‹ La vie et les travaux du Baron CauchyChapitre 45 sur 134 · SES SENTIMENTS CHRÉTIENS. 1 ^C · texte numérisé non relu

SES SENTIMENTS CHRÉTIENS. 1 ^C

VOUS ne deviendrez pas, quelque jour, un pilote intrépide, un illustre défenseur de la vérité. »

Chercher la vérité, la posséder et la défendre, tel était Tobjet de ses désirs, le but suprême de ses efforts. Sa vie s'était passée à la poursuivre dans Tordre des sciences exactes, et cette recherche avait été pour lui la source des jouissances les plus délicates. Mais cela ne suffisait pas à son esprit. Ce qu'il voulait, ce n'était pas une vérité partielle, une vérité limitée aux nombres et aux figures, une vérité dont le seul objet fût la nature sensible ; il lui fallait la vérité complète et totale, dans l'ordre de la philosophie et de la foi, comme dans celui de la science pure.

Cette réunion de toutes les sciences en un seul faisceau, a été le but essentiel des travaux des grands génies scientifiques, surtout pendant les époques où le mouvevement intellectuel a pris le plus d'expansion. De nos jours, on tend malheureusement à rompre cette admirable unité; on voudrait que la science se suffit à ellemême et que le savant demeurât isolé dans la sphère de ses recherches. Cauchy proteste en toute circonstance contre cette tendance funeste. Il est le premier à rendre justice au puissant mouvement scientifique de notre siècle; ce n'est certes pas lui qui l'aurait condamné, reniant ainsi ce qui était l'objet de ses travaux continuels et l'âme de toute sa vie ; mais il ne veut pas que les savants se renferment dans les régions inférieures de l'ordre physique et purement naturel ; il les presse de s'élever plus haut ; il leur apprend comment ils doivent remonter jusqu'à Dieu afin de transfigurer en quelque sorte la vérité humaine dans l'éclat de la vérité divine.

t Nous sommes arrivés, dit-il à ce sujet, a une époque extraordinaire où une activité sans cesse renaissante

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dévore tous les esprits. L'homme a mesuré les cieui. sondé les profondeurs des abîmes ; il a consulté les débris des vieux monuments, et leur a demandé de lui raconter rhistoire des générations qui dorment ensevelies dans b poussière du tombeau ; il a visité les sommets des moBb les plus inaccessibles et les plages les plus reculées, ks déserts brûlants où régnent les feux du tropique et ks arides rochers qu'environnent les glaces des pôles; il s'est élevé dans la région des tempêtes et est descendu jusque dans les entrailles de la terre, afin d'y assister, s*ii était possible, à la création même de notre planète; il a décomposé les éléments et les a fait servir à ses besoins ou à ses caprices; il a forcé la vapeur et les gaz de guider ses vaisseaux sur les plaines de l'Océan, ou de transpo^ ter sa nacelle au milieu des airs; enfin, après avoir scruté la nature, il a porté un œil investigateur sur les bases mêmes de l'ordre moral et de la société, et il a cité ao tribunal de sa raison le Dieu qui lui a donné l'être. Qoel sera le fruit de tant de courses lointaines, de tant de fatigues, de tant de travaux? Si je demande à ceux qui les entreprennent quel est le but de leurs pénibles recher ches, ils me répondront sans doute que c'est la conquête de la vérité. N'est-ce pas, en eflet, pour la conquête de la vérité que celui-là s'enfonce dans la poudre des bibliothèques afin de connaître dans tous leurs détails les législations des peuples anciens, ou de rectifier quelques dates, ou d'établir quelques faits qu'il puisse joindre à l'histoire des siècles passés? N'est-ce pas dans le même dessein qu'un autre traverse les mers, qu'il observe dans les ruines de Thèbes ou de Palmvre les mœurs et les usages de l'Egypte et de la Syrie? N'est-ce pas encore pour conquérir la vérité que celui-lk entreprend les recherches les plus délicates de la Physique et de la Cbi-

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mie, et que» le scalpel à la main, il consulte un cadavre inanimé sur les moyens de prolonger l'existence de ses semblables? N'est-ce pas enfin pour conquérir la vérité que cet autre interroge Talgëbre, épuise toutes les ressources de l'analyse, et demande à une formule de lui apprendre les lois qui régissent le cours des astres ou les vibrations insensibles des dernières particules de la malière? Oui, sans doute, la recherche de la vérité doit être le but unique de toute la science ; c'est vers elle que sont dirigés les efforts des vrais savants; c'est à elle surtout qu'ils consacrent leurs veilles. Faut-il s'en étonner? L'esprit humain, fait pour la posséder, ne peut trouver de repos hors de son empire. L'homme ne saurait se passer de la vérité ; il ne peut vivre sans elle ; elle est une des conditions de son existence, comme l'air qu'il respire et le pain qui le nourrit. La vérité est un trésor inestimable, dont l'acquisition n'est suivie d'aucun remords et ne trouble point la paix de l'âme. La contemplation de ses célestes traits, de sa beauté divine, suffit à nous dédommager des sacrifices que nous faisons pour la découvrir, et le bonheur du ciel même n'est que la possession pleine et entière de l'immortelle vérité. »

Ce respect, ce culte de Cauchy pour tout ce qui est vrai, lui avait inspiré un vif sentiment des droits que la vérité elle-même possède sur nos esprits. A ses yeux, la vérité n'était point une chose vulgaire, une espèce d'idole muette et insensible, à laquelle on peut indifféremment accorder ou refuser ses hommages. Dès que l'homme l'a aperçue dans son intelligence, il se doit à elle tout entier et sans réserve ; il ne doit rien négliger pour acquérir et conserver ce précieux trésor. Et, s'il en est ainsi des simples vérités scientifiques, avec quel respect faudra-t-il traiter les vérités bien autrement importantes de l'ordre moral?

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Caucby n'admettait sur ce point aucune transaction, et il était pour lui-même» dans les diverses circonstaDces de la vie, d'une sévérité qu'on pourra peut-être trouver exagérée, mais qui, du moins, témoigne hautement de la noblesse de ses sentiments et de la sincérité de ses convictions.

A côté de cette fermeté dans le devoir, il usait pour les autres d'une extrême tolérance. Il comprenait trop bien l'excellence de la liberté pour ne pas la respecter chei autrui. Personne ne fut plus soucieux du soin de sa dignité et de son indépendance, mais, par cela même, il se faisait une règle de ne pas disputer aux autres la possession d'un bien auquel il attachait tant de prix. Cette disposition sympathique se manifestait dans toute sa conduite; elle inspirait ses moindres démarches et le rendait bienveillant même pour ceux dont il avait le plus à se plaindre. Mais si la tolérance pour les personnes est ud devoir essentiel et l'un des principaux attributs de la charité chrétienne, il ne pouvait admettre qu'il en fût de même pour l'erreur et le mensonge. Il repoussait donc avec énergie cette tolérance fausse et perfide, à Tabri de laquelle on propage tant de maximes dangereuses et détestables; sa conscience protestait avec indignation contre une telle confusion. A ses yeux, la vérité seule a des droits, l'erreur n'en a aucun, et le mensonge est partout une chose essentiellement vile et méprisable. Quels titres auraient-ils à se faire accepter, et a réclamer uo droit de cité dans le monde des intelligences? Ils sont la cause première de tous nos maux, et lorsqu'une société a le malheur de les accueillir dans son sein, elle se prépare des calamités incalculables. Cauchy discute quelque part cette question délicate, et voici en quels termes il s'exprime:

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t C'est ici peut-être le lieu d'examiner ce qu'il faut entendre par les mots de tolérance et de liberté. Que demandent les partisans d'une liberté illimitée? Que chacun ait le droit de faire ce que bon lui semble. Mais, s'il en est ainsi, chacun voudra faire ce qui lui est le plus utile, ce qui servira le mieux ses intérêts. Or, loin que les intérêts des hommes se trouvent tous d'accord, ces intérêts sont constamment en opposition les uns avec les autres. Les biens, les honneurs, les dignités, ne peuvent en général devenir le partage d'un individu, d'une famille nouvelle, qu'en cessant d'être le partage d'un autre individu, d'une autre famille. D'ailleurs, prenez-y garde, la liberté que Dieu a donnée à l'homme n'est pas un droit : c'est une faculté, de choisir entre le bien et le mal, entre le juste et l'injuste, entre le vice et la vertu; ainsi, par exemple, il arrive souvent que Ton est libre, par le fait, de sauver ou d'assassiner son semblable, de le secourir s'il est pauvre, de le dépouiller s'il est riche. On peut donc user ou abuser de la liberté. Mais la raison, d'accord avec la loi divine, nous enseigne clairement que le bon usage de la liberté doit être récompensé, que l'abus doit être puni. Ainsi l'on ne peut jamais accorder aux hommes, comme un droit,1a liberté de faire le mal. Seulement la prudence conseille de tolérer un mal lorsqu'il est impossible d'y remédier sans en occasionner un plus grand ; mais jamais les lois humaines ne peuvent autoriser le mal comme principe, et une loi qui le ferait serait nulle de soi.

» Parlons maintenant de la tolérance, ou plutôt de la charité chrétienne, car, sous peine de ne plus s'entendre, il est bon de ne pas changer le sens que les mots ont reçu. L'erreur matérielle et l'erreur morale, qui traîne le vice à sa suite, se trouvent directement opposées

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aux intérêts matériels et moraux de rhomme et de laso* ciété. L'erreur est donc réternelle ennemie de rhomme. La vérité seule peut lui donner d'utiles conseils, et comme tel homme qui adopte aujourd'hui l'erreur peut la rejeter demain, il en résulte que Terreur ne doit pas être confondue avec celui qui a le malheur de s'y attacher. Aussi la religion catholique, qui a reçu pour mis-sion d'enseigner aux hommes toutes les vérités morales, nous oblige-t-elle à détester l'erreur morale et le vice, en même temps qu'elle nous ordonne d'aimer l'infortuné qui s'égare. Il y a plus : c'est précisément l'aoïour que nous portons à nos semblables qui nous interdit de favoriser jamais la propagation de l'erreur. Cette règle est commune aux gouvernements et aux individus. Assurément,-personne ne s'avisera jamais de soutenir que, dans les cours de science, on doive enseigner indifféremment aux élèves les vraies et les fausses théories ; l'oxygène on le phlogistique, la pesanteur de l'air ou l'horreur de la nature pour le vide, les attractions moléculaires ou les atomes crochus d'Epicure. Eh bien ! U proposition qu'on rougirait défaire quand il s'agit des sciences abstraites, ou de la physique, ou de la chimie, attendu que par des doctrines erronées on pourrait compromettre des intérêts matériels, celte proposition deviendra-t-elle licite lorsqu'il s'agira de la science à laquelle se rattachent nos intérêts les plus élevés, nos immortelles <iestinées; de la science qui a pour objet les rapports de l'homme avec sesscmblabk»s, de la créature avec son créateur? >

On ne sera pas étonné sans doute si un esprit de cette trempe devait éprouver une vive et profonde antipathie pour le xviii^ siècle, t pour ce siècle élégant mais dépravé qui avait corrompu la morale et les mœurs; pour oe siècle spirituel mais impie qui avait espéré détruire à

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