LA LANGUE DES PRÉCIEUSES RIDICULES
il accusa encore une fois l’Académie de proscrire les mots anciens, et d'accueillir trop facilement les nouveaux, inventés « dans les salons d'Amaranthe et de Sylvie !. » Les mêmes idées lui inspirèrent encore, quelques années plus tard, divers traités sur « le nouveau langage français ?, » qui nous serviront à étudier la langue assez compliquée des Précieuses ridicules. Avant d’en tirer parti, voyons d’abord quelles difficultés présente le texte si clair de Molière, dès qu’on veut l’examiner en détail.
La pièce des Précieuses 3 n’est pas seulement la satire des conversations interminables et de la galanterie fade mises à la mode par Mlle de Scudéry, du saphonisme #, comme disait Godeau, c'est encore et surtout une critique de style et de mots, la critique du langage précieux.
Or, si nous savons par les contemporains queles précieuses « avaient quasi unelangue particulière ,» dont les ridicules ont été exagérés dans la comédie Ê, ce grossissement n’est pas facile à mesurer à deux siècles de distance.
l’Académie cette comédie manuscrite, accompagnée d'une lettre insolente qui se terminait ainsi: « Je suis de vos sottises ct de vos lâchetés le très grand ennemi. » Conrart a recopié à main posée cette lettre dans ses Manuscrits, in-folio, tome V, p. 1033.
(1) Le Discours sur l'Académie française de Sorel a paru en 1654; il contient des remarques uliles sur les mots nouveaux.
) Le principal est le petit traité du Nouveau langage françuis, inséré dans le Traité de la connaissance des bons livres (privilège enregistré le 12 janvier 1663, achevé d'imprimer le 17 octobre 1671).
(3) Dans ce chapitre, nous désignons par précicuses, les précieuses en général; par Précieuses, Cathos et Magdelon; par Précieuses, la pièce de Molière.
(4) Lettre du mage de Sidon à Sapho. Manuscrits Conrart, in-folio, tome V, p. 77: « Je vois bien que vous allez devenir l’oracle de la galanterie par tout l'univers, et comme on dit le platonisme et le péripatétisme, pour ne point parler du jansénisme et du molinisme, qui sont des choses trop sérieuses, on dira le saphonisme, pour exprimer la plus délicate galanterie. »
(5) Expression tirée du Portrait des Précieuses, inséré dans le Recueil de M'* de Montpensier. (6) Segraisiana, 1721, p. 212.
Vingtans plus tard,les camarades même de Molière étaient déjà incapables de limiter exactement, et faisaient parler leurs précieusessurlethéâtre, comme des élèves de Ronsard ou de du Bartas 1. Essayons du moins d'indiquer par quels procédés ? Molière a obtenu ceite exagération comique, ef comment il a reproduit la réalité, tout en la dépassant ; une petite phrase de Somaize nous servira de point de départ.
Pour faire la satire des précieuses en général, Molière a choisi deux pecques provinciales, deux petites bourgeoises, qui copient maladroitement les manières et le langage des précieuses de l'aristocratie, de celles qui créent le bel usage. Or, chaque fois que Somaize parle des précieuses de province 3, de ces Méridionales surtout, qui ont plus de langue que de jugement, chaque fois même qu’il nous présente une bourgeoise parisienne, une femme de robin ou de libraire qui se pique de bel esprit, il ajoute cette réflexion désobligeante : « Elle parle extraordinairement, elle use beaucoup de mots nouveaux. » Les Précieuses de Molière « parlent extraordinairement, » nous le savons de reste ; nous remarquons sans peine leurs périphrases
(1) C'est ce qu'a fait Brécourt, dans l'Ombre de Molière, 1674, scène V.
(2) Ces procédés sont ce que nous voulons, avant tout, étudier. Dans leurs éditions des Précieuses ridicules, MM. Livet et Larroumet ont donné un commentaire développé des mots, auquel nous renvoyons, et que nous avons essayé de compléter. Si nous nous séparons de M. Livet sur plusieurs points, nous avons profité tout particulièrement de ses recherches, et nous les citons souvent.
(3) Voir pour la province les noms de M'* de Ricardy, p. A1; Thomassin, p. 230, etc., dans le 2° Diclionnaire des Précieuses, tome I, édition Livet. — Pour Paris, M"” de Beauregard, ibid, tome F, p. 40; Josse, p.116; Tarteron, p.230; deSt-Marlin, p.222, etc. — Pour abréger, nous distinguons les deux dictionnaires de Somaize par un simple numéro d'ordre,1"" et 2° Dict. des Précieuses. Les mots précieux ou à la mode sont imprimés en ilaliques dans notre texle, el en petites capitales dans les notes, pour faciliter les vérifications.