers la fin de i833.

Aux premières ouvertures qui lui furent faites, Cauchy ressentit d'abord autant de surprise que d'émotion. Après bien des traverses , il avait enfin trouvé un séjour tranquille et une position qui suffisait à ses modestes désirs; son unique ambition était désormais de poursuivre sans relâche le cours de ses découvertes scientifiques dans la paisible retraite que les événements lui avaient ménagée. Mais, d'un autre côté, il s'agissait de continuer à ses princes les preuves de dévouement qu'il leur avait données avec éclat et par un mouvement tout spontané. Répondrait-il par un refus, maintenant qu'on lui adressait un appel direct? Il eût hésité sans doute s'il se fût agi de mener la vie des cours près d'un prince régnant, mais c'était h devenir courtisan de l'exil qu'on le conviait; cette pensée le décida et, considérant comme un ordre l'invitation de son roi, il se fit un point d'honneur de tout quitter pour s'y rendre.

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