CHAPITRE VIL
Ea hominiboB non aiinas qaam Iib«ri
cara sant, libertas, honestas, dignitas.
Cio., Eput. ad fam.
Cauchy rentre à l'Académie. -7 II est proposé pour une chaire. — Il refuse le serment. — Il est nommé au Bureau des Longitudes. — Débals soulevés par cette nomination. — Événements de 1848. — Cauchy rentre dans l'enseignement. — Événements de i852. — CaucTiy est dispensé du serment par l'Empereur.
Cauchy revint en France vers la fin de i838. Sa résolution bien arrêtée était de demeurer complètement étranger aux événements politiques, mais en même temps de conserver intactes des convictions qui s'imposaient à lui avec plus de rigueur que jamais, et s'élevaient à ses yeux presque à la hauteur de la foi religieuse. L'étude, les affections de famille, la pratique assidue des bonnes ceuvres devaient désormais occuper tous ses moments.
Sa première démarche fut de reparaître à TlRstitut. En vertu d'un privilège spécial, les Membres de cette illustre compagnie étaient dispensés du serment. Cauchy venait, comme on l'a remarqué (i), reprendre sa place parmi ses anciens collègues, t sans autre condition que
(i) Lettre de M. Biot à M. de Falloux.
g6 LA. VIE d'augustin cauchy.
de le vouloir, ainsi que cela s'est toujours pratiqué. » On y désirait vivement son retour et on y était d'ailleurs préparé depuis quelque temps par de fréquentes communications insérées dans les Comptes rendus de r Académie des Sciences. A partir de ce moment, débarrassé de toute préoccupation extérieure, il se mit à poursuivre avec une ardeur croissante le cours de ses recherches. Nous cd présenterons plus loin l'analyse; disons seulement» pour donner une idée de la puissance de son génie mathématique, que, pendant les dix-neuf dernières années de sa vie, il publia dans les divers recueils de l'Académie plus de cinq cents Mémoires. Il ne se passait guère de semaine sans qu'il apportât un Mémoire nouveau ou qu il vint faire de vive voix d'intéressantes commuirications. Sa fécondité était inouïe : on comprend difficilement comment un seul homme a pu suffire à tant de travaux. Et sa pensée n'était pas concentrée sur tel ou tel point de la science; les questions les plus élevées et les plus variées de l'Analyse, de la Mécanique, de la Physique, de l'Astronomie ont été abordées par lui avec un égal bonheur, et partout son passage était signalé par un progrès sérieux, par une découverte importante.
Cependant tous les amis des sciences déploraient vivement qu'un homme d'un mérite aussi supérieur fût systématiquement écarté de toutes les chaires où son enseignement eût été si précieux, et se trouvât privé de toutes les récompenses dues à son talent. On s'occupa de remédier à un état de choses si regrettable, et, au premier abord, on ne désespéra pas d'y parvenir. Vers i84o, une place devint vacante au Collège de France; une présentation devait être faite par l'Académie des Sciences, et d'un accord unanime, les suffrages se portèrent sur Cauchy; mais le fatal serment se représentait avec toutes ses
igueurs, et moins que jamais on pouvait Tattendre du javant.
Il y avait, à la vérité, une haute position scientifique m il semblait qu'on pût admettre Cauchy sans lui de- [nander rien de contraire à ses principes ni à sa conscience, c'était celle de Membre du Bureau des Longitudes. Par une disposition particulière de la loi qui l'a fondée, les Membres de cette Société se recrutent euxmêmes. Pour les chaires du Collège de France et de la Sorbonne, il y a une double présentation faite par les Membres de ces corps savants et par ceux de l'Académie des Sciences, mais là se bornent leurs pouvoirs, et le Rouvernement s'est réservé, à lui seul, le droit de nomination. 11 en est autrement pour le Bureau des Longitudes comme pour les diverses Académies; lorsqu'une place devient vacante, les Membres de ces Compagnies choisissent eux-mêmes le savant qui doit l'occuper, sans que l'Administration ait à intervenir; la seule condition à remplir est que le choix arrêté reçoive la sanction du Chef de TÉlat. La situation était donc très-différente, et, dans ces conditions , il ne semblait pas douteux que Cauchy ne dût entrer au Bureau des Longitudes et ne reçût ainsi, sinon la récompense entière de son mérite, du moins une position assez élevée pour le dédommager de ce qu'il ne pouvait obtenir. On pensait même que ce serait oflFrir au Gouvernement une occasion heureuse de réparer une injustice, sans l'obliger a des concessions difficiles et sans lui créer des précédents embarrassants pour l'avenir. On se trompait.
Dès l'année iSSg, la mort de M. de Prony laissait une
place vacante au Bureau des Longitudes ; la candidature
de Cauchy fut posée et accueillie avec empressement
au sein du Bureau. On se rappelle même que M. Arago
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recevait assez mal les autres solliciteurs; à toutes leurs démarches, il répondait invariablement : < M. Caucby se met sur les rangs ; » et si l'oa insistait, il se contentait de répéter avec un mouvement d'humeur : c mais. Monsieur, je viens de vous dire que M. Cauchy est sur les rangs. > Ce nom réunit en effet l'unanimité des suffrages. L'élection était donc faite régulièrement, et il n'y manquait plus que la sanction royale ; elle fut refusée, ou, ce qui était au fond la même chose pour Cauchy, elle fut subordonnée à la condition du serment. Cette décision inattendue remplit d'étonnement et de douleur les amis du savant et tous ceux qui connaissaient les exigences de sa conscience et de son honneur. On pensa d'abord que la difficulté n'aurait pas de suite, et qu'il serait possible de faire revenir le Gouvernement sur son premier dessein.
Il y avait alors dans le Conseil du Roi des hommes également recommandables par l'élévation de leur talent et par l'honorabilité de leur caractère. On ne peut douter que leur désir le plus vif n'eût été d'obtenir une solution conforme au vœu général, mais leurs bonnes dispositions étaient paralysées par une volonté supérieure; aussi, malgré leurs efforts, l'obstacle demeura insurmontable. On espéra être plus heureux du côté de Cauchy, et on lui fit adresser les sollicitations les plus pressantes pour obtenir de lui quelques concessions. Le pouvoir n'ayant pas voulu se départir de ce qu'il prétendait être son droit, on essaya d'amener le savant à revenir sur ce qu'il considérait comme un devoir de conscience et d'honneur. 11 est facile de se rendre compte du prix qu'y aurait attaché le Gouvernement lui-même. La situation des ministres était en effet fort embarrassante : on les rendait, peut-être i tort, responsables de la mesure; on s'étonnait de ce que
des hommes, habitués autrefois à revendiquer si haut les droits fie la liberté, fussent impuissants, alors qu'ils étaient au pouvoir, à les faire triompher en faveur d'un savant dont le génie et le noble caractère étaient l'objet de l'estime universelle. Cauchy résista à toutes les sollicitations et demeura inébranlable dans sa résolution ; cet homme, si doux et si simple dans toute sa vie, si tolérant et si bienveillant pour tout le monde, devenait inflexible devant l'idée d'un devoir, et rien ne pouvait lui faire accepter une capitulation de conscience.
Il ne faudrait pas croire cependant que ce sacrifice qu'il faisait à la délicatesse de ses convictions lui fut peu coûteux ou peu sensible; en réalité, il le ressentait vivement et ne prenait pas la peine de le cacher. Un homme doué d'un caractère plus stoïque, après avoir répondu par un refus éclatant, se serait ensuite drapé dans la dignité d'un silence fier et dédaigneux; une telle conduite eût été plus solennelle, plus romaine, mais on peut dire qu'elle eût été moins conforme aux sentiments de la nature humaine. Pour lui, sa nomination au Bureau des Longitudes et l'unanimité des suffrages de ses collègues étaient la plus belle et la plus douce récompense de ses travaux. Il voyait d'ailleurs dans cette fonction spéciale et élevée, une sorte de professorat européen qui lui servirait à répandre au loin, avec l'autorité inhérente à un corps si haut placée les méthodes astronomiques perfectionnées qui furent alors un des objets principaux de ses études, et pour lesquelles les chaires du Collège de France et de la Sorbonne lui étaient fermées par ce même refus de serment. Il ne se laissa donc point décourager. Longtemps il espéra que les difficultés pourraient s'aplanir, et, qu'avec un peu da patience et de diplomatie, il finirait par en triompher. Les hommes de cette époque
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se rappellent encore avec quelle habileté il entretenait le zèle de ses amis, de ses collègues, et comment il déployait auprès de tous les ressources d'une politique à la fois ingénieuse et naïve.
Dans ces circonstances on prit le parti de temporiser et d'attendre quelque solution imprévue de ce singulier conflit. Mais le temps, qui résout bien des difficultés, semblait se complaire à compliquer celle-ci. Les Membres du Bureau des Longitudes, forts de leur droit et heureux de leur premier choix, persistaient à regarder Cauchy comme leur confrère légitime et se refusaient à lui nommer un successeur. De son côté, Cauchy, considérant sa nomination comme régulière, s'empressa de remplir les devoirs attachés à sa nouvelle position, et de justifier de plus en plus le choix dont il avait été l'objet, par des travaux astronomiques de la plus haute importance. Il n'assistait pas aux séances, il n'émargeait pas les feuilles de traitement, mais il remplissait du reste toutes les foDCtions de Membre du Bureau des Longitudes, et Ton penl dire qu'il fut Tune des illustrations de cette savante compagnie. Son élection avait en effet révélé à ses amis un côté de son talent qui ne s'était pas encore produit dans tout son jour. Jusqu'alors on s'était plu à reconnaître en lui le géomètre éminent, l'analyste profond, le savant auquel la Physique mathématique devait ses plus brillants progrès; mais la France ne savait pas encore qu'elle possédait un astronome de premier ordre. Nous essayerons en son lieu de donner une idée de ses travaux dans ce genre. On verra quel éclat ils ajoutèrent à ses titres scientifiques déjà si nombreux, et combien il est à regretter qu'une mesure politique ait empêché son génie de se donner un libre essor dans cette carrière nouvelle.
Cependant' le provisoire durait déjà depuis près de
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quatre ans, et la question n'était pas plus avancée que le premier jour. Pour mettre un terme à cette situation anormale, le Ministre décida, en i843, que la nomination de Cauchy serait comme non avenue pour refus de serment, et qu'on procéderait à une nouvelle élection. Cauchy, qui avait jusqu'alors gardé le silence, crut devoir protester publiquement. Il ie fit dans une lettre adressée aux Présidents de l'Académie des Sciences et du Bureau des Longitudes, et qui fut en outre communiquée à tous ceux que l'aflFaire pouvait intéresser. Cette lettre est trop importante pour ne pas être rapportée; elle fera connaître au juste l'état de la question, elle montrera en même temps combien la conduite du savant avait été digne, et combien elle s'éloignait à la fois d'une faiblesse peu convenable et d'une opiniâtreté orgueilleuse ; son noble caractère s'y révèle tout entier. En voici le texte :
€ Monsieur le Président, vous savez combien j'ai été reconnaissant de l'honneur que m'a fait le Bureau des Longitudes, au mois de novembre 1839, en m'appelant, comme géomètre, à remplir la place vacante dans son sein par le décès de M. de Prony. Je ne serais pas digne de cet honneur ni de l'estime dont Messieurs les Membres du Bureau ont bien voulu me donner tant de témoignages, si j'admettais un seul instant qu'une nomination faite en vertu d'une loi n'a rien de sérieux, et qu'un Membre du Bureau des Longitudes, nommé depuis quatre ans, peut être brusquement destitué par un Ministre, sans avoir été entendu, et, par conséquent, avatat même qu'il soit possible d'alléguer contre lui aucun motif légal. Toutefois on m'assure que M. le Ministre, réduisant la nomination faite par le Bureau , en vertu d'une loi , aux proportions d'une simple candidature, aurait invité le Bureau à procéder à une autre désignation, sous le pré-
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texte d*un refus du candidat à remplir une obligation prescrite par la loi. Quelle est cette loi dont parle M. ie Ministre? Ce n'est assurément pas celle qui a créé et organisé le Bureau des Longitudes. Elle dit formellement et sans condition : le Bureau nomme aux places vacantes dans son sein. Ce n'est pas non plus la loi transitoire, en vertu de laquelle ont pu être destitués, en i83q, tel ingénieur en chef des Ponts et Chaussées, tel professeur de rÉcole Polytechnique ou de la Faculté des Sciences qae je connais parfaitement. L'effet de cette loi transitoire devait cesser et a cessé en réalité au bout de quelques mois.
» J'ai bien entendu dire, il est vrai, que, pour diverses nominations faites postérieurement à la mienne» le Ministre avait songé à faire revivre une formalité tombée depuis longtemps en désuétude, afin de pouvoir, disaiton, me l'opposer comme un précédent. Mais il parait que l'anachronisme de ce précédent, qui devait être rétroactif, aura semblé tellement singulier, qu'on a renoncé à en faire usage, car on annonce, depuis quatre ans, que le Ministre doit m'écrire, et, depuis quatre ans, sa lettre n'est point parvenue jusqu'à moi. C'est un point sur lequel je désire que se porte particulièrement l'attention de Messieurs les Membres du Bureau, car il serait trop extraordinaire que les Membres du Bureau des Longitudes, nommés en vertu d'une loi, pussent être déclarés suspects par un Ministre et frappés arbitrairement pour des réponses présumées à des lettres qu'on ne leur a point écrites. Aurait-on promulgué, depuis ma nomination, quelque loi nouvelle et spécialement relative au Bureau des Longitudes? Quoique la géométrie et l'astronomie aient peu de rapport avec la politique, je ne crois pourtant pas être tellement étranger à ce qui se passe en ee
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monde que, si une pareille loi eût été faite, je n'en eusse au moins entendu parler. La chose, Monsieur le Président, doit paraître assez grave à M. le Ministre lui-même pour l'engager à réfléchir mûrement sur cette affaire, et je vais en dire la raison.
» Si j'ai regardé ma nomination au Bureau des Longitudes comme l'encouragement le plus flatteur que je pusse recevoir dans les dernières années d'une vie consacrée tout entière à la science, je n'ai pourtant pas été surpris de me voir si favorablement accueilli par MM. les Membres du Bureau des Longitudes. J'étais depuis longtemps accoutumé à leur bienveillance. On sait quelle était celle que les anciens Membres du Bureau des Longitudes, MM. Lagrange, Laplace et Delambre, avaient pour moi, il y a plus de trente années, et en quels termes honorables M. Delambre, dès cette époque, voulait bien, dans l'exposé des travaux de l'Académie des Sciences, rendre compte de la démonstration des théorèmes d'Euclide et de Fermât. M. le Ministre peut ignorer ces faits, mais s'il vient à les connaître, peut-être ne serait-il pas tenté de porter atteinte aux prérogatives du Bureau des Longitudes; peut-être ne serait-il pas tenté de démentir les Lagrange, les Laplace, les Delambre, ni leurs illustres successeurs, au moment même où des lois, proposées par lui (lois sur la réimpression des Œuvres de Laplace et de Fermât), doivent portera croire qu'il attache pourtant quelque importance aux théorèmes et à l'opinion des géomètres des siècles passés.
» Si M. le Ministre tient à m'exclure du Bureau des Longitudes pour le seul motif de mon attachement à un Prince que je respecte, que j'aime et que j'aimerai toute ma vie, il peut, au droit que le Bureau des Longitudes tient de la loi elle-même, opposer sa volonté ministé-
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rielle; mais qu'il ait alors le courage de le dire, quoique, sous un gouvernement où l'on parle tant de liberté, il n'ait pas, ce semble, le droit de le faire. Si le bon droit, appuyé sur une loi formelle, venait à succomber dans cette lutte, je saurais tout supporter. Père de famille, successivement expulsé de toutes les positions où mes confrères, les Membres de l'Institut, avaient cru que je pouvais être utile aux amis des sciences et à ma patrie, dépouillé du fruit de quarante années de travaux scientifiques, je ne me plaindrais pas. Je garderais, avec la paix d'une bonne conscience, la double consolation d'avoir acquis par les suffrages de mes confrères un titre que je me ferai toujours gloire de porter, et d'avoir tenu, dans des temps difficiles, une conduite qu'honoreront tous les partis.
1 Veuillez je vous prie. Monsieur le Président, donner communication de cette lettre à mes honorables confrères du Bureau des Longitudes, et agréer l'assurance de ma considération distinguée.
» A.-L. Cauchy.
» Ce 4 décembre i843. »
En publiant cette lettre, le savant remplissait en effet un devoir envers lui-même et à l'égard des Membres du Bureau des Longitudes qui l'avaient honoré de leurs suffrages, mais, du reste, elle eut le sort de toutes les protestations, elle ne changea rien à un parti pris.
Cauchy semblait donc plus que jamais rejeté dans la retraite et éloigné de toute position officielle; cependant de nouveaux événements se préparaient et allaient changer encore une fois le cours de sa carrière. En février 1848, le canon recommençait à gronder dans les rues de Paris; une insurrection formidable restait mai-
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resse de la capitale et détrônait le roi Louis-Philippe. La nouvelle révolution, considérée au point de vue soîial, était bien autrement radicale que celle qui avait renversé Charles X. En i83o, il est vrai, un trône s'écroulait st tout semblait remis en question; mais les partis se trouvant préparés dès longtemps pour de telles éventualités, on eut bientôt pourvu à l'organisation du nouveau pouvoir ; une dynastie succédait à une dynastie^ un trône remplaçait un trône. En i848, au contraire, tout pouvoir régulier disparaissait; les auteurs delà révolution, surpris eux-mêmes de leur succès, ne savaient quel parti prendre. Ils avaient cru simplement changer un ministère, et ils renversaient une dynastie; ils voulaient une émeute, et ils avaient déchaîné une révolution ; victimes de leur imprévoyance, ils demeuraient ensevelis dans leur propre triomphe, laissant le pays exposé à d'immenses périls.
Il y avait là de quoi effrayer les esprits les plus fermes et troubler les hommes les plus optimistes. Cauchy fut du nombre de ceux qui augurèrent mieux de l'avenir. D'ailleurs les événements de 1848 ne lui inspiraient pas les mêmes craintes que ceux de i83o. Ce qui l'avait le plus centriste dans la révolution de i83o, c'était le danger que la religion semblait y courir. Il avait vu les prêtres perse-' eu tés, les églises dévastées, l'archevêché de Paris saccagé et le prélat échappant avec peine au massacre par la fuite; maintenant, au contraire, un retour manifeste se produisait en faveur de la religion, et tout faisait espérer qu'après l'effervescence inséparable d'une révolution, il s'établirait un ordre de chose meilleur.
L'une des premières mesures du gouvernement provisoire eut pour objet de supprimer le serment politique. Une expérience constante a démontré que les serments
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de cet ordre ne retiennent le bras d'aucun conspirateur, h ne préviennent aucune révolution et ne servent souvert |^ qu'à avilir les caractères et à fausser la conscience |Mh blique. Désormais, chaque citoyen serait appelé à senrir son pays sans être assujetti a d'autre condition que d'observer les lois établies. Une chaire était vacante k la So^ bonne; Cauchy fut aussitôt désigné pour la remplir, et il put ainsi reprendre, au milieu d'un auditoire d'élite, son enseignement depuis longtemps interrompu.
Les événements de i852 et l'établissement du second Empire faillirent un moment compromettre de nouveausa position. Le serment politique fut rétabli, et le savant se trouva, une fois de plus, mis en demeure de se prononcer. Il refusa sans hésiter, et l'on vit bien alors que chez lui le refus n'était pas un simple caprice fondé sor des répugnances personnelles, mais qu'il avait ses racines dans la conscience et dans un sentiment profond de la règle et du devoir.
Son dévouement, toutefois, ne devait pas avoir k souffrir de cette dernière épreuve. Le Souverain auquel la France venait de confier ses destinées comprit toute la noblesse d'une pareille conduite. Il se montra généreux, et, tout en rétablissant l'obligation du serment^ il résolut d'en dispenser quelques hommes à qui il était moralement impossible de le demander. Deux exceptions célèbres furent faites dans le monde savant, Tune pour Arago et l'autre pour Cauchy; elles honorent également le Souverain qui les accorda et les savants qui en furent l'objet. Sans bruit, sans éclat, sans lui imposer même l'occasion d'un remercîment, on fit savoir un jour à Cauchy qu'il pourrait, quand il le voudrait, reprendre tout simplement le cours de ses leçons, comme si elles n'eussent jamais été interrompues. Le savant ne put rester inseo-
sible à ce procédé plein de délicatesse et de bon goût. Demeurer en possession de sa chaire^ respecté dans ses convictions et libre de tout engagement politique, avait été constamment l'objet de ses vœux. Il voyait cette noble ambition satisfaite, et il se livrait avec bonheur à la pensée de retrouver à la Sorbonne ses chers élèves, dont il ne devait plus désormais être séparé que par la mort.
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