‹ La vie et les travaux du Baron CauchyChapitre 40 sur 134 · CAUCHY LITTÉRATEUR · texte numérisé non relu

CAUCHY LITTÉRATEUR

Cognatio studioram ei arliam non est minas conjuncta qaam ilia natara.

Cic, In Verv.

iifluence des sciences sur la littérature. — Mérite de Cauchy comme écrivain. — Ses écrits de polémique. — Ses ouvrages scientifiques. -— Son goût pour la poésie latine et française. — L'épi tre sur TAstronomie. — Cauchy étudie l'hébreu. — Occasion de cette étude. — Mémoire sur la prosodie hébraïque. — Son aptitude pour l'étude des langues modernes.

On s'étonne quelquefois de la perfection de notre langue; on vante sa précision et sa clarté; on admire son ordre méthodique et sa logique rigoureuse ; mais il né faut pas oublier qu'elle est, en grande partie, l'œuvre de quelques écrivains de génie dont le jugement s'était mûri, dont le goût était devenu plus sûr par l'étude des sciences exactes ou philosophiques. N'est-ce pas, en effet, par les écrits de Descartes et de Pascal que la langue française a été définitivement fixée quant à ses principes et à ses règles? Leurs traditions n'ont pas été interrompues, et, de nos jours encore, les ouvrages des Laplace, des Biot, des Cuvier, des Arago, peuvent être cités comme des modèles de bonne littérature. Si notre langue a résisté victorieusement au mauvais goût et aux entreprises téméraires de certains esprits novateurs, on le doit principalement à l'influence de l'élément scientifique.

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Caucliy est venu à son tour, grossir le nombre de ces hommes illustres, et révéler, comme eux, une aptitude remarquable pour tous les travaux de rinteHigence.Nous l'avons vu, dès son jeune âge, parcourir avec éclat le cercle des études classiques; plus tard il montrera, en mainte circonstance, ce qu'il aurait pu devenir comme écrivain. Son style manque peut-être de cette vigueur et de cette hardiesse qui saisissent le lecteur et captivent fortement son esprit; il est plutôt simple et agréable; mais il demeure toujours élevé et substantiel. Son discours n'atteint pas a la majesté de Bossuet et de Pascal, mais on sent dans ses paroles une âme honnête, un cœtfr convaincu; on y trouve un amour du bien et du juste qui lui gagne dès le premier abord toutes les sympathies. Ce qui domine surtout dans ses écrits, c'est la solidité du raisonnement et la force de la logique. On peut différer avec lui sur les principes, mais, le point de départ une fois admis, il est difficile de mieux prouver. Il faut Tentendre lorsqu'il développe une de ses idées favorites, par exemple lorsqu'il soutient cette thèse; que c l'étude des sciences, loin de dessécher le cœur et de nuire au développement des facultés de Tàme, offre au contraire à l'homme intelligent les ressources les plus précieuses et les leçons les plus utiles. > Son style alors se dilate avec son cœur, la conviction le rend éloquent, les preuves se suivent, animées et abondantes, et bientôt les conclusions arrivent, sous la forme d'interrogations vives et pressantes auxquelles le lecteur ne peut plus échapper.

La plupart de ses écrits, nés des circonstances, portent sur des sujets de polémique : un jour il faudra défendre, dans la personne des Jésuites, des hommes injustement attaqués, des amis qui lui sont chers ; une autre fois, H s'agira de plaider en faveur d'une réforme importante

dans le régime judiciaire, ou bien d'obtenir du gouvernement une loi nouvelle pour un but moral et social. Son style prend alors une allure scientifique; la question est posée avec netteté, les divisions sont précisées avec soin, et le but poursuivi avec vigueur. Il convient aussi de faire ressortir un caractère essentiel de ces polémiques; je veux dire la tolérance et l'urbanité. De la part de Caucby, en effet, la discussion est toujours polie et modérée dans la forme. Trop souvent, dans les œuvres de ce genre, l'auteur donne un libre cours à sa verve caustique et à son indignation ; toutes les armes lui sont bonnes pour accabler un adversaire. Caucby agira tout autrement; à ses yeux, l'adversaire n'est pas un ennemi qu'il faut terrasser, une chose qu'on peut mordre et déchirer impunément. Il ne cessera jamais de voir dans son contradicteur un homme qu'il doit éclairer et convaincre; un esprit égaré qu'il faut amener à déposer lui-même ses erreurs et ses préjugés; sa polémique sera donc toujours bienveillante et courtoise, et, pour la caractériser en un mot, elle sera essentiellement chrétienne. Perdrat-elle par là quelque chose de son efficacité? Non, assurément. Si, le plus souvent, les luttes de la parole et de la plume sont frappées de stérilité, n'est-ce pas précisément parce qu'elles revêtent un caractère d'âpreté et de violence qui aigrit et divise? On se passionne avec un auteur, on se plait à ses satires et à ses sarcasmes, surtout s'ils sont assaisonnés d'un sel fin et d'un esprit délié ; mais, en définitive, personne n'est convaincu, et chacun se fortifie dans ses opinions et dans ses haines. Au contraire, la douceur attire, la tolérance détermine les sympathies; des raisons solides, exposées avec dignité, produisent plus sûrement la persuasion, ou du moins préparent, à la longue, le retour des esprits égarés dont on a eu soin de ménager l'amour-propre.

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Les ouvrages purement scientifiques de Cauchy se distinguent également par toutes les qualités propres i ce genre de composition. Il tenait à ce que ses livres H ses Mémoires fussent d'une forme irréprochable. Cette sorte de mérite, jointe à l'importance des matières et ï l'éclat des découvertes, justifie le succès des ouvrages de l'illustre géomètre, et explique comment plusieurs d'entre eux sont devenus classiques et ont pris place dans la science à côté de la Mécanique aruUyiique et do Traité des Fonctions.

On remarquera encore son empressement à saisir eta faire ressortir le côté élevé et philosophique des questions dont il s'occupe. Cette heureuse tendance se maiiîfeste jusque dans ses ouvrages spéciaux et au milieu des matières les plus abstraites. Ainsi, par exemple» dans son Traité d'Analyse, après avoir expliqué tous les soins qu'il a pris pour donner à ses méthodes et à ses calculs une extrême rigueur, il craint que certains esprits, en présence des ressources si étendues et si variées des raisonnements mathématiques, ne s'imaginent qu'ils soffi* sent à tout, et ne tombent dans cette erreur si commune chez les positivistes de nos jours : c que toutes les questions doivent être traitées par la méthode scientifique. > Aussi, s'empresse-t-il d'ajouter : c Si j'ai cherché, d'une part, à perfectionner l'Analyse mathématique, de l'aulre, je suis loin de prétendre que cette analyse doive suffire à toutes les sciences de raisonnement. Sans doute, dans les sciences qu'on nomme naturelles, la seule méthode qu'on puisse employer avec succès consiste à observer les faits et à soumettre ensuite les observations au calcul. Mais ce serait une erreur grave de penser qu'on ne trouve la certitude que dans les démonstrations géométriques ou dans le témoignage des sens; et quoique personne jusqu'à ce jour n'ait essayé de prouver par

l'Analyse l'existence d'Auguste ou celle de Louis XIV, tout homme sensé conviendra que cette existence est aussi certaine pour lui que le carré de l'hypoténuse ou le théorème de Maclaurin. Je dirai plus : la démonstration de ce dernier théorème est à la portée d'un petit nombre d'esprits, et les savants eux-mêmes ne sont pas tous d'accord sur l'étendue qu'on doit lui attribuer; tandis que tout le monde sait fort bien par qui la France a été gouvernée pendant le xvii* siècle, et qu'il ne peut s'élever à ce sujet aucune contestation raisonnable. Ce que je dis ici d'un fait historique peut s'appliquer également à une foule de questions: en religion, en morale, en politique. Soyons donc persuadés qu'il existe des vérités autres que les vérités de l'algèbre, des réalités autres que les objets sensibles. Cultivons avec ardeur les sciences mathématiques, sans vouloir les étendre au delà de leur domaine; et n'allons pas nous imaginer qu'on puisse attaquer l'histoire avec des formules, ni donner pour sanction à la morale des théorèmes d'Algèbre ou de Calcul intégral. >

Cauchy s'était essayé dans la poésie et, quoique ce genre de littérature pût paraître assez opposé à ses occupations habituelles, il s'y était exercé avec succès. Il ne faudrait pas sans doute chercher dans ses vers le savoirfaire et la perfection qu'on peut exiger d'un homme exclusivement adonné au culte des muses, et cependant le mérite de ses essais révèle chez l'auteur un talent réel, et montre qu'il aurait pu aussi occuper, comme poète, un rang distingué.

On a déjà vu qu'il réussissait dans la poésie latine; l'ancien lauréat du concours général témoignait volontiers, à l'occasion, qu'il n'avait pas oublié l'art de tourner avec bonheur un vers latin. 11 n'est pas du reste le

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seul savant de génie qui se soit livré à cet exercice, en apparence si étranger à la science. Tycho-Brahé y excellait; on conserve de lui plusieurs pièces de poésie latioe dans lesquelles il célèbre la gloire de son prédécesseur Copernic, ou bien raconte avec élégance les principales circonstances de sa propre vie. Fermât, à la fois savant jurisconsulte et littérateur, y réussissait également; plus près de nous encore, on se rappelle les vers ingénieux dans lesquels Tillustre Ampère exposait les principes de la philosophie des sciences. Y aurait-il par hasard quelque lien de parenté entre la poésie latine et les mathématiques? L'art de cadencer un vers aurait-il quelque analogie avec celui du géomètre qui combine avec sagacité une formule d'analyse?

La poésie française n'était pas non plus étrangère à Cauchy . Parmi les fragments poétiques qui nous restent de lui, on remarque surtout une pièce intitulée : Épitre d'un mathématicien à un poëte^ ou une Leçon eT Astronomie. Nous allons en présenter ici l'analyse; elle semble offrir à nos lecteurs un double intérêt.

L'auteur se propose de raconter les merveilles que les cieux offrent à nos regards et les secrets que TAstronomie découvre à notre esprit. Il commence par rassurer un ami inquiet devoir tant de savants occupés à pâlir sur des formules ou bien à sonder avec leurs télescopes les profondeurs du ciel :

Tu me crois obsédé par un mauvais génie, Alcippe, tu te plains de Tétrange manie Qui fait qu'en ma maison devenu prisonnier, D'un flot d*x et d'y grecs je couvre mon papier. L4issc-là, me dis-tu, l'Algèbre et ses formules, Laisse-là ton compas, laisse-là tes modules ; C'est un emploi bien triste et des nuits et des jours Que d'intégrer sans fin et de chiffrer toujours.

SES TRAVAUX LITTERAIRES. l6l

Apprendrons-nous du moins à quoi servent tes veilles,

Ce qu'elles produiront d'étonnantes merveilles,

Et si de tes calculs le magique pouvoir

Doit calmer au matin les tristesses du soir?

Tu pourrais sembler digne et d'honneur et d'estime,

Chacun te saurait gré du zèle qui t'anime.

Si sur le prix de l'or tu daignais réfléchir,

Et faisais faire un pas à l'art de s'enrichir.

Mais ontrils, ces mortels que le destin carresse.

Au Calcul Intégral demandé la richesse?

Vois ce vieux financier, sans cesse à son comptoir.

Il revient supputer son doit et son avoir.

D'enchérir sur Euclide il n'a point la folie;

Il ajoute, soustrait, divise ou multiplie,

Et, de Barème seul écoutant la leçon.

Laisse dormir en paix Descartes et Newton.

Dis-moi, je t'en conjure,

De lous vos grands travaux que voulez-vous conclure? Que cherchent vos savants, lorsqu'un tube à la main Ils lorgnent le Soleil ou la Lune en son plein? Pourquoi s'amusent-ils à compter les étoiles? Vont-ils de l'avenir percer les sombres voiles, Ou dans le télescope offrir à nos regards Les heureux habitants de Mercure ou de Mars? Pour recueillir là-haut quelque riche héritage, Voudraient-ils dans Saturne entreprendre un voyage? — Non ; mais, sans concevoir ces frivoles désirs, Chacun d'eux noblement occupe ses loisirs. Tandis qu'avec fureur d'autres se font la guerre, Et pour un vain caprice ensanglantent la terre Qui va dans un moment disparaître à leurs yeux. Plus heureux, l'astronome a regardé les cieux. Là se lisent la gloire et la magnificence Du Dieu dont l'univers atteste la puissance ; Là se peignent encore et le calme et la paix ; Là règne sans partage et triomphe à jamais Celui qui des Soleils a tracé la carrière. De la nuit du chaos fait jaillir la lumière.

Allumé le flambeau du jour,

Transformé la vile poussière En cet homme, le fruit, l'objet de tant d'amour.

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