‹ La vie et les travaux du Baron CauchyChapitre 58 sur 134 · PARALLÈLE DE GAUCHT ET DE PASCAL · texte numérisé non relu

PARALLÈLE DE GAUCHT ET DE PASCAL

que confirmer celte vérité d'observation. Lui aussi s'était signalé par des dispositions précoces, et, des Tâge de douze ans, l'iilustre Lagrange n'hésitait pas à déclarer qu'il voyait en lui l'espoir de la science. Il n'avait pas encore atteint vingt-cinq ans, et déjà il avait produit ces beaux Mémoires, dont nous avons essayé de donner une idée, et qui, dei8ioài8i5, excitèrent si vivement l'attention et l'admiration du monde savant. Ajoutons enfin que ses travaux les plus importants sont antérieurs à i83o, déserte que, avant l'âge de quarante ans, il avait cueilli ses plus belles palmes dans le champ de la science. Il continuera sans doute de consacrer, jusqu'à la fin, à l'étude ses forces et ses veilles, et il ne cessera de réaliser des progrès essentiels, mais tous seront le résultat et comme l'épanouissement de ses premières recherches.

Si Ton veut juger de la valeur d'une idée nouvelle, il !aut surtout examiner la nature et la portée de ses conléquences; la fécondité est le caractère propre de toute création. Les lois de Kepler ont renouvelé l'astronomie; les recherches de Galilée sur la pesanteur ont fondé la mécanique; les méditations sublimes de Newton sur Tattraction universelle ont donné la clef de tous les phénonoiënes célestes; tout ce qu'on a fait depuis eux n'est que le corollaire de leurs admirables inventions. On ne saurait attribuer à Pascal une gloire semblable; ses travaux se distinguent plutôt par le mérite de la difficulté vaincue, par la sagacité et l'habileté de l'investigation ; mais il n'a pas été créateur et n'a pas produit de disciples. Cauchy, au contraire, a laissé dans la science de véritables créations, il a eu d'illustres disciples, et ses travaux ont renouvelé presque toutes les branches des mathématiques. Ajoutons encore qu'à l'époque où Cauchy est venu, la science semblait presque atteindre à son apogée; on

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pouvait croire jusqu*à un certain point qu*il ne restait plus qu*à en perfectionner les détails. Au xvi* siècle n contraire, la science était, pour ainsi dire, tout eolièn à créer; un champ immense et inexploré s'ouvrait tootî coup à l'activité des chercheurs : c'était le moment des abondantes récoltes; mais, à mesure qu'on avançait, h carrière s'était rétréoie et l'exploitation des filons scienbfiques devenait de plus en plus difficile. Déjà, à la fin di siècle dernier, Lagrange se plaignait amèrement d'étie venu trop tard et de n'avoir plus, comme Kepler et Newton, un monde à découvrir et à expliquer; il lui arrivail même quelquefois d'envier le bonheur de Monge, qui, par ses travaux originaux sur la géométrie descriptive, avait trouvé le moyen de prendre rang parmi les génies créateurs. La gloire d'être inventeur deviendra donc de pi» en plus rare dans les sciences, et Cauchy appartient à ce très-petit nombre d'hommes qui ont pu y prétendre escore dans notre siècle.

Après le savant, considérons maintenant le littérateur et le philosophe. Ici Pascal reprend tout l'avantage; il a. sous ce rapport, une supériorité tellement marquée que. dans toute l'histoire des sciences, on trouverait à peiof un nom à lui opposer. Quelle puissance et quelle profondeur dans la pensée! Quelle énergie et quelle perfectioa dans le style? Chateaubriand a dit de Pascal qu'il était doué c d'un génie effrayant; > c'était surtout du philosophe qu'il voulait parler. Descartes et Leibnitz lui sont peut-être supérieurs à certains égards; ils ont écrit sur le mécanisme du monde et sur la raison de l'homme, cet autre univers, des analyses plus savantes; ils ont laissé des méthodes plus fécondes; ils ont de plus formé de> écoles; mais qu'ils sont loin de la grandeur imposaol^ (le la pensée de Pascal, de la vigueur incomparable df

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80D Style! Dans la philosophie, pas plus que dans les ftciences, Pascal n'a fondé d'école, ni laissé de (lisciples; ;il est seul, isolé au milieu de la foule qu'il surpasse de .toute la hauteur de son prodigieux génie; et cependant ^il suffit à sa propre gloire, et le temps ne fait que la dé- ,velopper encore.

Cauchy ne saurait être comparé à Pascal sous ce point

de Tue; cependant il s'est montré iui-méme écrivain et

^ philosophe, et de plus philosophe chrétien. Il ne sera

^ donc pas inutile de rapprocher au moins les principes et

, les maximes qui inspiraient ces deux illustres savants.

Ce qui domine chez Pascal, c'est la passion; elle res- . pire dans tous ses écrits, elle en constitue à la fois le nerf et le défaut. S'il traite une question de morale pu de religion, il se monte et s'échauffe aussitôt; il soulève à plaisir la contradiction pour amener la lutte, il 8*irrite contre l'obstacle; loin d'éviter l'écueil, il le recherche avec empressement et l'aborde avec fierté, au risque de s'y briser. Que l'orgueilleuse raison humaine ne prétende pas réclamer des droits! il prend plaisir à la contredire, a l'humilier, à lui prouver son néant. Et ce n'est pas là un ingénieux paradoxe, un thème oratoire ou bien un simpFe jeu d'esprit. Pascal avait été assailli par le démon du doute; le scepticisme, avec ses inexorables dilemmes, avait frappé de bonne heure à la porte de son âme; il avait combattu avec l'énergie du désespoir, et ses écrits retracent sans cesse le tableau émouvant de ses luttes. Sa philosophie est triste et maladive, mais c'est le malade lui-même qui raconte ses infortunes; dès lors on s'intéresse à son mal, on s'identifie à ses désolations et a ses douleurs. Le livre des Pensées est en effet l'histoire vivante et personnelle d'une âme grande et souffrante. L'intérêt qui s'attache à cet ouvrage s'est encore accru

depuis que des recherches récentes en ont rétabli k texte et l'esprit véritable. Les solitaires de Port-Ropl, effrayés des hardiesses de l'auteur, en avaient suppnné tout ce qui leur avait paru trop audacieux; ilsayaicri voulu le présenter au public sous la forme d'un livre ée piété, âpre et sévère comme leurs doctrines. La critiqK a rétabli l'esprit réel du livre, qui est celui du scepticisme. Pascal n'était nullement sceptique comme chrè* tien, cela n'est pas douteux; mais il Tétait sur beaucoup de points comme philosophe, et c'est précisément le s» timent exagéré de l'impuissance de la raison qui l'avait traîné vaincu et, pour ainsi dire, tout palpitant aux pieds de la religion. Il ressemble à un homme qui^ pris de ver tige à la vue d'un précipice, se rejette violemment et arrière; à un naufragé qui, sur le point d'être englouti, saisit avec une ardeur fiévreuse la planche du salut.

Augustin Cauchy n'a point connu ces luttes terribles: sa philosophie est douce, calme et sereine; son esprit, essentiellement positif, ne se laissait point abuser par If paradoxe; aux inventions profondes et subtiles de h pensée il préférait les doctrines simples et pratiques. Tandis que, sous le vestibule du temple, Pascal livre à la raison un combat furieux et acharné, Cauchy a pénétré jusque dans le sanctuaire et y a trouvé la paix de l'âme et le repos du cœur. Sa foi n'a cependant rien de superficiel ni de vulgaire, il en a sondé les mystères et discuté les principes, il lui a donné une forme scientifique; tout^ fois il n'a jamais commis l'imprudence de s'attaquer à la raison elle-même; il la considérait comme une personne sage et de bonne composition, mais qu'il ne faut point pousser à bout, car elle a alors pour ses adversaires d'implacables rigueurs.

Et d'ailleurs, quels résultats utiles a produits la sombre

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hilosophie de Pascal? On les chercherait en vain. On doiire le penseur, on assiste avec émotion au spectacle e .ses luttes et de ses angoisses; mais on refuse de le aivre et on résiste à ses arguments les plus vigoureux. ^uel homme a jamais été amené, par exemple, à croire L Inexistence de Dieu par ce raisonnement singulier et paradoxal, où la question est ramenée à un pari et la >reuve a un calcul de probabilité? On sent ici clairenent toute la faiblesse de la méthode philosophique de Pascal. Il y a, de plus, dans ce procédé, quelque chose 3e particulièrement blessant pour la dignité humaine : Qos volontés veulent être attirées et non forcées; Dieu lui-même repousse nos hommages s'ils ne sont libres et spontanés. La raison proteste, et non sans droit, contre de telles entreprises

Un autre titre de gloire de Pascal, c'est son habileté dans l'art dangereux de la satire. Nul avant lui n'avait fait preuve d'un esprit plus fin et plus souple, nul n'avait manié avec plus de verve la plaisanterie mordante ou la sanglante ironie; nul, après lui, n'a même approché du rang qu'il a su conquérir, c Pascal est le premier des satiriques français, a dit Voltaire; Boileau n'occupe que la seconde place. » Cet éloge compromettant ne saurait toutefois être contesté; les Provinciales le justifient amplement. Ici se présente naturellement entre les deux savants un rapprochement trop curieux pour ne pas être signalé. Pascal, partisan ardent des Jansénistes, livra aux Jésuites de son temps une guerre acharnée dont Téclat retentissant est parvenu sans faiblir jusqu'à nous et se continuera, sans doute, bien longtemps encore; parmi les nombreux adversaires que chaque époque suscite contre la célèbre compagnie, il n'en est pas qui lui aient porté des coups plus terribles. Ce n'est certainement pas un des traits les

^iS Ll %IE D*%tGl'STIN CâUCHT.

moins piquants de celle lulle si souvent renouvelée, que lie voir, deux siècles après Pascal, un aulre grand géo- Dièlre chrelien qui n*hésile pas à prendre avec ardeur la défense de celle oième Sociélé el à plaider sa cause devant Topinion irritée, en prenant pour base de sa polémique le double point de vue de la bonne foi et de Tintérét véritable de la science.

L*inQuence des doctrines Jansénistes avait été mauvûse pour Pascal, à plus d'un litre. Son esprit était naturellement religieux, sj foi profonde el sa piété sincère. Et cependant, au contact de ces doctrines, ses sentimenU religieux se transforment et s*altèrent. Sa foi prend une teinte sombre el farouche: sa piélé devient raide et sauvage: son caractère irascible el atrabilaire. Son esprit tt remplit de fantômes et de terreurs; les jugements de Diea le glacent d 'épouvante; on dirait par moment que la trompette éclatante du dernier jour a retenti à son oreille.

Combien la foi de Cauchy est plus douce et plus aimable, sa piété plus attrayante et plus éclairée! Pascal n'aconoa que le commencement de la sagesse : la crainte. Gauchi en a atteint la perfection, dans la confiance et Tamoar. Lui aussi avait ressenti les exigences de la conscience, leil rigueurs du devoir, et il n*avait pas hésité à leur faire dl pénibles sacrifices. Mais en même temps qu'il se montnii sévère à lui-même, quelle tolérance pour les autres, quelkl modération etquellesimplieitédans ses démarches, quelb douceur et quelle sérénité dans son àme et dans son cœur!

La sévérité des principes de Pascal avait fini parle m-l dre intolérant et insupportable pour son entourage. Ileit| vrai qu'il donnait, le premier, l'exemple d'une austéril extrême. Celui qui gourmandait sa sœur avec aigreBTî parce qu'elle prenait plaisir aux innocentes caresses ses enfants, n'était pas homme à user envers lui-méfll|

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