‹ La vie et les travaux du Baron CauchyChapitre 52 sur 134 · L'OEUVRE POUR L'ORSERVATION DU DIMANCHE · texte numérisé non relu

L'OEUVRE POUR L'ORSERVATION DU DIMANCHE

Sabbfttan proftor In»bUmb futwm êêl Saisit Uamc, u, tt.

Nécessité de TCEuvre. — Son but moral et pratique. — La liberté du dimanche. — Organisation de l'CEuyre. — Association des commerçai» de Paris. — Difficultés d'exécution.

La division de Tannée en semaines est aussi ancieDoe que le monde ; nos livres sacrés lui attribuent une origine divine, et les incrédules eux-mêmes* sans pouvoir en donner la raison» sont bien obligés de reconnaître que» parmi toutes les institutions humaines, il n'en est pas de plos constante et de plus universelle. On la rencontre chez tous les peuples ; partout on retrouve une période de temps terminée par un jour consacré a la religion et au repos. Les chrétiens observent le dimanche, tandis que le samedi est le jour férié des juifs, et le vendredi celui des musulmans; mais le principe esl toujours le même. On sait, du reste, combien cette coutume est généralement respectée dans la plupart des pays étrangers ; en Angleterre même, l'observation du dimanche est tellement rigoureuse qu'elle semble aller souvent jusqu'à l'excès. La France est peut-être le seul pays chrétien où cette observation soit presque tombée en désuétude dans les mœurs, bien qu'elle reste écrite dans nos lois. Il est remarquable en effet que, pour ce qui concerne les affaires publiques.

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et notamment l'administration de la justice civile, k touç les degrés de juridiction, le dimanche est, sous le régime nouveau, comme il Tétait sous l'ancien, un jour légal de repos. Nos codes frappent de nullité tous les actes judiciaires qui, hors le cas d'urgence, seraient rendus ce jourlà. Il y a plus :1a loi du 1 8 novembre 18149 qui avait rendu la loi du cbômage du dimanche civilement obligatoire pour tous les actes extérieurs du commerce et de l'industrie privée, n'a jamais été formellement abrogée par une loi contraire; mais par suite d'une tolérance qui est plus soucieuse de céder devant les difficultés d'exécution que de les résoudre, l'État a fini par ne plus revendiquer ses droits. La liberté la plus complète a été rendue aux particuliers en cette matière, qui est retombée en fait, sinon en droit, sous l'empire exclusif du for intime de la conscience.

Ce n'est pas ici le lieu de rechercher les causes de cette déviation des mœurs, qui date évidemment de l'époque où tout culte public fut interrompu dans 'notre France. La question est de savoir si notre génération s'est bien trouvée d'avoir ainsi rompu avec les anciennes et respectables traditions du passé. Pour peu qu'on veuille y réfléchir, on verra qu'il en est résulté, dans la société, de profondes perturbations. On traite souvent avec trop de légèreté ce grave sujet, et cependant des publicîstes distingués, des philosophes éminents s'en sont vivement préoccupés ; ils ont fait ressortir avec toute l'autorité de leur talent et de leur science, et même en dehors de toute préoccupation religieuse, combien la morale et le bienêtre public avaient eu à souffrir de l'oubli de la loi du dimanche.

Cauchy fut aussi conduit, de son côté, a s'occuper de cette importante question. Il le fit avec cet esprit actif et

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pratique qu'il apportait en toutes choses» et» de conceri avec plusieurs personnes honorables, il travailla à fonder, pour cet objet, une œuvre spéciale. On a recueilli dam ses papiers des documents nombreux qui montrent anc quel zèle il se dévoua a son organisation ; on y trouve, ci outre, la preuve que cette œuvre délicate fut une de celles qui exercèrent le plus son esprit charitable.

Une chose le frappe tout d'abord : c'est la dure condition du commerçant c qui est cloué, dit-il, dans son magasin comme dans une prison. Il n'a jamais un instant de relâche; il ne s'appartient plus à lui-même; il eit devenu l'homme lige, l'esclave du chaland dont il eit destiné à subir tous les caprices. En vain aura-t-il travaillé comme un mercenaire, avec ses commis, pendant une longue semaine, en vain aura-t-il mérité par là d'avoir au moins son dimanche a lui, et de recouvrer a liberté dans ce septième jour, signalé comme un jour de repos par toutes les lois divines et humaines; la liberté du dimanche n'existera pas pour lui. Jamais il ne verra luire un jour béni où il puisse réparer ses forces épuisées, s'ennoblir à ses propres yeux par l'exercice de ses facultés intellectuelles, vivre de la vie de famille, prendre avec les siens d'utiles et salutaires délassements, s'abandonner aux doux épanchements de l'amitié, s'occuper de l'éducation de ses enfants, leur faire quelques lectures propres à les instruire et à leur inspirer l'amour de l'étude et du devoir.

> Que serait-ce maintenant, si l'on se transportait dans les grands centres industriels, si l'on pénétrait dans ces immenses usines, dans ces mines ténébreuses ou l'homme, où l'enfant lui-même, sont réduits a une condition pire, à certains égards, que celle des esclaves de l'antiquité! »

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! Pour mieux réussir dans leur dessein, les fondateurs ;de rOEluvre nouvelle commencèrent par s'assurer» dans la sCapitale, la coopération d'un certain nombre de commeriCants capables d'en comprendre l'heureuse porlée et passez haut placés pour que leur exemple pût entraîner lies autres. MM. Salleron et Bisson» directeurs des vastes [magasins des Villes de France, furent des premiers à promettre leur concours, et ils furent bientôt imités par une foule de commerçants des quartiers les plus fréquentés I de Paris. Le samedi ii mars 1854» une grande réunion eut lieu dans l'une des salles de l'établissement des Villes de France^ pour aviser aux moyens de faire connaître l'œuvre et de la propager. Un rapport fait par Caucby constatait que d'importants résultats avaient été obtenus : t Déjà, non-seulement sur la rive gauche, mais encore sur la rive droite de la Seine, un grand nombre de consommateurs se sont engagés k ne plus acheter le dimanche. Déjà même, les commerçants du quartier industriel par excellence, de celui qui confine à la Bourse et au Palais-Royal, ont manifesté hautement le désir de reconquérir ce jour de liberté. >

Mais comment réunir dans un commun accord tant de négociants divisés d'intérêts et de croyances? Il n'était pas possible de présenter la question au point de vue purement religieux ; demander non-seulement le repos, mais encore la sanctification du dimanche à une foule d'hommes qui, pour la plupart, n'en auraient pas compris l'importance ni même senti le besoin, c'eût été s'exposer à manquer complètement le but. Il fallait surtout présenter l'œuvre par son côté pratique et taire ressortir tout d'abord en quoi elle importait aux plus chers intérêts de chacun. Association pour la liberté du dimanche : tel est le titre qui fut adopté et qui répondait en efiet le

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mieux à la situation des esprits. En invitant les homma W^ a conquérir une liberté nouvelle et sérieuse» on est toi- 1 jours sur, à notre époque» de réussir ou du moins deK r>^ faire écouter. Mais il y a plus» ce titre était le résumé d ff' le fond même de la question.

Eh quoi! dira-t-on peut-être, est-ce que chacun n*al pas libre sous ce rapport d'agir comme il l'entend? N'ertil pas loisible au premier venu de travailler ou de ne pu travailler le dimanche, si cela lui convient? Réclamer b liberté du dimanche, n'est-ce pas poursuivre un butimginaire? Malheureusement non. Pour s'édifier sur ce point, il suffirait de consulter un de ces mercenaires qui, courbés incessamment sous le poids du travail et de b fatigue, aspirent impatiemment à trouver par intervalk quelques moments de repos. C'est sans doute au nom de la liberté et en haine du despotisme que certains hommes ont secoué, les premiers, le joug de l'observation du dimanche, et voilà qu'une tyrannie cent fois pire pèse maintenant sur eux. Le commerçant qui ferme le dimanche est menacé de perdre ses pratiques, qui s'adresseront désormais à son voisin; l'employé, l'ouvrier qui refusera son temps et son travail, sera impitoyablement congédié et se verra exposé, lui et sa famille, à tomber dans la misère. Qu'on parle après cela de la liberté do dimanche!

Il y eut probablement, à l'origine, de la part des novateurs, un calcul intéressé. Les ateliers, les fabriques marchaient autrefois six jours de la semaine et fermaient le dimanche; y ajouter un septième jour, n'était-ce pas augmenter tout d'un coup la fabrication d'un sixième et accroître subitement les bénéfices de plus de quinze pour cent? Ce calcul semblait justifié par toutes les théories économiques; mais la loi morale, qui ne laisse jamais

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nies motifs qui ont dirigé tels membres de TAsâociation •lit tirés de la religion et de la morale ou bien de i'hyme et de la philosophie; il se contente de leur exposer précieux avantages de cette liberté dont la riche et iiduslrieuse Angleterre recueille de si salutaires effets, ^, de les décider par la considération du bien public et *^ir une appréciation intelligente de leurs propres intéîts. € Nous resterons étrangers, ajoute-t-il, à des secrets lue nous n*avons pas le droit de pénétrer. Il nous suffit '9è savoir que les divers motifs allégués par divers membres de la réunion ont tous abouti à une conclusion '^unique; que chacun des orateurs a invoqué ou l'un de ^ees motifs» ou tous ces motifs à la fois» pour démontrer la 'nécessité de rendre le plus tôt possible aux commerçants la liberté désirée. Tous voudront être fidèles à leur parole; tous peut-être voudront écrire leurs noms à côté des nôtres pour déterminer, par la vue d'un grand nombre de signatures, les habitants des autres rues à suivre leur exemple. Ils pourront ainsi se flatter, non-seulement d'avoir sauvegardé leurs intérêts les plus chers, mais encore d'avoir rendu à l'intérêt général un service inappréciable, d'avoir concouru puissamment à une oeuvre de haute civilisation. Toutefois, comme dans ce concours même, tout doit être volontaire, spontané, ceux qui, par des considérations particulières, hésiteraient à joindre leurs signatures aux nôtres, pourront se borner à fermer leurs magasins sans nous donner leurs noms. »

Malgré ses bons effets, l'Œuvre pour l'observation du Dimanche n'eut donc pas tous les heureux résultats qu'on était en droit .d'espérer; il ne nous a pas moins paru utile d'entrer a ce sujet dans quelques détails, soit en raison de l'importance de l'Œuvre elle-même, soit à cause des motifs élevés qui, dans celte circonstance,

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Dieu, qui a voulu que ces ouvriers fussent ignorés de le« vivant afin de leur laisser tout le mérite du sacrifin. permet plus tard que leurs noms sortent de l'oubli, lorv qu'il doit en résulter des exemples de nature à instnÙR le monde et à encourager les âmes chrétiennes.

L'Œuvre des Écoles d'Orient nous offre précisémcit un de ces beaux exemples, et il y a, dans son origiie comme dans son établissement, un utile enseignemeit pour notre siècle. Elle est, d'un autre côté, particulièrement remarquable en ce que ses fondateurs furent dobseulement des chrétiens pieux et fervents, mais eneoR des hommes illustres par leur science et leur talent II était réservé au génie, appuyé sur la charité, de se faire humble et petit pour procurer aux populations du Lennl le bienfait de l'instruction et pour leur faire accepter par ce moyen le bienfait plus précieux encore de la foi et de la civilisation chrétienne. Il ne saurait être ici questioi d'examiner en détail la part qui revient à chacun de s» honorables fondateurs; le travail serait long aotaot qu'inutile; d'ailleurs la plupart d'entre eux vivent encore, et leur modestie s'alarmerait de l'indiscrétion d'une telle recherche. Mais parmi tous ces noms également chers à la science et à la religion, il en est un qui appartient aojourd'hui à l'histoire et sur lequel il convient d'insister à cause de son importance : ce nom est encore celai d'Augustin Cauchy. C'est en effet Cauchy qui conçut If premier l'idée de l'Œuvre nouvelle et qui contribua le plus à l'organisation.

On était alors en i855, au plus fort de la guerre d'Orient, de cette guerre gigantesque que la France était allée soutenir a huit cents lieues de ses frontières. Chaqoe courrier apportait quelque épisode émouvant de ee drame terrible, et l'on attendait avec anxiété le résultai

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de ces prodigieux travaux qui devaient nous assurer un prochain et définitif triomphe.

Mais quel devait être le fruit de cette laborieuse entreprise? S'agissait-il uniquement de vaincre une armée redoutable et sans cesse renouvelée ou de forcer les remparts d'une ville réputée imprenable? de sauvegarder une Puissance en ruines et de réduire par les armes un empire dont l'ambition menaçait de rompre l'équilibre européen? Personne, en France, ne mettait en doute le succès prochain de nos efforts, et déjà l'on prévoyait le moment où le canon des batailles aurait cessé de retentir. Mais il est des difRl*ultés que les armes sont impuissantes a résoudre. Le rôle de la politique devait commencer après la victoire, et il n'était pas moins ardu. Il fallait remédier aux désordres du passé et en même temps conjurer les périls de l'avenir; il fallait imposer un double frein a l'ambition moscovite et au fanatisme musulman; il fallait surtout préparer la régénération de peuples abrutis par la loi du Coran, et, sous ce rapport, on peut dire que la question d'Orient subsistait tout entière.

Tel est le problème difficile qui se présentait à tous les esprits et que les plus éclairés désespéraient de résoudre. Cauchy en était vivement impressionné; c'était devenu pour lui une préoccupation de chaque jour, de chaque instant, et c'est à la suite de longues réflexions qu'il en vint a concevoir l'idée de créer une œuvre dont l'objet serait de compléter et de consolider, par la restauration des études et la diffusion des plus saines doctrines, l'œuvre d'émancipation si admirablement com- Diencée par les armes de la France.

Dans cette circonstance, comme dans beaucoup d'autres, les Pères Jésuites furent les premiers confidents de ses pensées, et voici en quels termes le Révérend Père de I. i5

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Damas parle de Torigine de I^Œuvre qu'il connail si bien et dont il est l'un des principaux soutiens (i) :

t L'OEuvre des Écoles d'Orient est née en 1 855, lorsque la question des lieux saints emportait les cœurs, encofe plus que les.masses armées, au delà de la Méditerranée.

> La première pensée en est due à M. le baron Caucby.

> L'Europe entière avait les yeux tournés vers TOrient, attentive au grand drame qui se dénouait sous les murs de Sébastopol.

> On évoquait les beaux souvenirs du passé; on parlait des croisades; on rappelait avec orgueil les victoires de Godefrov de Bouillon et des soldats de la croix.

> Aux yeux de tout homme sensé, le rôle des nations de l'Occident ne pouvait se borner à prolonger de quelques jours la vie d'un empire en décrépitude.

» Les grands sacrifices pécuniaires, le dévouement de tant de familles, l'immolation volontaire de tant de jeunes hommes méritaient mieux que cela.

> La régénération morale des peuples asservis à la lui du Coran, le triomphe de l'Évangile autour du berceau el du sépulcre de Jésus-Christ, étaient la seule compensation acceptable pour ces flots de sang versé.

» Mais comment y parvenir?

» M. Cauchy essaya de résoudre le problème, il 6t appel aux hommes de cœur. On délibéra. On crut avoir trouvé dans la création de TOEuvre des Écoles d'Orient une réponse au cri de la conscience universelle de l'Europe.

> A-t-on réussi?

> L'avenir seul pourra le dire pleinement; mais dès aujourd'hui l'expérience des missionnaires, la logique du bon sens paraissent justifier la pensée du fondateur, el»

(i) Manuel des Dames pativncsses ; i8Co, p. 9.

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