‹ La vie et les travaux du Baron CauchyChapitre 31 sur 134 · AFFAIRE DES JÉSUITES. I | I · texte numérisé non relu

AFFAIRE DES JÉSUITES. I | I

l'Université. Il serait d'ailleurs souverainement injuste de méconnaître tout ce qu'il y a chez les Membres du corps enseignant, non-seulement de science et de talent, mais encore de dévouement à la jeunesse et d'abnégation personnelle dans l'accomplissement de leur tâche laborieuse.

Mais, enfin, cette science et ce dévouement ne devaient pas constituer un privilège exclusif ; à moins de renoncer aux principes les plus élémentaires du droit et de la liberté, il convenait de laisser les parents maîtres de choisir eux-mêmes les précepteurs de leurs enfants. Or, il faut bien le reconnaître, depuis que les Jésuites avaient rouvert des écoles à leurs risques et périls, un nombre toujours croissant de familles y envoyaient leurs fils. Qu'y avait-il à faire, en pareille circonstance, de la part des établissements de l'État, si ce n'est de redoubler de zèle et de s'appliquer h vaincre le bien par le bien?

Ce qui rattachait Cauchy à la cause des Jésuites, c'était précisément leurs traditions, si conformes à ses propres vues, pour ramener les esprits à la religion et à la science ; c'était leur aptitude à christianiser l'enseignement et à s'emparer de l'âme et du cœur des jeunes gens, en leur offrant l'avantage incontestable d'une éducation perfectionnée. D'ailleurs, des liens d'ancienne amitié l'unissaient à un grand nombre des révérends Pères : plusieurs d'entre eux étaient les confidents habituels de ses pensées et les soutiens des œuvres charitables qu'il avait organisées; de là entre le savant et les religieux des relations pleines d'intimité et d'abandon. Il portait un attachement tout particulier au Père de Ravignan, le célèbre prédicateur de Notre-Dame, qui, de son côté, lui témoignait la plus vive affection. Une anecdote piquante mon-

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trera bien la nature de ces aimables relations et fera ressortir à la fois la simplicité du savant et la modestie du religieux. « Le Père de Ravignan, raconte son historien, le Père de Ponllevoy, avait fait allusion en chaire à je. ne sais quelle démonstration mathématique, et quelques inexactitudes lui étaient échappées. Le sermon à peine fini, M. Cauchy accourt, et, du plus loin qu'il aperçoit le prédicateur, il lui crie : Ah! de .grâce, mon Père, vous qui savez tant de choses et qui les dites si bien, ne parlez jamais de ce que vous ne savez pas. Et plusieurs fois dans le cours de l'entretien, le fatal compliment fut répété, tant élaient vives les préoccupations scientifiques du savant et l'ardeur de son zële pour l'honneur de la chaire. Le Père de Ravignan rit beaucoup de l'aventure, et lui promit bien de ne jamais se hasarder sur ce terrain scabreux sans le consulter au préalable. >

On comprendra maintenant pourquoi Cauchy ressentit plus vivement que personne les coups qui frappaient les ^ Jésuites, et comment il fut conduit, pour prendre leur défense, à mettre à profit l'autorité morale que lui donnaient sa position de Membre de l'Institut, sa réputation de savant et son caractère bien connu d*indépendance. Deux publications remarquables furent le résultat de sa détermination courageuse. La principale est intitulée : Considérations sur les ordres religieux^ adressât aux amis des sciences. Elle commence par un avertissement, où l'auteur explique les motifs de sa démarche. € Ceux qui ne liront pas cet ouvrage, dit-il, s'étonneront peut-être de ce que je l'ai écrit et publié. Mais en France, où l'on aime la loyauté, où l'on apprécie le courage, tout étonnement cessera pour ceux qui, ayant pris la peine de me lire, pèseront les motifs de ma détermination. . Catholique, je ne puis rester indifl'érent aux intérêts de j

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la religion; Géomètre» je ne puis rester indifférent aux intérêts de la science. Catholique, je ne puis croire que la société ait un intérêt quelconque à proscrire précisément celui de tous les états que TÉvangile considère comme le plus parfait, en sorte que la perfection évangélique devienne, dans le royaume très-chrétien, non un titre d'honneur, mais un titre d'ignominie. Académicien et Géomètre, je ne puis voir avec indifférence des préventions sans fondement, opposées aux savants modestes et laborieux qui ont enrichi la science de tant de précieuses découvertes, k ceux-là même dont les travaux sont encore chaque jour approuvés, couronnés par nos Académies. > D'ailleurs, parmi les religieux qu'il défend, l'auteur compte des disciples; c ne pas les défendre lorsqu'on les attaque, ce serait trahir les devoirs d'un père qui, dans un pressant danger, refuserait aide et assistance à des fils dont les talents et les vertus ne peuvent être pour lui que le sujet d'un noble orgueil, i Sans doute le jour de la justice n'est pas éloigné, mais il ne faut pas c attendre pour entrer dans la lice le moment où la France entière, étant lasse des persécutions et des proscriptions dirigées contre la vertu, l'éloquence et le génie, il n'y aura plus aucun courage à dire la vérité. >

Après ce préambule, Cauchy aborde l'objet même de la question, qu'il traite avec une logique serrée et une véritable éloquence, c L'homme, dit-il, n'est pas seulement un morceau de matière que l'on peut voir et toucher, il est encore une intelligence. Esprit et corps à la fois, il a des besoins de natures diverses qu'il importe de satisfaire. > Dans notre société il y a des enfants pauvres à instruire, des indigents à soulager, des infirmes à servir et à soigner, des prisonniers a consoler, des criminels à ï. 8

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ramener au bien. Mais où trouver le remède à ces maux, si ce n'est dans l'esprit de sacrifice, et de sacrifice chré* tien, tel qu'il est compris et pratiqué dans les associa* tiens religieuses, où le sacrifice, accepté pour toute la vie, est accompli sans restriction dans toute la perfection évangélique?

< Voyez cette jeune fille, dont la beauté toute céleste n'est pour ainsi dire que le rayonnement d'une belle âme. Quelle innocence, quelle candeur virginale brille dans ses traits ! Comme elle est tendrement aimée d'un père, d'une mère, dont elle a fait dès son enfance la joie et le bonheur ! Elle est née peut-être au sein de l'opulence et dans un rang élevé. Il ne tiendrait qu'à elle d'unir son sort au sort du riche héritier d'un nom vénéré dans sa patrie, et vous félicitez déjà l'heureux mortel qui pourra se flatter de posséder un si rare trésor. Détrompez-vous. Elle est dévorée d'une ambition que vous aurez peine à comprendre. Son ambition, à elle, c'est d'aller dans les campagnes instruire les filles du pauvre laboureur. Son ambition, c'est de recueillir dans nos villes l'enfant qui n'a plus de mère, c'est d'aller dans nos hôpitaux servir les malades el panser leurs plaies. Sans craindre ni la famine, ni la peste, ni la guerre, elle volen partout où se présenteront des infortunes à secourir; et, toujours prête à leur sacrifier sa propre vie, elle aifrontera tous les périls; elle ira, s'il le faut, jusqu'aux extrémités du monde pour calmer la souffrance ou consoler la douleur. Je viens de peindre la sœur de charité. >

Mais quels sont < ces petits enfants qui se groupent avec amour autour d'un religieux dont le costume sévère ne les effraye pas? Que viennent-ils faire dans cette vaste salle dont l'enceinte est encore trop étroite pour eux?

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Ces haillons qui les couvrent, cette robe grossière dont est revêtu leur humble et modeste précepteur, ces murailles nues, tout vous présente l'image de Tindigence. Rien ne parait digne de fixer vos regards. C'est ici néanmoins que s'opère une des plus étonnantes merveilles. Ici la plus haute sagesse est enseignée avec succès au fils du pauvre artisan. Instruit par un bon frère, l'enfant se trouvera initié aux mystères les plus sublimes, aux secrets d'une philosophie bien supérieure à celle des plus illustres philosophes.

» Mais écoutez encore ; voici des hommes qui ont rendu à la société les services les plus éclatants. Etes-vous ami de la civilisation et du progrès? Ces hommes sont allés, dans des régions lointaines, chercher, non des peuples policés, mais des sauvages égarés parmi de profondes forêts; des sauvages plus féroces que les lions et les tigres, des sauvages dont la nourriture favorite était la chair et le sang de leurs semblables. Ils ont dompté ces êtres farouches, et ils sont parvenus a réaliser avec eux cet âge d'or rêvé par les poètes, à donner aux nations civilisées l'exemple des vertus les plus pures, à transporter sur la terre une vive image du bonheur des cieux.

> Les missions du Paraguay ont prospéré pendant plus de deux cents ans, et les hommes les plus hostiles d'ailleurs à la religion n'ont pu s'empêcher de payer un juste tribut d'éloges à leurs pieux fondateurs. L'astronome Lalande disait en parlant de la civilisation apportée par les missionnaires aux sauvages de l'Amérique : < Deux

> ministres ont détruit sans retour le plus bel ouvrage

> des hommes, celui dont aucun établissement sublunaire » n'approchera jamais, l'objet éternel de mon admira-

> tion, de ma reconnaissance et de mes regrets. >

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> Un de ces missionnaires ira le premier dans Textrème Orient, et là, un crucifix à la main, c il aura le bonheur » de convertir cinquante-deux royaumes, d*arborer Téten- > dard de la croix sur une étendue de trois mille lieues, » de baptiser de sa propre main un million de mahomé- » tans et d'idolâtres ; et tout cela en dix ans. »

> Vous êtes sans doute l'ami des sciences, vous estimez la littérature, vous vous intéressez à la saine philosophie et au progrès des lumières? Eh bien ! ces mêmes hommes ont produit une foule d'ouvrages devenus classiques en littérature, en morale et en philosophie; des traités savants sur les origines des langues, les mœurs et les institutions des divers peuples; des découvertes utiles dans les sciences, la médecine et les arts. On compte parmi eux des docteurs éminents, des orateurs illustres. Ils ont donné à la jeunesse les instituteurs les plus instruits et les plus dévoués : Leibnitz, Vincent de Paul, Henri lY, Bossuet, Fénélon, les considéraient comme les maîtres les plus sages, les plus expérimentés, les plus . habiles. A leur école se sont formés les hommes les plus illustres dans tous les rangs de la société. Les uns, tout en rejetant la foi de leurs maîtres et en devenant les ennemis de la religion, leur ont conservé cependant toute leur amitié et leur reconnaissance; les autres, demeurés fidèles

à leurs préceptes, ont donné au monde des exemples éclatants de génie et de vertu. Grâce à leur sage direction, on a vu avec admiration des guerriers, des magistrats, des savants, des académiciens dont les noms sont dans toutes les bouches, donner a la pratique des vertus les plus sublimes un temps précieux, consacrer leurs soirées et les heures que les heureux du siècle passent dans les plai* sirs, soit à visiter les prisons et les maisons de refuge des ' jeunes condamnés, soit à instruire les enfants des pauvres I

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