‹ La vie et les travaux du Baron CauchyChapitre 27 sur 134 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Dfea et la rérltr, telle sera ae devise

AC6. CkVCMt.

Principes de Cauchy relativement à cette éducation — Appel aux hommes de bons sens et de bonne foi. — Détails sur son séjour auprès de la cour exilée. — Il continue ses travaux scientifiques. — Mémoires sur la théorie de la lumière. — Voyages en Allemagne. — Caocby reçoit le titre de baron. — Il revient en France.

Que de théories n'a-t-on pas imagiDées, que de livres n'a-t-on pas écrits sur l'éducation des princes? Et, en effet, quel problème plus digne de fixer la pensée d'un homme d'État? Quelle affaire de plus grave conséquence pour le sort d'un peuple? Nous sommes dans un siècle où la personnalité des princes ne peut manquer de jouer, par elle-même, un grand rôle. Autrefois le prestige de la souveraineté suffisait pour les mettre a couvert; de nos jours, leur éducation se fait souvent dans l'exil; ils sont exposés à recevoir les dures leçons des événements^ et il faut que la valeur qu'ils puisent dans une éducation virile et solide les mette, à la fois, en état d'user avec honneur de la bonne fortune et de dominer la mauvaise.

Les anciens nous offrent plusieurs exemples célèbres d'éducations royales, mais ils se préoccupaient surtout de façonner les princes dans lart du commandement et de les initier aux habiletés de la politique; il manquait

ÉDUCATION DU PRINCE. 8l

du reste a leurs préceptes une force que ne pouvait leur communiquer la morale païenne. Cette force, le christianisme seul la possède; lui seul peut parler aux princes avec autorité en leur rappelant que, s'ils sont élevés au premier rang, c'est pour être les protecteurs de leurs peuples et pour travailler à leur bonheur; lui seul peut les maintenir dans le devoir, en leur montrant ce grand Dieu devant lequel ils doivent paraître un jour et qui leur demandera un compte rigoureux de leurs actes; lui seul enfin peut faire pénétrer dans leurs cœurs ces maximes sublimes qui rehaussent encore le sentiment naturel du devoir et qui sont, en définitive, la meilleure garantie de bonheur pour les sujets.

Telles furent les maximes qui guidèrent Bossuet et Fénelon dans l'éducation du Dauphin et daiMf eelie du duc de Bourgogne. On sait avec quel zèle cesf «eux illustres précepteurs s'acquittèrent de leur mission. Si leurs efforts ne furent pas couronnés d'un égal succès, ce fut surtout là où la nature avait laissé le plus à faire que, sous la main de Fénelon, l'influence d'une éducation ferme et chrétienne développa, dans l'esprit et dans le cœur de son royal élève, les plus éminentes qualités. La Providence n'a pas permis que les vertus de ce prince portassent leurs fruits sur le trône pour lequel elles avaient été préparées et mûries; sans le malheur de sa mort prématurée, on peut penser que bien des calamités eussent été épargnées à la France, qui n'aurait eu peut-être à subir ni les hontes du règne de Louis XV, ni la sanglante révolution où s'abîma la monarchie sous Louis XVI.

Bossuet et Fénelon, tels sont les grands modèles que

Cauchy se proposa d'imiter. Lui aussi avait à prendre sa

part dans l'éducation de l'héritier de ses rois, d'un prince

qui avait à se montrer digne du trône, même après en

8a L\ VIE d'augitstin cauchy.

avoir été déshérité par les rigueurs de la fortune. On verra bientôt qu'il ne négligea rien pour s'acquitter avec honneur de la mission qui lui était confiée.

Il serait intéressant de suivre le savant dans les détails d'une œuvre si nouvelle pour lui et de rechercher dans ses écrits la trace de sa méthode. En outre de l'immortel Discours sur l'histoire universelle, Bossuet avait composé pour son royal élève une foule de traités remarquables; Fénelon avait écrit dans un but semblable ses fables et son poème du Télémaque ou, sous le charme des fictions et la magnificence du style» il exposait les grandes idées et les doctrines généreuses qu'il s'efforçait d'inculquer à son disciple. C'est là que ces illustres maîtres se retrouvent' tout entiers. H est permis de penser que, dans l'ordre des sciences, Cauchy n'eût pas été incapable de produire luimême quelque ouvrage capital, également profitable à l'instruction du jeune prince et aux progrès de l'esprit humain. Toutefois il comprit sa tâche à un point de vue plus modeste et peut-être aussi plus utile pour le but spécial qu'il se proposait. Dans ces ouvrages des grands maîtres, en effet, on admire volontiers la sublimité des pensées, la beauté de la composition, la richesse du style, mais on sent souvent que l'auteur oublie un peu trop son disciple pour s'adresser à la postérité; il semble n'écrire que pour un enfant, et en réalité c'est pour les esprits supérieurs de tous les pays et de tous les temps. H reste toutefois de Cauchy, sur cette matière, un Mémoire très-remarquable intitulé : c Quelques mots adressés aux hommes de bon sens et de bonne foi, » qu'il voulut publier avant de se rendre auprès de Charles X, et dans lequel il explique les motifs de sa détermination, les principes qui doivent le guider et la méthode qu'il se propose de suivre. Nous allons en donner l'analyse.

c Ayant dû renoncer^ dit-il en commençant, aux trois chaires que j'occupais en France, pour rester fidèle à mes serments, j'étais chargé à l'université de Turin du cours de Physique sublime que Sa Majesté le roi de Sardaigne avait daigné me confier. Heureux de me trouver ainsi en dehors de la scène politique, et entièrement adonné à la culture des sciences, je venais de mettre au jour deux nouveaux calculs qui me semblaient de nature à fixer l'attention des géomètres; je songeais à publier mes travaux sur la théorie des nombres et à compléter mes recherches sur la théorie de la lumière, lorsqu'un ordre du Roi de France est venu me tirer de ma paisible retraite, et me donner pour élève l'héritier de saint Louis, de Henri IV et de Louis XIV. Ainsi transporté tout à coup des abstractions du monde idéal dans un poste qui fait peser sur ma tête une grande responsabilité, je me dois à moi-même d'expliquer les motifs de mon acceptation. L'amour des auteurs pour leurs propres ouvrages, l'ardeur avec laquelle ils se passionnent pour les théories qu'ils inventent, sont assez connus pour que l'on conçoive aisément combien il doit m'en coûter d'interrompre les travaux scientifiques que j'avais entrepris. Mais ce dont ma faiblesse aurait pu s'effrayer, lorsque mon Roi était sur le trône et dans le palais des Tuileries, je ne saurais le refuser à mon Roi dans l'exil, à l'enfant du miracle^ portant la double couronne de la gloire et du malheur. Etranger au langage des cours et à l'art de flatter les grands, je n'apporte à mon Roi qu'un cœur fidèle et une vie sans reproche. Des amis m'avaient précédé dans ce pays tout nouveau pour mon inexpérience. Je ne les y retrouve plus. Si je ne consultais que mes propres forces, j'y verrais un nouveau motif pour craindre de me lancer dans une carrière si difficile; mais, je le sais, la grande

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pensée qui préside à Téducation du Prince est une pensée morale et religieuse qui» puisant ses inspirations aux sources les plus élevées, est seule propre à fornaer les grands princes et les grands rois; cette pensée qui, plaçant les souverains de la terre en présence du Dieu de l'univers, les invite a se rapprocher, par leurs vertus, de celui dont la sagesse et la bonté n'ont point de bornes, leur dévoile la vérité tout entière et prépare ainsi la félicité des peuples et la prospérité des empires; cette pensée sublime, mon Roi m'ordonne de la seconder de mes efforts, de concourit* même à son accomplissement, et j'ai la conviction intime qu'elle seule peut fixer Tavenir de l'Europe, assurer le repos de la société. J'oserai donc répondre à la voix qui m'appelle et ne reculerai point devant les obstacles, i

Dans ce langage noble et digne on retrouve Cauchy tout entier. On le retrouve d'abord avec sa simplicité et sa modestie. Loin de s'enorgueillir d'un choix dont le prix était si grand à ses yeux, il n'envisage que les devoirs de sa charge et craint de ne pouvoir y suffire. On le retrouve avec son esprit de généreux dévouement qui, pour obéir à la voix de celui qui est resté son Roi, lui fait tout quitter et sacrifier jusqu'à ses chères études, but suprême de ses pensées et de sa vie. On le retrouve enfin avec sa raison pleine de calme et de sagesse. Après les événements qui avaient si profondément blessé son âme et indigné sa conscience, on pouvait s'attendre à quelque protestation énergique contre le nouvel ordre de choses, à quelque attaque passionnée contre le nouveau gouvernement de la France, mais ce serait mal comprendre l'élévation de ses sentiments et la bonté de son cœur. Il se bornera a plaindre des hommes qui lui paraissent égarés et aveugles plus que coupables; ainsi donc, pas

un mot de récrimination ne sortira de sa bouche et pas un sentiment haineux ne partira de son cœur; il se contentera de proclamer les principes éternels de la justice et de l'honneur, et d'adresser un appel éloquent à tous les hommes de dévouement et de bonne volonté.

On pouvait craindre encore qu'une telle éducation, donnée loin de la patrie, au milieu des amertumes de l'exil, n'en ressentit une fâcheuse influence. Cauchy prévient ce reproche et se place tout de suite dans une région plus élevée. Il sera de son époque et ne s'attachera pas inutilement à faire revivre le passé. Des temps nouveaux se préparent, et avec tous les hommes de cœur il attend et salue avec amour une ère nouvelle de gloire et de bonhenr. t C'est à préparer cette nouvelle ère, c'est à se rendre dignes dès aujourd'hui de coopérer plus tard aux grands desseins de la Providence, que sont appelés tous ceux qui portent un cœur généreux et particulièrement cette jeunesse française dont le courage s'enflamme aux seuls noms de l'héroïsme et de l'honneur.

» Ce n'est pas seulement aux royalistes, ajoute-t-il, ni aux catholiques que je m'adresse; ce n'est pas seulement à ceux qui ont refusé de servir un pouvoir nouveau, à ceux qui sont restés fidèles a la religion de leurs pères; c'est encore à ceux-là même dont l'âme est agitée par des passions qu'ils ne croient pouvoir maîtriser; a ceux qui, séduits par des théories mensongères, ne parlent que de république et se sont armés contre les rois, et (ce qui étonnera peut-être davantage) ce n'est pas des droits de Henri V que je viens les entretenir; Dieu et la vérité : telle sera ma devise.

» La vérité : tel doit être l'objet de nos désirs et de nos eflbrts; la vérité est l'arche salutaire qui peut recueillir la société prête à disparaître dans l'abîme, la

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vérité seule peut encore sauver l'Europe et le monde des fureurs de rauarchîe. Etablir le règne de la vérité, telle doit être la tâche de tous les hommes de bonne volonté et surtout celle du Prince appelé à fixer les destinées de la France. Pour coopérer à une œuvre si importante, il suffira que lui-même s'efforce de reprodiiire a tous les yeux l'image de la sagesse et de la bonté divine, et qu'il porte profondément gravé dans son cœur l'amour de la vérité. Un tel prince fera le bonheur de son peuple et sera juste envers tous: car il saura qu'il doit rendre compte de l'exercice de sa puissance, non aux hommes qu'on peut abuser par des promesses mensongères, mais à Dieu qu'on ne trompe jamais. Loin de craindre pour la religion les investigations des savants et les discussions approfondies, il favorisera toutes les entreprises faites dans l'intérêt de la science; il propagera en tous lieux, non ces fausses lumières qui frappent de mort les intelligences en les plongeant dans l'abime du doute universel, mais les véritables lumières; celles qui perfectionnent les esprits sans corrompre les cœurs; celles qui ne diminuent pas, mais augmentent pour l'homme le nombre des vérités déjà connues, et le font remonter d'une vérité à une autre, jusqu'à la source de la vérité même. II saura qu'il importe de répandre ces lumières, non-seulement dans les derniers rangs, mais encore dans toutes les classes de la société; qu'il importe d'éclairer le riche comme le pauvre, la jeunesse et l'âge mûr; d'éclairer les ignorants, d'éclairer les savants eux-mêmes qui n'embrassent des systèmes dangereux pour l'ordre social que lorsqu'ils ont le malheur de né pas connaître la vérité tout entière ou de rejeter une partie de la vérité connue.

> La source de tous nos maux vient de ce que nous

avons trahi la cause sainte de la vérité. Depuis quarante ans les peuples et leurs chefs se sont égarés dans de vaines théories; tous doivent aujourd'hui se rencontrer sur le même terrain et se réunir sous la même bannière, et c'est vers la vérité et vers Dieu qu'ils doivent se retourner € Comme un pilote égaré, a dit un grand écrivain, » les peuples ont perdu leur route, ils ne la retrouveront » qu'en regardant le ciel, i La vérité seule peut donc guérir nos maux, et le premier soin du Prince qui viendra cicatriser les plaies de la France devra être de fonder son pouvoir sur la justice et la vérité. Le premier devoir de ceux qui l'instruisent est donc de lui révéler tout le prix de cette vérité, de laquelle il tirera quelque jour sa force et sa gloire; et l'on ne s'étonnera point qu'appelé à remplir une partie de cette honorable tâche, je croie ne pouvoir mieux servir les intérêts de ma patrie, qu'en dévoilant à l'héritier de Louis XIV tout le secret de cette haute philosophie qui a fait briller le grand siècle d'un si vif éclat; qu'en lui apprenant comment l'intelligence humaine doit s'élever de la contemplation des beautés de la nature au Dieu dont l'amour veille sans cesse sur cet univers qu'il a créé; remonter de l'étude de ces lois sublimes qui régissent le cours des astres jusqu'au législateur suprême qui a semé les étoiles dans les voûtes du firmament, et, pour tout dire en un mot, de la connaissance des vérités scientifiques au principe éternel de toute vérité. »

Voilà de grandes et généreuses pensées; ce sont celles qu'il tâchera d'inspirer à son royal disciple. Il n'est pas douteux qu'un prince élevé dans ces idées ne fût digne de notre admiration; on pourrait craindre seulement qu'il ne fût plutôt un philosophe qu'un homme d'État et qu'il s'entendît mieux à méditer sur la morale et les

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sciences qu'à gouverner ses peuples. Mais telle n'est point la pensée de Cauchy; ces nobles maximes, ces sentiments élevés ne sont pas destinés à rester dans le do- . maine des spéculations; après se les être appropriés, le prince devra s'efforcer de les faire passer dans la pratique et de les prendre pour guide de sa conduite^ et, afin qu'on ne s'y trompe pas, l'auteur va nous tracer, dans un magnifique tableau, l'idéal d'un grand prince, le portrait de celui qu'il entreprend de former.

c Grand dans la paix, ce Prince ne redoutera pas la guerre. Instruit par cette religion qui nous ordonne de rester fidèles a nos devoirs, même au péril de notre vie, il s'empressera, s'il le faut, dans l'intérêt de la justice, de saisir cette épée que le maître du tonnerre aura déposée entre ses mains. Mais à l'exemple des saints rois, il ménagera le sang de ses peuples et se rappellera qu'aux yeux des chrétiens les triomphes mêmes cessent d*élre glorieux quand la guerre cesse d'être légitime. Il saura, comme saint Louis, allier la valeur dans les combats avec la modération dans la victoire. Il puisera dans h foi de ses pères cette constance, cette grandeur d'âme qui caractérisent les vrais héros; cette pureté de mœurs qui rehausse encore l'éclat du courage; cette douceur, cette bonté que sembleraient exclure les vertus guerrières et qui les porte à voler au secours de la faiblesse ou de l'infortune. 11 honorera le vrai courage, le courage que nul obstacle n'intimide, que nul sacrifice n'épouvante lorsque la voix de la conscience a parlé ; ce courage qui a signalé tant d'illustres capitaines, tant de preux chevaliers, tant de soldats intrépides, depuis les Maurice et les Jeanne d'Arc jusqu'aux Turenne, aux Condé, aux Larochejacquelein; depuis les soldats de la légion Thébéenne jusqu'aux paysans de la Vendée. Dans le tumulte des

camps et sous la tente des guerriers, il abaissera son front devant le Tout-Puissant, il ne craindra pas de s'avouer hautement adorateur du Dieu des armées; il ne saura point rougir de cette croix qui a sauvé le monde, qui a préservé l'Europe du joug des Sarrasins et qui seule aujourd'hui peut y assurer le triomphe de l'ordre sur le désordre, de la justice sur les passions déchaînées. In hoc signo vinces. »

On trouvera peut-être ce tableau trop parfait pour notre temps; on le trouvera surtout trop chrétien. Il n'est pas douteux en eflFet qu'avec nos moeurs et après l'incrédulité du siècle dernier, le rôle d'un tel prince ne soit rendu très-difficile; et cependant pense-t-on que Charlemagne ou saint Louis, s'ils revenaient au milieu de nous, ne trouveraient plus rien à faire et que leur génie et leurs vertus seraient fatalement condamnés à l'impuissance? Ce serait calomnier notre époque ; quoi qu'on puisse dire, notre société est toujours chrétienne par le fond des entrailles, et rien de ce qui touche à la vie de la foi ne saurait lui être indifférent. Où sont encore aujourd'hui la grandeur, la sainteté, la force morale, si ce n'est dans l'Eglise et dans son chef? Et pourquoi un chef de peuples n'ambitionnerait-il pas, lui aussi, d'en faire resplendir l'éclat autour de sa couronne? Mais lors même qu'on ne verrait ici qu'un portrait idéal inspiré par Tenthousiasme de la foi chrétienne, il n'était pas moins digne d'un cœur généreux de le concevoir et de se dévouer avec ardeur à la réalisation d'un si beau modèle; c'est à quoi le savant s'employa avec toute l'énergie de son âme.

De son côté, la famille royale fit à Cauchy l'accueil le plus flatteur et ne cessa de lui témoigner la plus grande bienveillance; on voulait honorer en lui à la fois l'élé-

go LA VIE d' AUGUSTIN CAUGHT.

vatioD du génie et la noblesse d'une fidélité généreuse. En i834» M"* Cauchy vint le rejoindre elle-même à Prague, et il put ainsi, dans sa nouvelle position, réunir les affections les plus douces de la famille au dévouement à la science et à ses princes. Son bonheur eût été complet s'il avait pu y retrouver aussi ce père vénéré, cette mère chérie auxquels il portait tant d'affection, s'il avait pu comme autrefois se mêler à la foule des fils et des petitsfils qui venaient, aux jours habituels, c s'asseoir autour de la table paternelle comme de jeunes plants d'olivier, et réaliser aiAsi la bénédiction promise par le prophète à l'homme qui craint le Seigneur. > (Lettre du 17 août i835.)

Ses fonctions auprès du prince étaient loin de constituer une sinécure; son temps était au contraire fort occupé. Une lettre écrite de Prague par M*"' la baronne Cauchy à sa famille contient d'intéressants détails à ce sujet, c Vous avez vu avec plaisir tout le bon accueil que nous avons reçu ici et que nous ne pouvons devoir qu'à l'excessive bienveillance qu'on a pour Augustin. On ne saurait être dans une position plus agréable que la sienne; mais en même temps je dois dire, pour la justification des reproches que nous lui faisions de ne pas écrire, qu'il n'a pas un instant à lui. Je ne le vois guère qu'à l'heure du diner et quelques moments le soir. Dans la matinée, les leçons qu'il donne, celles auxquelles il ^ assiste, les promenades, dont il est presque toujours, ne lui laissent qu'à peine le temps d'ajouter chaque jour quelques mots ou signes algébriques à un Mémoire qu^il compose en ce moment et qu'il compte envoyer à l'Académie dès qu'il sera terminé. Au reste il ne peut y avoir une manière plus agréable d'occuper son temps que de le donner à un prince si accompli et si charmant. •

Ces occupations attachantes étaient fréquemment interrompues par des excursions ou des voyages où Cauchy devait accompagner son royal élève. En i834, on le trouve à Prague, au château du Hradschin, résidence princière que la famille impériale d'Autriche avait mise à la disposition de Charles X. L'année suivante, on le rencontre à Tœplitz; en i836, il va successivement à Budweitz, à Kirchberg et à Goritz, où le roi Charles X terminait paisiblement son orageuse carrière; en i838, on le retrouve de nouveau à Kirchberg. Malgré tous ces changements de résidence, il trouvait encore le moyen de poursuivre avec ardeur ses travaux scientifiques. Plusieurs ouvrages importants datent de son séjour en Allemagne. L'Académie de Prague l'avait accueilli avec empressement au nombre de ses membres, et c'est par les soins de cette Société, et à ses frais, que furent publiés les célèbres Mémoires relatifs à la dispersion de la lumière.

Ses voyages ne lui étaient d'ailleurs pas inutiles. Ils avaient l'avantage de le mettre en rapport avec les principaux savants de l'Allemagne; partout il recevait l'accueil le plus cordial en même temps qu'il était témoin de l'estime dont jouissaient déjà ses travaux. En arrivant à Lintz chez le professeur de mathématiques de l'université, il trouvait sur la table de ce savant la traduction faite par lui-même du récent ouvrage sur la théorie de la lumière. A Vienne il voyait ses méthodes pour l'exposition de l'analyse infinitésimale préférées à celles de tous les autres auteurs. Il apprenait en même temps qu'on traduisait partout ses ouvrages : en italien, en allemand, en russe, en espagnol, et qu'on les adoptait jusque dans le nouveau monde. A Londres, en particulier, on s'était beaucoup occupé de sa théorie sur le phénomène de la disper-

ga L\ VIE D AUGUSTIN CAUCHY.

sion, et divers auteurs publiaient dans les Transactiom philosophiques des Mémoires ayant pour objet de commenter ses découvertes et d'en confirmer Texactitude.

A toutes ces preuves d'admiration ou d'estime venaient se joindre les témoignages, non moins précieux pour lui, d'amitié ou de reconnaissance de la part de la famille royale. Nous avons déjà dit avec quels sentiments de bienveillance il fut accueilli par la cour exilée; ces sentiments ne lui firent jamais défaut; le jeune prince surtout conserva toujours pour son maître une vive affection et une profonde reconnaissance, et plus tard, dous en citerons un témoignage non douteux à roccasioD delà mort de l'illustre savant.

Le vieux monarque voulut lui-même donner une preuve éclatante de son estime pour le précepteur de son petit-fils. Il n'avait plus à sa disposition les faveurs ou les places qui permettent aux princes de récompenser dignement les bons services de leurs sujets, mais il pensa qu'une ressource lui restait encore, dans la majesté de son infortune, pour témoigner sa reconnaissance aux fidèles compagnons de son exil : c'était de les anoblir. Ce fut en effet pendant son séjour auprès de la famille royale que Cauchy reçut ce titre de baron dont il se montra toujours fier à si bon droit, et qui lui fut accordé de la manière la plus délicate et la plus gracieuse. On fêtait encore dans la cour exilée quelques-uns de ces anniversaires qui se célébraient autrefois au milieu des grandeurs et des pompes de la royauté. L'éclat des cérémonies avait disparu pour faire place à de petites fêtes de famille dont les apprêts étaient bien simples; runion des cœurs et quelques modestes présents en faisaient tous les frais. C'est dans un de ces jours de fête que le jeune prince offrit à son maître, comme cadeau, son por

ÉDUCATION DU PRINCE. çS

trait avec cette inscription : « A mon cher baron Cauchy . » Quoi de plus touchant que ces lettres de noblesse ainsi données dans l'exil et doublement consacrées par le malheur et par le dévouement !

Cependant l'éducation du prince touchait à son terme et Cauchy, après avoir noblement accompli sa tâche, allait de nouveau se trouver rendu exclusivement à ses travaux scientifiques. Mais en même temps l'avenir se présentait devant lui avec toutes ses incertitudes. Devait-il continuer de vivre dans l'exil et de demander à l'étranger une retraite qui lui avait d'abord paru nécessaire? Dans cette hypothèse, il n'est pas douteux qu'il lui eût été fait de divers côtés des offres avantageuses. Turin l'avait déjà accueilli avec empressement quelques années auparavant, et des exemples célèbres, dont le souvenir était encore récent, pouvaient lui conseiller de porter ailleurs le tribut de sa gloire et de son génie. Dans le siècle précédent, Euler avait quitté la Suisse, sa patrie; la Prusse et la Russie l'avaient possédé successivement, et les académies de Berlin et de Saint-Pétersbourg avaient été illustrées par ses immenses travaux. Plus près de lui, Cauchy rencontrait encore l'exemple de son ancien protecteur Lagrange. Ce grand géomètre, après avoir débuté avec éclat à Turin, avait accepté les offres brillantes du roi Frédéric II : il avait, pendant vingt années, présidé l'Académie des Sciences de Berlin; puis, à la mort de Frédéric, attiré en France par Louis XVI, il n'avait pas cessé d'être traité avec tous les honneurs dus a son génie. Cauchy n'était pas inférieur à ces grands hommes et pouvait céder à la même ambition; on peut ajouter aussi, qu'après tout ce qui s'était passé, il avait des motifs plus particuliers pour accepter, loin de son pays, des offres de cette nature.

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94 l'A. VIE d' AUGUSTIN CAUCHY.

Mais d'un autre côté le moment n'était-il pas venu pour lui de rentrer en France et d'essayer de s'accommoder avec les hommes et les événements de son temps? Les circonstances paraissaient plus favorables, les esprits s'étaient calmés, un ordre régulier avait fini par s'établir et les craintes excessives du savant ne s'étaient pas réalisées. Il voyait au contraire une foule d'hommes généreux et chrétiens appartenant à la génération nouTcile qui, décidés à rompre avec le passé, réunissaient leurs efforts pour préparer la venue de temps meilleurs. Resterait-il systématiquement en dehors de ce mouvement pacifique et n'apporterait-il pas lui-même son contingent à cette œuvre sacrée? Telles étaient lessconsidérations qui se pressaient dans son esprit et qui le préparaient peu à peu à un retour si désiré par les siens; mais ce qui acheva de le décider, ce furent les appels renouvelés de sa mère au moment où allait se célébrer en famille le cinquantième anniversaire d'une union sur laquelle tant de bénédictions étaient descendues dans le cours d'un demi-siècle.

RETOUR EN FRANCE. gS

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