L OEUVRE DES ECOLES D ORIENT
toute jeune encore, l'Œuvre des Écoles d'Orient présente des résultats satisfaisants. > •
L'initiative de Cauchy se trouve encore établie par lo témoignage public de M*^'^ Lavigerie, archevêque d'Alger, ancien Directeur de l'OEuvre. Dans son Rapport général pour l'année 1857, on lit ce qui suit : « Notre premier devoir est de rendre au savant illustre, à l'homme de bien, au chrétien sincère qui le premier conçut la pensée de cette Œuvre, l'hommage de religieux souvenir auquel il adroit. Dieu nous a enlevé M. le baron Augustin Cauchy, dont le zèle avait déjà tant fait pour le succès de l'entreprise à laquelle il nous avait associés, et que nous avons conservée comme le précieux héritage d'une mémoire si doble et si pure. Notre seule consolation est de penser ]u'au lieu où il est maintenant, il nous reste toujours mi par la prière et demande à Dieu pour nous la force le mener à bon terme l'œuvre qu'il a commencée. »
Citons enfin les remarquables paroles par lesquelles .'éloquent évêque d'Orléans a caractérisé l'origine de /"Œuvre. C'était à Rome, en juin 1862, au milieu de ces Fîétes dont le monde chrétien ne perdra pas le souvenir. M^^Dupanloup s'était chargé de prononcer un discours an faveur des églises d'Orient, devant une assemblée ciù siégeaient des évêques réunis des contrées les plus éloignées. • Une grande Œuvre, disait-il, une OEuvre providentielle a été fondée; et c'est en France, Messieurs, et, chose remarquable! c'est au sein de l'Institut de trance, dans le cœur d'un savant qui fut l'un des premiers mathématiciens de l'Europe, et aussi l'un des pretniers chrétiens du monde, l'illustre et regrettable IM. Cauchy; je suis heureux et fier de prononcer ici son loom, car la reconnaissance pour les hommes qui ont bien
mérité de l'Église est un doux et grand devoir pour tous;
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c'est dans le cœur de ce grand homme de bien qu'est née cette Œuvre des Écoles d'Orient; et on peut dire qu'il s'y est dévoué jusqu'à la mort, car au milieu de la sécheresse puissante de ses chiffres et de ses prodigieux calculs, il avait l'âme tendre comme une sœur de charité. >
Cauchy devait donc être le promoteur de cette difficile entreprise, et, ce qui montre combien les voies de Dieu diffèrent des nôtres, c'est que ce Géomètre, si habile d'ailleurs dans les spéculations scientifiques, pouvait paraître moins que personne préparé à une telle mission. Il y avait dans l'héroïque armée de Crimée une foule de militaires aussi fervents chrétiens que vaillants soldats; il ne manquait pas d'ailleurs, en France, d'hommes éminents par leur esprit de charité, qui connaissaient parfaitement l'Orient depuis de longues années, qui Tavaieot parcouru et exploré en tous sens et qui avaient étudié la question sur les lieux mêmes. Il y avait enfin des missionnaires dévoués qui dépensaient depuis longtemps leur activité sur cette terre ingrate, qui l'arrosaient de leurs sueurs, souvent même de leur sang. Voilà les hommes qui semblaient naturellement appelés à créer l'Œuvre des Écoles. Cauchy, au contraire, ne connaissait pas l'Orient; jamais il ne l'avait visité, jamais il n'avait étudié de près et par lui-même les besoins des populations. Mais les militaires et les missionnaires étaient loin de la France, occupés au jour le jour à accomplir leur tâche d'abnégation et de sacrifice; ailleurs on était dé* courage par la vue trop distincte du mal et par le senti' ment profond de l'impossibilité d'y porter remède en usant des moyens purement humains. Cauchy se trou* vait, il est vrai, éloigné du théâtre de l'action, mais il était à Paris, au centre même où toutes les œuvres
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grandes et chrétiennes prennent naissance; du reste ^
' la sûreté de ses vues et l'activité de son zèle suppléèrent
• à ce qui pouvait lui manquer du côté de l'expérience.
Mais afin de mieux comprendre l'utilité de l'Œuvre des
' Écoles d'Orient et l'importance des résultats obtenus,
il est nécessaire de dire d'abord quelques mots des dit&-
cultés de l'entreprise.
Ces difficultés tiennent sans doute en partie à la politique, mais elles soi^t surtout de l'ordre religieux. Presque tous les maux des populations chrétiennes du Levant remontent, comme à leur source première, à ce schisme fatal qui, depuis de longs siècles, les a séparées du principe de la vie et les a isolées des seules puissances capables de les protéger. Après que l'invasion musulmane eut pénétré en Europe et lorsque son flot toujours croissant menaçait de tout engloutir, elle trouva chez les peuples unis de communion avec Rome une résistance énergique, qui, après des alternatives de succès et de revers, finit par demeurer triomphante. Rome fut vraiment l'âme de cette lutte terrible; à sa voix l'Europe se leva tout entière; des armées innombrables se précipitèrent sur l'Asie avec un élan irrésistible, et ne s'arrêtèrent que lorsque l'ennemi eut été définitivement refoulé. Les peuples séparés de Rome par le schisme restèrent seuls étrangers à ce grand mouvement qui commença à Pierre- TErmite pour se terminer à la bataille de Lépante; souvent même ils compromirent, par leurs dispositions hostiles, les expéditions les mieux combinées. Eux seuls aussi succombèrent; on les vit s'affaisser sous le joug musulman. Depuis cette époque, ils expient leur faute dans une dure servitude; et la chute même de l'empire ottoman ne suffirait pas pour amener leur délivrance. Si les Turcs s'en vont, les Russes s'avancent, et rien ne
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prouve qu'ils aient renoncé a réaliser le testament it Pierre le Grand. Les chrétiens d'Orient ne feraient aloK qu'échanger une domination tyrannique et spoliatrice, mais dont l'inertie et l'incapacité leur laissent du moiis certaines franchises religieuses et municipales, coDtn une domination envahissante, qui, unissant Fastuce à b violence, s'empare insensiblement de tout et finit par peser lourdement jusque sur les consciences.
Et maintenant, que porter à ces populations? où trouver un point d'appui pour les relever dé leur état de décadence? Sera-ce le sentiment religieux? Loin deleor faire défaut, ce sentiment est souvent exalté jusqu'au fanatisme; mais ce qui manque surtout, c'est ^iDSt^l^ tion. Si le savoir ne constitue pas, a lui seul, la valeur morale d'un peuple, il n'en est pas moins un des éléments essentiels de sa dignité et de sa force. Partout l'ignorance apparaît, en Orient surtout, comme une source intarissable de misère et de vice. Les ténèbres v sont d'autant plus irrémédiables qu'elles ont atteint ceux mêmes qui ont charge d'âmes. Le clergé grec, même dans la partie demeurée fidèle, est descendu à un dc^ d'incapacité vraiment affligeant; on citerait» peine quelques honorables exceptions. Ce clergé, où brillèrent autrefois tant d'hommes illustres que l'Église compte au premier rang de ses Pères et de ses docteurs, a vu tout à coup sa sève se tarir depuis que la branche s'est séparée du tronc. Comment en serait-il autrement? Le prêtre grec reçoit à peine une instruction élémentaire; adoiis au saint ministère sans préparation suffisante, absorbé ensuite par les exigences d'une vie nécessiteuse, il Bf peut, ni s'occuper convenablement du troupeau confié à ses soins, ni lui donner une instruction qu'il ne possède pas lui-même.
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Le clergé schismatique n'est pas plus avancé; il est de plus infecté d'un vice odieux : la simonie. La première des dignités, le patriarcat, se met en vente et est souvent coté à des sommes énormes; le patriarche vend ensuite les évêchés; les évoques à leur tour vendent les {lutres offices ecclésiastiques. Une fois en place, chacun n'a plus guère d'autre souci que de rentrer dans ses fonds et de s'enrichir promptement : de la une foule d'exactions dont nos mœurs ne donnent aucune idée.
On peut, d'après ce qui précède, comprendre toute rétendue du mal et l'urgence d'y porter remède. Procurer aux populations chrétiennes du Levant le bienfait de la science et surtout de la science du salut, était donc un immense service à leur rendre, et l'on peut ajouter que la reconnaissance l'exigeait de nous, car, il ne faut pas Toublier, c'est de l'Orient qiie nous est venue la civilisation avec la foi chrétienne. N'était-ce pas un devoir pour nous de faire briller à notre tour sur ces contrées la lumière que nous en avons reçue autrefois?
Créer des écoles, organiser une œuvre pour subvenir à leur entretien, devait être l'objet essentiel de notre sollicitude, et Cauchy le comprit mieux que personne. Toutefois, afin d'éprouver la valeur de l'idée nouvelle, il commença par recourir à l'expérience du passé et fut ainsi conduit à étudier avec soin les lettres et les récits des anciens missionnaires.
Ces hommes apostoliques avaient eu d'abord simplement en vue l'exercice de la prédication; mais, cédant bientôt a la force des choses, ils avaient été conduits à se transformer eu instituteurs. Une expérience de trois siècles leur avait démontré la nécessité de relever et de multiplier les écoles. L'un d'eux écrivait a ses supérieurs en 1 7^9 : < Je suis venu en Orient dans le but d'annoncer l'Évangile et voilà qu'on m'a fait maître d'école.
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> Je comprends cette conduite de mes nouveaux supérieurs, de ces vétérans dans l'armée de Jésus-Christ.
» L'éducation d'enfants grossiers et ignorants n'est pas, à la vérité, ce qu'il y a de plus brillant dans le ministère; mais c'est peut-élre ce qu'il y a de plus essentiel. Ainsi en ont pensé Saint Ignace et Saint François-Xavier, nos pères et nos maîtres; et, je ne crains pas de le dire avec les vieillards qui ont usé leur vie dans les labeurs de l'apostolat, si cet exercice n'était pas quelquefois ua peu négligé, certaines missions ne feraient pas tant de bruit, mais elles feraient plus de fruit. «
Après avoir consulté les anciens, il fallait aussi profiter de l'expérience des contemporains, car le temps opère des changements, même dans l'immobile Orient. Paroi la foule de documents que Cauchy réunit à cette occasioD» il en est deux dont je vais dire quelques mots: par leor diversité et parle contraste de leurs appréciations, ils caractérisent parfaitement les difficultés de la situation et les phases successives par lesquelles dut passer l'esprit du fondateur de l'Œuvre.
Le premier est un travail de M. Ed. Guys, ancien consal de France en Orient. Cauchy lui avait demandé un état des écoles alors existantes dans le Levant» et une sorte de programme sur ce qu'il y aurait de mieux à faire pour en établir de nouvelles. M. Guys lui répondit par ud Mémoire très-délaillé, intitulé : c Aperçu des dépenses ordinaires et extraordinaires, par approximation, pour la première année, relativement à l'établissement immédiat de vingt écoles de garçons en Turquie. » Tout y est prévu : le traitement des professeurs, le loyer, le mobilier, le chauffage, l'éclairage et jusqu'aux frais de correspondance. D'après ce travail, l'établissement de deai écoles h Constantinople devait, à lui seul, coûter la somme de 4^ ooo francs. Ce chiffre, du reste, n'avait
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iv, rien d'exagéré en se plaçant au point de vue de l'auteur; ^: ceux qui ont habité l'Orient savent assez quelle est, dans fi ce pays, la cherté excessive de la vie matérielle. La cont clusion était que, tout en se flattant de procéder avec ;. économie, les frais d'établissement des vingt écoles pro- * jetées s'élèveraient au chiffre énorme de 400*000 francs if pour la première année, et les frais d'entretien à plus de ç 3ooooo francs pour chacune des années suivantes. : Malgré l'extension qu'elle a reçue aujourd'hui, rOEuvre des Ecoles d'Orient est encore loin d'atteindre ce chiffre dans ses recettes annuelles; et cependant, avec une somme beaucoup moindre, elle fonde, entretient et encourage des écoles sur une multitude de points. Il y avait donc dans cette statistique, et surtout dans sa conclusion dernière, de quoi décourager une moins ferme volonté. Où trouver une pareille somme? Et, en supposant qu'on pût la réaliser une fois, comment obtenir chaque année un tel résultat?
Mais, ce qui est impossible à la politique et aux moyens purement humains, devient au contraire facile quand on fait appel au dévouement chrétien. C'est ce que prouve abondamment un second document dû à un vénérable prêtre, M. Allard, missionnaire en Orient. Cauchy lui avait aussi demandé des renseignements de même nature. Après avoir présenté un résumé de ce qui avait déjà été essayé, M. Allard ajoutait : c Je vous ai fait le tableau de nos écoles chrétiennes en Turquie. Elles sont peu nombreuses : une vingtaine. Multiplions-les, nous multiplierons les bienfaits de l'instruction, de la civilisation. Rien de plus facile : que la France accorde des secours matériels, de l'argent; les missionnaires, les sœurs ne lui manqueront pas. 1000 francs, 2000 francs suffiraient pour fonder une mission, et peut-on
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douter que la Provideuce pourvoirait à leur avenir? Mw commençons par soutenir, par encourager les principaQi établissements qui existent à Constantinoj>le, à BeyrontI)* Faisons un pas, commençons; ce sera le grain de séoevè qui deviendra le grand arbre. Formez un Comité, Messieurs, une noble association pour les Écoles d'OrieoL»
Dans un autre endroit, le missionnaire parle avec enthousiasme de cet Orient oii il y a tout à faire, c Souvent, dit-il, en récitant mon bréviaire à l'ombre d'un laurier* rose ou d'un myrte, pour me délasser d'aune journée de 1 mission, je regardais la mer de France qui s'étendaitd^ vant moi et je me disais : 0 beau pays de France, quand rendras-tu à ces côtes de l'Asie la lumière que tu en as reçue? Quand placeras-tu sur ces rivages un missionnaire, une sœur de charité?Quand Tarse, baignée par le Cydnas, visitée par Alexandre, plus fiëre d'avoir donné le jour à Saint Paul, Tarse qui possédait du temps du grand apôtre une Académie rivale de celle d'Athènes, quand Tarse verra-t-elle des sœurs de charité la réchaufler, la ressusciter? »
Quel contraste entre ce document et celui qui le précède! Il ne s'agit plus maintenant de dépenser ^oooo francs pour fonder une seule école : avec la même somme on se promet d'en créer vingt. Il est vrai que M. Guys parlait des seules ressources alors connues, et supposait qu'on prendrait pour maîtres de simples laïques, dont il faudrait bien au moins assurer l'existence. Mais un missionnaire raisonne et agit autrement; un missionnaire apporte avec lui un élément nouveau dont la statistique ne peut pas tenir compte, à savoir, l'esprit d'abnégation et de sacrifice avec lequel il accomplira des prodiges.
La question est maintenant résolue; l'expérience a parlé et elle a donné gain de cause à l'apôtre, ou plutôt
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l'apôtre lui-même a vu ses espérances dépassées par les effets. Aujourd'hui l'OEuvre des Écoles d'Orient a vaincu bien d'autres difficultés et a réalisé des merveilles encore plus inattendues. Aujourd'hui il n'est plus même nécessaire de dépenser looo ou 2000 francs pour la fondation d'une école : il s'est organisé un ordre religieux, celui des Mariamahs, qui réalise cette œuvre utile et pieuse avec 200 francs, et mt)ins encore, c'est-k-dire avec une somme que nous dépensons souvent avec tant de facilité pour satisfaire un simple caprice.
Ajoutons enfin que Cauchy consulta à loisir les hommes qui, par leurs études et leurs voyages, avaient une connaissance plus approfondie de l'Oient. Nous citerons à ce sujet une des circonstances qui ont du influer le plus sur la direction de ses idées et de son zèle. Dans le cours de l'année i843, M. Eugène Bore, qui ne faisait pas encore partie de la Congrégation des Lazaristes, mais qui lui avait déjà rendu de grands services en Orient, revint à Paris, et il profita naturellement de ce voyage pour intéresser sa généreuse patrie au bien qui se faisait dès lors dans le Levant. Lui aussi avait eu l'occasion de reconnaître l'utilité des écoles dans ces contrées, et en était venu à suivre l'exemple des premiers missionnaires. Après avoir quitté l'Europe avec une mission officielle, il se retrouvait, à peu de temps de là, traneformé, contre toute prévision, en maître d'école dansl'Aderbijan, l'une des provinces persiques. Invité un jour au cercle catholique du Luxembourg, il y parla longuement de ces populations à la régénération desquelles il devait bientôt se consacrer sans réserve; il retraça en termes émus et ce qui avait été déjà accompli et ce qui restait encore à faire. Jamais l'auditoire n'avait été plus attentif ni plus impressionné. Cauchy entendit M. Bore, dont la parole
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ardente tomba dans son esprit comme une semence destinée à produire plus tard des fruits abondants. On est amené ainsi à penser que ses projets sur la fondatioi d'une œuvre pour TOrient étaient déjà anciens quand 3 se décida à en tenter la réalisation en i856, et onaliei de les faire remonter au moins à une douzaine d'anoées avant l'organisation de l'Œuvre. Qui ne sait, du reste, que les grandes idées ne se produisent pas tout d*Di coup? Elles naissent d'abord faibles et imperceptibles, puis grandissent et se fortifient jusqu'au jour marqué par la Providence pour leur complète maturité.
L'idée première de l'Œuvre était donc conçue, les documents étaient rassemblés , la cause se trouvait eo quelque sorte instruite; il fallait maintenant chercher des adhésions, réunir des souscriptions et arriver à une organisation régulière à travers toutes les diflBcultés inséparables d'une œuvre naissante : il fallait en deux mots passer de la spéculation à la pratique.
On voit ici un nouvel emploi de cet ingénieux moveo de succès dont Cauchy s'était si bien trouvé pour d'aotrès œuvres. C'est dans les rangs de la haute société et surtout parmi ceux des savants, de ses collègues de l'Institut, qu'il chercha ses premiers appuis, mettant ainsi heureusement la science elle-même au service de ses pieux desseins. Il avait du reste des motifs particuliers pour en agir de la sorte à l'égard de l'Œuvre nouvelle. En concevant son généreux projet avec la hauteur de vues qui lui était ordinaire, il comprit aussitôt que l'esprit de cette Œuvre, plus que de toute autre, devait être, de nos jours, un esprit de progrès, un esprit vraiment libéral et chrétien, et qu'il fallait par conséquent la placer sous le patronage des hommes les plus propres, parleur science autant que par leur vertu, à lui imprimer ces ca-
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ractéres e: sentiels. Il' s'agissait enfiD de venir en aide à ces chrétientés souffrantes de l'Orient que la France, fidèle à ses traditions de politique sage et généreuse, avait prises sous son protectorat spécial dans des capitulations anciennes conclues à la suite des croisades. Aussi convenait-il de faire entrer dans la direction de l'Œuvre quelques personnages joignant au sentiment chrétien la connaissance des besoins des populations orientales, et apportant de plus à l'association naissante l'influence de leur position sociale et l'autorité de leur nom.
L'Œuvre des Écoles d'Orient eut, en effet, comme Président d'honneur, à son origine, un maréchal de France (le maréchal Bosquet) ; pour Président, un contreamiral. Membre du Bureau des Longitudes (le contreamiral Mathieu). A la suite de ces deux noms illustres venaient modestem'fent se placer ceux des deux Vice- Présidents : MM. Cauchy et Charles Lenormant, et celui du Secrétaire Général, M. Wallon, leur collègue à l'Institut. Enfin, parmi les Membres du Conseil général^ on ne comptait pas moins de trois Sénateurs, trois Conseillers d'État et douze Membres des diverses Académies. Placée sous le patronage d'hommes aussi éminents, l'Œuvre fut accueillie partout par les plus vives sympathies et fit de rapides progrès. ' •
Parmi les personnes qui apportèrent à Cauchy le concours le plus efficace, il faut surtout citer M. Lenormant, qui partagea avec lui, dès l'origine, la charge de la viceprésidence. Par une destinée singulière, cette œuvre si utile devait marquer pour tous les deux le terme de leur carrière, et paraître comme le dernier et suprême effort d'une vie consacrée au bien. Tous les deux, en effet, devaient être bientôt enlevés par la mort, laissant à d'autres le soin de poursuivre une entreprise si bien commencée.
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c'est dans le cœur de ce grabd homme de bien qu*es( née cette Œuvre des Écoles d'Orient; et on peut dire qu'il s'y est dévoué jusqu'à la mort, car au milieu de b sécheresse puissante de ses chiffres et de ses prodigieu calculs, il avait Tàme tendre comme une sœur de chh rite. >
Cauchy devait donc être le promoteur de cette difficile entreprise, et, ce qui montre combien les voies de Dieo diffèrent des nôtres, c'est que ce Géomètre, si habile d'ailleurs dans les spéculations scientifiques, pouvait piraitre moins que personne préparé à une telle mission. Il y avait dans l'héroïque armée de Crimée une foule de militaires aussi fervents chrétiens que vaillants soldab: il ne manquait pas d'ailleurs, en France, d'hommes éminents par leur esprit de charité, qui connaissaient parfaitement l'Orient depuis de longues années, qui TavaieBi parcouru et exploré en tous sens et qui avaient étudiéb question sur les lieux mêmes. Il y avait enfin des missionnaires dévoués qui dépensaient depuis longtemps leur activité sur cette terre ingrate, qui l'arrosaient de leurs sueurs, souvent même de leur sang. Voilà le» hommes qui semblaient naturellement appelés à créer l'Œuvre des Écoles. Cauchy, au contraire, ne connaissait pas l'Orient; jamais il ne l'avait visité, jamais il n'aTait étudié de près et par lui-même les besoins des populations. Mais les militaires et les missionnaires étaient loin de la France, occupés au jour le jour à accomplir leur tâche d'abnégation et de sacrifice; ailleurs on était découragé par la vue trop distincte du mal et par le seDbment profond de l'impossibilité d'y porter remède ei usant des moyens purement humains. Cauchy se troavait, il est vrai, éloigné du théâtre de Taction, mai» il était à Paris, au centre même où toutes les œune»
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grandes et chrétiennes prennent naissance; du reste ^ la sûreté de ses vues et l'activité de son zële suppléèrent à ce qui pouvait lui manquer du côté de l'expérience. Mais afin de mieux comprendre l'utilité de l'Œuvre des Écoles d'Orient et l'importance des résultats obtenus, il est nécessaire de dire d'abord quelques mots des ditïicultés de l'entreprise.
Ces difficultés tiennent sans doute en partie à la politique, mais elles soi^t surtout de l'ordre religieux. Presque tous les maux des populations chrétiennes du Levant remontent, comme à leur source première, à ce schisme fatal qui, depuis de longs siècles, les a séparées du principe de la vie et les a isolées des seules puissances capables de les protéger. Après que l'invasion musulmane eut pénétré en Europe et lorsque son flot toujours croissant menaçait de tout engloutir, elle trouva chez les peuples unis de communion avec Rome une résistance énergique, qui, après des alternatives de succès et de revers, finit par demeurer triomphante. Rome fut vraiment Tâme de cette lutte terrible; à sa voix l'Europe se leva tout entière; des armées innombrables se précipitèrent sur l'Asie avec un élan irrésistible, et ne s'arrêtèrent que lorsque l'ennemi eut été définitivement refoulé. Les peuples séparés de Rome par le schisme restèrent seuls étrangers à ce grand mouvement qui commença à Pierrel'Ermite pour se terminer à la bataille de Lépante; souvent même ils compromirent, par leurs dispositions hostiles, les expéditions les mieux combinées. Eux seuls aussi succombèrent; on les vil s'affaisser sous le joug musulman. Depuis cette époque, ils expient leur faute dans une dure servitude; et la chute même de l'empire ottoman ne suffirait pas pour amener leur délivrance. Si les Turcs s'en vont, les Russes s'avancent, et rien ne
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néreuse qui l'a inspirée, mais encore dans le seotimeot vraiment libéral qui Tanime, et enfin dansTesprit patriotique et national qui s'y trouve mêlé. Pour en apprécier l'utilité et la portée, il n'est pas nécessaire d'avoir la fui, il suffit d'avoir le sentiment naturel de ce qui est profitable et bon; c'est ainsi qu'elle a obtenu l'approbation même des hommes, si nombreux de nos jours, qui clle^ chent et croient pouvoir trouver le progrès de rhumaDilê en dehors des principes chrétiens. A plus forte raisoo a-t-on vu des protestants éclairés, malgré les préjugés de leur naissance et de leur éducation, lui accorder leurs sympathies et travailler pour elle et avec elle (i).
Espérons donc que la charité sera, de nos jours, le terrain neutre ou viendront se réconcilier les esprits trop longtemps divisés, et, parmi toutes les œuvres que l'inspiration chrétienne a fait naître, saluons celle des Écoles d'Orient comme devant contribuer pour une large partà ce travail de pacification religieuse.
(i) Bulletin du mois de septembre 1862, p. i54; idem de septembre 1864, p. 159.
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