MOLIÈRE ET LES PRÉCIEUSES
avec presque toutes les précieuses elle aurait pensé, elle aurait dit: « Courage, Molière, voilà la bonne comédie! »
Des maladroits vinrent tout gâter. Un alcôviste de qualité fit interdire pour quelques jours les représentations de la pièce ; un courtisan, un de ceux qui avaient suivi le jeune roià Saint-Jean de Luz,envoyades Pyrénées une apologie des précieuses et des marquis ! : Somaize
cria, sur tous les tons, à des gens qui ne voulaient pas l'entendre, qu'ils étaientréellementoffensés?. Alors les personnalités, que Molière avait évitées, sauf une exception, se firent toutes seules : de vingt lieues à la ronde, on vint à Paris assister à la comédie des Précieuses pour y chercher « d'illustres originaux, » etces originaux, les chroniqueurs et les chansonniers les trouvèrent jusque dans PHôtel de Rambouillet #.
Pour couper court à toutes les récriminations, Molière,
teur annonce que ce second dictionnaire paraitra bientôt, fait l'éloge du premier Dictionnaire, du Procès des précieuses el des Téritables précieuses, mais ne prononce pas le nom des Précieuses ridicules.
(1) Dialoque de la Mode et de la Nature, 1662 (anonyme, in-12, Bibl. de l’Arsenal). Suivant l’avertissement, cet ouvrage a été composé par un homme de cour, durant les conférences de Saint-Jean de Luz, et revu par lui pour la seconde édition. Nous n'avons pu retrouver la première, où les allusions aux Précieuses ridicules seraient sans doute encore plus frappantes. Le livre est tout entier à la louange des marquis de contrebande, p. 45 ct 46, ct des Précieuses. Tout au plus conseille-t-il à celles-ci d’être un peu plus naturelles. Ce livret lortceurieux prouve que la pièce de Molière fut envoyée à la cour, pendant le voyage des Pyrénées. Le fait m'était allirmé que par le Segraisiana, 17215 p.247.
(2) Somaize, préface des Véritables précieuses, édit. Livet, tome If, p..9.
(3) Donneau de Visé, duis au lecteur, des Amours d’Alcippe et de Céphise.
(4) Tallemant,tome VIT, p.227.— Dans la petite Mascarade déjà citée, la Déroute des Précieuses, réimprimée par M. Fournel (Contemporains de Molière, tome If, p.561, notes) figure une chanson, où M'" de Rambouillet et son amie M!" d’Aumale sont désignées par Icur nom. Cette chanson figure in extenso, avec les mêmes noms, dans la Fine qalanterie du temps, in-4", Paris, 1661, dédiée au baron Chavuel par le sieur Favre, lequel est par conséquent l’auteur de la Déroute des Précieuses.
en imprimant sa pièce, insista sur la distinction entre les Véritables et les Fausses précieuses, et fit même jouer, sous ce titre, une comédie du poète Gilbert. Elle aurait tout aussi bien pu s’intituler la Précaution inutile, car peu de gens s’y laissèrent tromper, et ce ne furent pas les femmes. Aucune n’osa plus porter un titre trop compromis ; celles mêmes « qui restaient précieuses des pieds à la tête, se défendaient du nom; » bien mieux, elles prétendaient que la chose n'avait jamais existé !. Le nom de précieuse, décrié dans la vieille langue française, et qui n'avait réussi à revenir à la mode qu’en passant par l'Espagne et par l'Italie, ce nom était pour toujours rendu ridicule ; il avait juste brillé dix ans 2. C’est à Sorel que nous devons en grande partie ces détails ; rassuré par la fameuse distinction, il ne comprit rien aux scrupules de ses amies, et il s’évertua sans succès à remettre le nom de précieuses en honneur parmi elles : passons vite sur la méprise d’un homme d'esprit.
(1) Vieille contagieuse,
Voulez-vous donc gouverner la contrée, En béguinant faire la précieuse ?..
Exemple d’'Eustache Deschamps, cité par Littré.— Au XVIF siècle le nom de précieuse est une traduction de l'ilalien ou de l'espagnol : prezioso, precioso. Ce nom ne vint à la mode que vers 1650, comme le disent lPabbé de Pure (la Précieuse, 1° partie, 1656, p. 172) et Somaize (le Procès des Précieuses, édit. Livet, tome Il, p. 114).
(2) Molière, Critique de l’école des Femmes, scène I. — Comparer Sorel (Connaissance des bons livres, p. 370). « On a parlé des Précieuses comme si c’élait quelque nouvel ordre de femmes et de filles qui fissent plus les capables que Jes autres en leurs discours et en leur manière d'agir, mais nous n’en avons jamais vu aucune qui ait voulu avouer d’en être. » C'est pour cela que Sorel essaya de remettre le nom en honneur dans sa Lettre Précieuse à des Précieuses (OEuvres diverses). Il conservait toutes ses illusions, avec l'abbé Cotin qui ne fut détrompé que par les Femmes savantes, el avec l'abbé d’Aubignac qui s’avisa d'imiter les Précieuses ridicules de Molière dans son roman d'Aristandre, 1664,in-12, p. 269 (Arrêt du grand conseil des Précicuses, apporté par un marquis ridicule ou « un monstre à la mode. »
La langue des Précieuses ridicules étudiée à l’aide des ouvrages de Sorel. — La parodie du langage précieux dans les Précieuses ridicules. — Pourquoi il est difficile de faire la part de la réalité et celle de l’exagération comique dans la pièce de Molière. — Tout ridicule nait d’une comparaison, et ici les éléments de la comparaison nous échappent en partie: nous voyons que Cathos et Magdelon abusent des métaphores et des périphrases, mais abus qu’elles font des mots à la mode, nous ne le saisissons pas, et cet abus, aussi comique que les deux autres, doit être étudié le premier.
10 Les mots. — Nécessité d'oublier la valeur actuelle des mots, et de rechercher les mots à la mode en 1659. — Les Dictionnaires ou Recueils des mots nouveaux ou précieux ; pourquoi celui de Sorel est supérieur aux autres. — Etude des mots et des tours précieux dans la pièce de Molière. — Le vocabulaire précieux comprend à la fois des mots anciens et des expressions nouvelles. — Les mots comiques sur les lèvres de Cathos et de Magdelon sont en général des mots très simples, inventés par les précieuses de l'aristocratie, propagés par Mile de Scudéry, employés par Molière lui-même dans toutes ses comédies, sansintention comique.—Par quels procédés Molière a-til rendu ces mots comiques dans le cas particulier des Précieuses ridicules ? — 49 Par l’Abus des mots à la mode; 20 par la Répétition; 39 par l’Accumulation ; 4° par les Phrases artificielles.
2% Les métaphores. — Des quelques expressions nouvelles créées par les Précieuses ridicules de Molière. — La métaphore dans les phrases, défaut général des précieux. — Combien il est facile de retrouver dans la réalité les métaphores burlesques de la comédie des Précieuses. — Sorel prétend avec raison avoir vu les
mêmes dans sa jeunesse: la préciosité de 1659 n’est qu’un recommencement.
30 Les périphrases dans le style. — Comment sont-elles venues à la mode ? — Longue influence de Balzac. — Origine grecque ou latine des périphrases les plus bizarres de Somaize. — Les périphrases dans la conversation des précieuses.
En résumé, la pièce de Molière a frappé tous les précieux de 1659, sans aucune distinction. — Le jargon des précieuses comparé à l’argot des voleurs et des pédants. — Conclusion.
Sorel n’a pas compris toute la portée de la comédie de Molière, mais il reste un utile iémoin de la langue des précieuses. Tout en parlant et en écrivant comme elles, il n’était pas dupe de leur « haut style, » qui lui rappelait le mauvais goût des écrivains, dont il s'était raillé dans sa jeunesse. Il ne cessa jamais non plus de poursuivre ce procès des mots nouveaux qu'il avait commencé dans le Berger extravagant et dans le Rôle des présentations aux Grands jours de l’éloquence française 1. La prudence seule l’avait empêché de signer ce dernier pamphlet: si l'Académie était patiente parce qu’elle se savait immortelle, Richelieu, son protecteur, envoyait les mauvais plaisants à la Bastille !. Dès que tout danger eut disparu, Sorel saisit la première occasion pour revenir à la charge;
(1) Ce Réle des présentations fut réuni, comme nous l’avons dit, à la Comédie des Académistes, au sujet de laquelle Chapelain écrivait à Balzac, le 20 Juin 1638: « On a fait une mauvaise farce, où nous représentons tous et jusques à M. le Chancelier même, ce qui a fait supprimer la pièce, parce qu'on menaçait d'un voyage en Bastille celui qui s’en avouerait le compositeur. » Une autre lettre de Chapelain, à M. Bouchard, à Rome, datée du 23 Août 1639, parle de la même «comédie satirique qui fut faite il y a deux ans contre l’Académie. » Ces lettres fixent à 1637 la publication de la Comédie des Acudémistes, qui ne fut imprimée qu’en 1650. Son auteur, Saint-Evremont, qui avait prisle pseudonyme du sieur des Cavenets, s'était empressé d'envoyer à