‹ La vie et les travaux du Baron CauchyChapitre 32 sur 134 · AFFAIRE DES JÉSUITES. 1 I · texte numérisé non relu

AFFAIRE DES JÉSUITES. 1 I

Savoyards; fidèles en cela à une noble résolution que ces maîtres vénérés leur avaient inspirée. Eh bien ! ces hommes admirables, ces sages législateurs du Paraguay» ces intrépides conquérants de la Chine et du Japon, ces savants, ces philosophes, ces orateurs, si humbles et si élevés tout à la fois, qui, aux dons de l'éloquence, du géoie et d'un invincible courage, joignent la modestie la plus touchante et une douceur inaltérable; ces maîtres habiles, si tendrement aimés de leurs disciples, ce sont les disciples du grand Ignace, ce sont les Pères de la Compagnie de Jésus.

> Et maintenant, comment serait-il possible de condamner ces hommes et de les poursuivre comme de vils malfaiteurs? Sans doute, vous ne considérez pas comme . des ennemis de la civilisation et des lumières, ceux-là même qui ont éclairé et civilisé tant de peuples divers. Vous ne considérez pas comme ennemis des talents et du génie ces habiles instituteurs dont Grotius et Henri lY ont dit qu'ils surpassaient tjpus les autres par la science et la vertu; ces maîtres éminents qui ont eu pour élèves Corneille, Bossuet, Molière, Montesquieu et tant d'autres. Vous ne considérez pas comme ennemis des gloires de la patrie ceux dont les leçons ont formé les Condé, les Villars, les Mole, les Lamoignon, les Belzunce.Yous ne considérez pas comme ennemis des sciences les instituteurs des Descartes, des Cassini, des Tournefort ; ceux dont les travaux, ont été souvent cités avec honneur par les Laplace, les Lagrange, les Delambre; ceux qui, de nos jours encore, ont eu pour admirateurs et pour amis les Ampère, les Freycinel, les Coriolis. Vous n'exigerez pas sans doute qu'en réimprimant les Œuvres de Laplace, on y raye les noms desGaubil et des Boscowich ; vous n'exigerez pas qu'on bannisse des programmes du Collège de

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France, de la Sorbonne et de l'École Polytechnique, ni la diffraction découverte par le Jésuite Griinaldi, ni le théorème du Jésuite Guldin, ni les décbuvertes du Jésuite Riccati, auquel, pour prix des services qu'il avait rendus à l'Italie, la république de Venise décerna une médaille d'or. Vous ne leur ferez pas un crime d'avoir découvert les aérostats, d'avoir propagé l'emploi du quinquina, si connu sous le nom de poudre des Jésuites^ ni d'avoir écrit ce traité savant qui, sous le nom de Uvre du Jésuite^ était devenu le manuel de la marine anglaise. Sans doute vous ne considérez pas comme ennemi de la saine morale un Institut qui fut si cher à François de Sales et à Vincent de Paul, et vous vous plaisez à reconnaître la vertu, la science et la sainteté d'un ordre qui a produit les Laines* les Suarez et les Bourdaloue. Vous êtes bien éloigné de regarder comme une histoire sérieuse le roman des Provinciales. Vous n'épousez pas les fureurs d'une Pompsr dour, de cette femme qui, sur la foi de Pascal, avait cru trouver dans la célèbre Compagnie des casuistes accommodants, et qui s'étonnait qu'un Jésuite eût Tinsolence de ne pas sanctionner, comme parfaitement conformes la plus pure morale de l'Évangile, ce que les grands philosophes de l'époque se gardaient bien de censurer.

> Mais si les Jésuites ne sont atteints et convaincus que d'avoir travaillé pour la plus grande gloire de Dieu, d'avoir aimé les hommes dans la vue de plaire à Dieu et de s'être sacrifiés pour eux avec joie ; d'avoir rendu par leurs travaux d'éminents services à la religion, à la philosophie, à la littérature, aux sciences et aux arts; enfin d'avoir toujours été considérés comme les maîtres les plus propres à former, tout à la fois, l'esprit et le cœur des élèves qui leur étaient confiés; comment expliquer tant de préventions hostiles et incompréhensibles? Pourquoi

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ne pas rendre justice aux Jésuites comme à d'autres? Pourquoi seraient-ils moins estimés de nous que de nos voisins, plus maltraités par une nation polie que par les sauvages du Paraguay ? >

Telle est en substance l'argumentation vigoureuse et rapide par laquelle Cauchy pressait ses adversaires et s'efforçait de prévenir l'accomplissement d'une grande iniquité. Il ne crut pas, du reste, devoir se borner a in-' voquer le bon sens du public, il remonta plus haut et fit un appel au Gouvernement lui-même dans une autre publication intitulée : Mémoire à consulter^ adressé aux Membres des deux Chambres.

Ce second travail n'est pas moins éloquent ni moins logique que le précédent. Outre les motifs déjà exposés, il renferme des arguments qui étaient plus particulièrement de nature k faire réfléchir les hommes d'État. Dans ce nouveau plaidoyer, Cauchy invoque surtout les grands principes inscrits dans la Constitution, c Quoi donc ! vous avez proclamé bien haut la liberté de conscience, la liberté des cultes, la liberté d'enseignement, et vous proscrivez des citoyens français qui font profession de se consacrer a l'exercice des vertus chrétiennes. La loi, qui ne veut pas les reconnaître pour les protéger, les reconnaîtra pour les persécuter, pour torturer leur conscience! Bien plus, on les forcera eux-mêmes d'être les exécuteurs de la sentence portée contre eux. Le projet de loi obligera des citoyens à se déclarer coupables de perfection évangélique, afin de châtier ce nouveau crime que Justinien, dans son code, avait oublié de signaler ! Et l'on proposera sérieusement à des législateurs d'adopter une mesure si étrange !

» Vous ne demandez pas à un homme qui veut se consacrer à l'instruction publique s'il est ou s'il n'est pas

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disciple de Wichnou» du grand Lama, de Mahomet; vous De lui demandez même pas s'il croit ou s'il ne croit pas en Dieu. Mais vous lui demanderez s'il est ou s'il n'est pas disciple de saint Dominique ou de saint Ignace, et s'il a le malheur de pratiquer» non-seulement les préceptes, mais encore les conseils de l'Évangile; s'il a le malheur de s'appeler Bourdaloue, Porée, Lacordaire ou Ravignan, il faudra qu'on le montre au doigt comme un homme que la loi met eu suspicion, qu'elle déclare incapable de rien apprendre à la jeunesse; il faudra qu'il subisse l'ignominie de se voir diffamer à la face de la France, dont il est la gloire, par la voix de ses législateurs.

> Quels arguments avouables peut-on invoquer contre eux? Les Académies vous répondent de leur science. Quant à leur charité, à leur sainteté, vous ne la niez pas. Que dire de leur éloquence ? Un orateur, que jadis la magistrature a compté dans ses, rangs avec orgueil, un de ces apôtres de l'Évangile qui seront éternellement chers à la France, et dont le nom sera béni longtemps encore après que chacun de nous aura été rendre compte à Dieu de ses œuvres, a le bonheur d'arracher un grand nombre d'hommes aux ténèbres dans lesquelles une trompeuse philosophie les avait plongés. 11 fait briller à leurs regards les doux rayons du soleil de la vérité. Vos écrivains les plus illustres, vos députés, vos généraux, vos magistrats, vos préfets, vos femmes et vos filles ne connaissent pas de plus grand bonheur que d'aller à Notre-Dame, apprendre de lui tous les secrets des sciences divines, d'être initiés par lui-même à la pratique de tous les devoirs et des plus héroïques vertus. Et ce sont de tek hommes que vous voudriez condamner? »

Pendant que Cauchy plaidait ainsi la cause des Jésuites» des orateurs éloquents les défendaient du haut de la tri-

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