I. II
i6q la vie D^UGUSTlJr CAUCHY.
Il s'arrête ensuite, avec complaisance, à énumérer merveilles de Tunivers étoile, à décrire ce magnifii] spectacle dont la vue, il y a trois mille ans, transport David d'enthousiasme, et qui émeut toujours si profo dément Thomme dont le regard se tourne vers les cieu
Au jour qu'avait fixé la divine sagesse. Le néant fécondé répondit à sa voix.
Et les cieux avec all^resse
Parurent pour subir ses lois.
Vois- tu, dans le* déserts semée.
Des astres la brillante armée Accourir pour lui plaire, et présente à l'appel, Se ranger en bataille aux pieds de TÉtemel? Ici notre Soleil a reconnu sa place ; Un océan de flamme inonde sa surface, Et de ses, rayons d'or les fécondes clartés Portent au loin la vie aux mondes habités. Lancés autour de lui dans leurs vastes orbites,
Ces planètes, ces satellites, Qui, comme des vassaux, semblent former sa cour, Empruntent de lui seul la chaleur et le jour ; Et de tous ces grands corps l'admirable système, Qu'une invisible main suspendit dans les cieux. Sous des asï)ects divers se présente à nos yeux.
Le Soleil tourne sur lui-môme ; Et chaque astre exécute un mouvement pareil, Tandis que sa surface, et lumineuse et sombre.
D'un côté se cache dans l'ombre, Puis s'expose en tournant aux regards du Soleil.
Mais au déclin du jour, quand chaque créature Aura de son travail accompli la mesure, Lorsque sous l'horizon descendra le Soleil, Tous reviendront encor se livrer au sommeil.
Alors de la Lune argentée Se lèvera le disque radieux.
Quels ravissants tableaux s'offriront à nos yeux,
Quand à sa lumière empruntée Viendra se joindre encor l'éclat mystérieux Des milliers de Soleils dont se parent les cieux'
SES TRAVAUX LITTÉRAIRES. l63
Vois-tu comme une mer tranquille Brille de lous ces feux, par son onde imités?
Vois -tu comme le flot mobile Balance mollement leurs^i douces clartés?
Ailleurs, il aborde la tâche difficile d'exposer dans ses vers les lois mathématiques des mouvements planétaires et de traduire sous une forme poétique des théorèmes d'Algèbre ou de Géométrie; il s'en acquitte avec bonheur. Ici il décrit les phases de la Lune :
Des secrets de Thaïes heureux dépositaire, Je pourrais t'expliquer la nature et les lois Des phases que subit la Lune à chaque mois ; Comment aux yeux ravis des habitants du globe
Elle se montre ou se dérobe, Croît, s'arrondit, décroît et disparaît enfin;
Comment et Vénus et Mercure,
A leur tour changeant de figure.
Se montrent seulement le soir ou le matin.
Plus loin, il définit le phénomène délicat de la précession des équinoxes :
Lorsque la Terre avance,
Son*axe avec lenteur en tournant se balance. Et d'un tel mouvement habile à profiter, L'équinoxe plus tôt revient nous visiter.
Il dira encore
des Marées
Le périodique retour; Comment par le Soleil et la Lune attirées,
Deux fois s'élèvent, chaque jour, Et deux fois dans leur lit rentrent obéissantes. Ces eaux de l'Océan, ces vagues mugissantes Que notre mer embrasse en son vaste contour.
Il passe ensuite en revue les comètes c a la longue îhevelure; » il montre les étoiles multiples circulant les
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unes autour des autres; il pénètre dans la voie lactée, dans ces nébuleuses reléguées, comme des points imperceptibles, aux extrémités de la création, et où le télescope découvre aux regards émerveillés de Tastronome des millions de Soleils semblables au nôtre.
Mais à des spectacles pareils Mon esprit se confond; je me tais, et j'adore
Celui dont le nom glorieux Se lit en traits si doux sur les feux de l'aurore
Et sur le pavillon des cieux.
Ces essais littéraires, outre leur mérite propre, empruntent encore un charme nouveau aux circonstances dans lesquelles ils se sont produits. Ainsi, par exemple, rÉpitre sur l'Astronomie fut composée a l'occasion des conférences littéraires et scientifiques qui, sous le nom à^ Institut catholique^ avaient été fondées en faveur des jeunes gens studieux de la capitale. Elle eut ensuite les honneurs d'une lecture publique dans une réunion solennelle des cinq Académies, où elle fut très-appréciée par les hommes compétents; mais sa première origine marque mieux le but modeste et chrétien de l'auteur.
Le même sentiment de piété filiale et de délicate attention qui, dans ses lettres à son père, lui inspirait autrefois ses essais de poésie latine, l'avait conduit également à s'occuper d'un autre genre d'étude encore plus inattendu de sa part : je veux parler de la langue hébraïque , car Cauchy a été aussi hébraisant. Nous avons déjà eu occasion de dire que M. Cauchy père s'était appliqué à l'étude de l'hébreu. Retrouver dans le texte primitif de nos livres saints le secret d'un rhythme depuis longtemps oublié, et rendre sensibles a l'oreille, par un meilleur système de lecture, la beauté et l'harmonie de ces chants sacrés qui transportaient jadis d'enthousiasme
. SES TRAVAUX LITTÉRAIRES. l65
le peuple juif, tel était le problème difficile qu'il avait entrepris de résoudre. II était ainsi arrivé à rétablir une véritable prosodie hébraïque, et à reconstituer, dans un petit nombre de règles simples et élémentaires, la législation tout entière de cette antique poésie. Ce fut l'occupation principale des vingt dernières années de sa vie, et il s'y livra avec toute l'ardeur de la jeunesse et la persévérance de l'âge mûr. Cinquante années de longs et utiles services n'avaient point épuisé son activité, et, dans sa verte vieillesse, il retrouvait toute sa vigueur première lorsqu'il s'agissait de ses études favorites. On se rappelle dans sa famille avec quel art il se plaisait souvent à réciter, d'après ses règles , divers passages hébreux des livres saints ; les versets de la Genèse et des Psaumes retrouvaient dans sa bouche un charme merveilleux; on aurait cru entendre un chant d'Homère.
Pour s'initier à cette étude dont l'accès est réputé si difficile, Augustin Cauchy n'avait pas eu besoin d'un grand effort. Son aptitude pour les langues était si remarquable que, ce qui pour d'autres eût été une tâche laborieuse et pénible, pour lui n'avait été qu'un jeu. Il lui avait suffi, pour ainsi dire, d'ouvrir l'oreille et d'écouter ; ce fut, en effet dans de simples entretiens avec son père que Cauchy apprit l'hébreu à Arcueil, comme il avait appris l'allemand à Prague, l'italien à Turin. D'écolier, il devint bientôt maître ; non content d'entendre exposer les résultats d'études et les théories nouvelles dont la mémoire de son père était remplie et qui s'en écoulaient avec autant de verve que d'intérêt, il partageait lui-même son zèle investigateur, allait au-devant des découvertes, devinait les objections et y trouvait des réponses. Mais surtout son esprit plus jeune, encore en possession de toute sa souplesse, s'appliquait a
l66 LA VIE d' AUGUSTIN CAUCHT.
présenter dans un ordre méthodique, et à formuler en axiomes d'une rigueur presque géométrique, les principes auxquels son père avait été conduit par ce travail d'examen dont la variété bannissait la fatigue, tandis qu'un travail de rédaction suivi aurait dépassé les forces de cet étudiant plus qu'octogénaire. C'est ainsi que le fils fut amené à prêter sa méthode et sa plume pour rédiger ce que le père découvrait lentement avec sa patience de vieillard et son expérience consommée des secrets de la langue hébraïque.
Le résultat de leurs travaux communs est contenu dans un savant exposé qui fut l'objet d'une lecture publique devant l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il a pour titre : c Mémoire sur la Prosodie des langues orientales, et en particulier sur la Prosodie biblique. > Son point de départ réside dans l'analogie de l'alphabet grec avec l'alphabet hébreu. Les vingt-deux lettres qui composent ce dernier sont précisément celles dont se composait l'alphabet grec, apporté d'Orient par Cadmus. Les lettres correspondantes sont rangées dans le même ordre, portent des noms analogues, et doivent être prononcées avec emploi des mêmes sons. Il en résulte qu'on peut écrire l'hébreu en lettres grecques ; c'est ce que fait l'auteur du Mémoire, afin d'en rendre la lecture plus facile pour les personnes même qui ne seraient pas fami* liarisées avec les caractères hébraïques.
Eu second lieu, les voyelles de l'alphabet hébreu se retrouvent aussi chez les Grecs et devaient leur offrir les mêmes sons. Dans l'hébreu, comme dans les autres langues, deux ou trois voyelles peuvent se réunir pour former des diphtongues. En particulier, quatre de ces voyelles servent à former le nom de Dieu. Les diphtongues sont en hébreu au nombre de dix-huit, de sorte que
cette langue se trouve* être plus riche, en ce genre de vocalités, que toutes les autres langues connues.
La versification hébraïque se compjosait de divers rhythmes dont chacun offrait une mesure déterminée, c'est-à-dire un nombre déterminé de syllabes. On y distingue quatre sortes de rhythmes qui renferment respectivement quatre, cinq, six ou huit syllabes. Les rhythmes peuvent s'assembler deux à deux, trois à trois, ou même en plus grand nombre. A un rhythme impair, renfermant cinq syllabes, doivent succéder un ou plusieurs rhythmes impairs. Les rhythmes pairs ne s'assemblent jamais qu'avec des rhythmes pairs. Un vers est l'assemblage de deux rhythmes, tous les deux pairs ou tous les deux impairs. Tels sont les principes simples sur lesquels repose la prosodie biblique. Au moyen de ces règles, on arrive facilement à reconnaître que la Genèse, par exemple, est composée de vers hexamètres, analogues aux alexandrins des Grecs et des Latins.
Cette méthode ingénieuse permet en même temps de reconnaître et de rectifier certaines différences qui se remarquent entre les divers textes, et qui, suivant toute apparence, sont dues a des erreurs de copistes. Ces erreurs ont introduit, en effet, des fautes contre les règles de la versification, et, réciproquement, l'application de ces tègles fait connaître la nature des corrections à effectuer. Ainsi, dans plusieurs versets du premier chapitre delà Genèse, Dieu, après chaque phase de la création, se rend ce témoignage que le résultat en est bon [et Deus vidit quod esset bonum). Or, le terme hébreu qui corres- )ond au mot vidit^ et qui, dans la plupart des textes, a >ienla signification convenable, se trouve remplacé, dans d'autres versions, par un terme offrant une voyelle de nttoins, et dont la signification correspond alors au mot
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unes autour des autres; il pénètre dans la Toie lactée, dans ces nébuleuses reléguées, comme des points imperceptibles, aux extrémités de la création, et où le télescope découvre aux regards émerveillés de l'astronome des millions de Soleils semblables au nôtre.
Mais à des spectacles pareils Mon esprit se confond; je me tais, et j'adore
Celui dont le nom glorieux Se lit en traits si doux sur les feux de l'aurore
Et sur le pavillon des cieux.
Ces essais littéraires, outre leur mérite propre, empruntent encore un charme nouveau aux circcnstaoces dans lesquelles ils se sont produits. Ainsi, par exemple, rÉpitre sur l'Astronomie fut composée a roccasion des conférences littéraires et scientifiques qui, sous le noo A' Institut catholique^ avaient été fondées en faveur des jeunes gens studieux de la capitale. Elle eut ensuite les honneurs d'une lecture publique dans une réunion solennelle des cinq Académies, où elle fut trës-appréciée par les hommes compétents; mais sa première origine ma^ que mieux le but modeste et chrétien de l'auteur.
Le même sentiment de piété filiale et de délicate attention qui, dans ses lettres à son père, lui inspirait autrefois ses essais de poésie latine, l'avait conduit également à s'occuper d'un autre genre d'étude encore plus inattendu de sa part : je veux parler de la langue hébraïque , car Cauchy a été aussi hébraisant. Nous avons déjà eu occasion de dire que M. Cauchy père s*était appliqué à l'étude de l'hébreu. Retrouver dans le texte primitif de nos livres saints le secret d'un rhythme depuis longtemps oublié, et rendre sensibles k l'oreille, par un meilleur système de lecture, la beauté et l'harmonie de ces chants sacrés qui transportaient jadis d'enthousiasoDe
SES TRAVAUX LITTÉRAIRES. l65
le peuple juif, tel était le problème difficile qu'il avait entrepris de résoudre. Il était ainsi arrivé à rétablir une véritable prosodie hébraïque, et à reconstituer, dans un petit nombre de règles simples et élémentaires, la législation tout entière de cette antique poésie. Ce fut l'occupation principale des vingt dernières années de sa vie, et il s'y livra avec toute l'ardeur de la jeunesse et la persévérance de l'âge mûr. Cinquante années de longs et utiles services n'avaient point épuisé son activité, et, dans sa verte vieillesse, il retrouvait toute sa vigueur première lorsqu'il s'agissait de ses études favorites. On se rappelle dans sa famille avec quel art il se plaisait souvent à réciter, d'après ses règles , divers passages hébreux des livres saints; les versets de la Genèse et des Psaumes retrouvaient dans sa bouche un charme merveilleux ; on aurait cru entendre un chant d'Homère.
Pour s'initier à cette étude dont l'accès est réputé si difQcile, Augustin Cauchy n'avait pas eu besoin d'un grand effort. Son aptitude pour les langues était si remarquable que, ce qui pour d'autres eût été une tâche laborieuse et pénible, pour lui n'avait été qu'un jeu. Il lui avait suffi, pour ainsi dire, d'ouvrir l'oreille et d'écouter ; ce fut, en effet dans de simples entretiens avec son père que Cauchy apprit l'hébreu à Arcueil, comme il avait appris l'allemand à Prague, l'italien à Turin. D'écolier, il devint bientôt maître; non content d'entendre exposer les résultats d'études et les théories nouvelles dont la mémoire de son père était remplie et qui s'en écoulaient avec autant de verve que d'intérêt, il partageait lui-même son zèle investigateur, allait au-devant des découvertes, devinait les objections et y trouvait des réponses. Mais surtout son esprit plus jeune, encore en possession de toute sa souplesse, s'appliquait à
l66 LA. VIE d' AUGUSTIN CAUCHT.
présenter dans un ordre méthodique, et à formuler ei axiomes d'une rigueur presque géométrique, les principes auxquels son përe avait été conduit par ce travail d'examen dont la variété bannissait la fatigue, tandb qu'un travail de rédaction suivi aurait dépassé les forces de cet étudiant plus qu'octogénaire. C'est ainsi que lefib fut amené à prêter sa méthode et sa plume pour rédiger ce que le përe découvrait lentement avec sa patience de vieillard et son expérience consommée des secrets de la langue hébraïque.
Le résultat de leurs travaux communs est conteno dans un savant exposé qui fut l'objet d'une lecture publique devant l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Il a pour titre : c Mémoire sur la Prosodie des langues orientales, et en particulier sur la Prosodie biblique. > Son point de départ réside dans l'analogie de l'alphabet grec avec l'alphabet hébreu. Les vingt-deux lettres qui composent ce dernier sont précisément celles dont se composait l'alphabet grec, apporté d'Orient par Cadmus. Les lettres correspondantes sont rangées dans le même ordre, portent des noms analogues, et doivent être prononcées avec emploi des mêmes sons. Il en résulte qu'on peut écrire l'hébreu en lettres grecques ; c'est ce que fait l'auteur du Mémoire, afin d'en rendre la lecture plus facile pour les personnes même qui ne seraient pas familiarisées avec les caractères hébraïques.
En second lieu, les voyelles de Talphabet hébreu se retrouvent aussi chez les Grecs et devaient leur offrir les mêmes sons. Dans l'hébreu, comme dans les autres langues, deux ou trois voyelles peuvent se réunir pour fo^ mer des diphtongues. En particulier, quatre de ces voyelles servent à former le nom de Dieu. Les diphtongues sont en hébreu au nombre de dix-huit, de sorte que
îette langue se trouve' être plus riche, en ce genre de voi^alitésy que toutes les autres langues connues.
La versification hébraïque se compjosait de divers rhythmes dont chacun offrait une mesure déterminée, c'est-k-dire un nombre déterminé de syllabes. On y distingue quatre sortes de rhythmes qui renferment respectivement quatre, cinq, six ou huit syllabes. Les rhythmes peuvent s'assembler deux à deux, trois à trois, ou même en plus grand nombre. A un rhythme impair, renfermant cinq syllabes, doivent succéder un ou plusieurs rhythmes impairs. Les rhythmes pairs ne s'assemblent jamais qu'avec des rhythmes pairs. Un vers est l'assemblage de deux rhythmes, tous les deux pairs ou tous les deux impairs. Tels sont les principes simples sur lesquels repose la prosodie biblique. Au moyen de ces règles, on arrive facilement à reconnaître que la Genèse, par exemple, est composée de vers hexamètres, analogues aux alexandrins des Grecs et des Latins.
Cette méthode ingénieuse permet en même temps de reconnaître et de rectifier certaines différences qui se remarquent entre les divers textes, et qui, suivant toute apparence, sont dues à des erreurs de copistes. Ces erreurs ont introduit, en effet, des fautes contre les règles de la versification, et, réciproquement, l'application de ces règles fait connaître la nature des corrections à effectuer. Ainsi, dans plusieurs versets du premier chapitre de la Genèse, Dieu, après chaque phase de la création, se rend ce témoignage que le résultat en est bon [et Deiis vidit quod esset bonum). Or, le terme hébreu qui cônespond au mot vidit, et qui, dans la plupart des textes, a bien la signification convenable, se trouve remplacé, dans d'autres versions, par un terme offrant une voyelle de moins, et dont la signification correspond alors au mot
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latÎD timuit; mais en même temps la prosodie est en défaut, et, pour rétablir la règle, il suffit de restituer la voyelle supprimée, ce qui fait retrouver le seos logique de la phrase.
On voit, par ce court résumé, que le Mémoire de Cauchy portait sur un objet d'une valeur sérieuse pour les érudits. Il est presque inutile d'ajouter qu'il fut accueilli avec le plus vif intérêt par les Membres de rAcadémie des Inscriptions et des Belles-Lettres, agréablement surpris de recevoir une telle communication de la part d'uo de leurs collègues de l'Académie des Sciences.