LES RECUEILS DE MOTS PRÉCIEUX
ont fait de mémorable depuis leur établissement. — Les Précieuses maximes des Précieuses, et les Lois qu’elles observent selon leur institution.— Le Dictionnaire des Précieuses, où le langage vulgaire français est d’un côté de chaque page. et le langage précieux de l’autre.
C’est le titre et le plan du Grand Dictionnaire des Précieuses de Somaize, comme Sorel lui-même la remarqué, en constatant son droit de priorité !. Somaize s’est borné à développer l’idée, « l'invention très galante » que Sorel avait indiquée, en se réservant peut-être de la reprendre lui-même, et qu’il fut bien fâché en tout cas de voir exploiter par un homme dont « l’insolence horrible, » allait « jusqu’à publier le nom et l’âge des dames ?. » Mais, même incomplètes, les notes réunies par Sorel l’emportent encore sur le livre de Somaize, guide indispensable, mais peu sûr3, qui, au lieu de noter exactement les expressions nouvelles, se contente trop
(1) Sorel, Bibliothèque française de 1664, p. 360.
(2) Sorel, Connais ance des bons livres, 1671, p. 369.
{3) Sur ces défauts des Dictionnaires de Somaize, voir la préface de l'édition des Précieuses ridicules donnée par M. Livet. Le second Dicltionnaire n’est souvent pas plus sûr que le premier, et renferme les mêmes erreurs ou contradictions. Par exemple il est impossible de savoir (comparer le mot coxsonorion, 1° dict., fin, et le mot LANGAGE, 2° Dict., p.119) si l'expression er csrera à élé rejetée ou non par les précieuses. Somaize se trompe et nous trompe à chaque instant, sur la date et l'attribution des mots nouveaux; par exemple, il attribue à Corneille, 2 dict., p. 87 et 94, l'expression un coNcERT ÉOLATANT DE RARES QUALITÉSs, déja employée par Tristan l’Hermile, (Lettres, 1652, à l’'Archiduchesse des Pays-Bas): «N’êtes-vous pas comme un magnifique coNCERI: DE TOUTES CES MERVEILLES ? » De même il attribue à M'° de Scudéry, 2° Dict. des Précieuses, tome I, p. 234, l’expression bizarre AvOIR L’AME PARALYTIQUE, qui est de Desmarets de St-Sorlin (Fisionnaires, açte III, scène IV):
La catastrophe d’un amant Ne trouve point de sentiment Dans tOn AME PARALYTIQUE;
souvent d'enregistrer les phrases les plus extraordinaires de Cathos et de, Magdelon. Somaize ressemble à ce personnage d’une de ses pièces, à Théocrite, quia mis sur son affiche, professeur de précieux, et qui enseigne ce qu'il ne sait pas!. L’aimable Père Bouhours, le grammairien des salons, aurait plus qualité pour nous apprendre leur vocabulaire. Mais quoi! les longues listes de mots qu’il a dressées sont rarement suivies de commentaires; il se borne à dire: « Ce mot est assez nouveau, ce tour ne me plaît pas ; » le Père Bouhours rend des arrêts, mais ne nous rendrait pas service. Car, ce n’est pas de finesse que nous avons besoin, mais d’un esprit un peu gros, qui critique à tort ou à raison les expressions nouvelles, qui en exagère le ridicule,-et nous le fasse pour ainsi dire toucher du doigt. C’est ici que Sorel pourra nous être utile : depuis longtemps il s’est préparé à ce rôle.
Pourquoilui était-ilsi facile, au commencement dusiècle, de noter les expressions nouvelles? Peu nombreuses, elles étaientaussitôt remarquées?:tous les beaux esprits travaillaient à la langue, mais pour effacer plutôtque pour ajouter. Vangelas l'avait dit: « Plusde mots nouveaux, ou si peu que rien 3. » Il n’en est plus de même vers 1659, comme le dit fort bien Sorel : « Jamais il n’y eut une telle licence, comme celle qu’on à prise depuis quelques années ; les mots ne se font plus insensiblement, mais tout exprès et par profession #. » Ce ne sont plus seulementles grands
(1) Somaïze, le Procès des Précieuses, édit. Livet, tome IF, p. 8 et suivantes.
(2) Sorel, Connaissance des bons livres, p. 356 à 359, le dit et en donne des exemples.
(3) Vaugelas, Préface des Remarques, $ XI,
(4) Sorel, ibid., p. 351 et 424.
ou les savants, mais les femmes, les jeunes gens, tout le monde veut inventer des termes et des façons de parler nouvelles, et réformer la langue à tort et à travers. Toutes ces innovations, Sorel les arrête au passage et leur demande leurs titres, car beaucoup lui semblent anciennes ou futiles. En insistant, il nous montre clairement que le langage précieux comprend deux espèces de tours et de mots, les uns réellement nouveaux, les autres déjà anciens et qui sont restés à la mode depuis de longues années. Ainsi le mot d'amusement, que les précieux croient avoir inventé, date de plusieurs siècles ; enjoué, remis à la mode par Mie de Scudéry est déjà dans Montaigne !.C’est des guerres d'Italie que les Français ont rapporté ces adverbes d’exagération, divinement, terriblement, furieusement, etc. si prodigués en toute occasion, qu'on lit dans un roman à la mode : « Cette femme était furieusement belle 2. » Ces adverbes, tant raillés par Henri Estienne. s’emploient de la même façon qu’au XVIe siècle, ou avec des nuances insignifiantes, car bien souvent les changements de la mode sont d’une minutie ridicule 3. Celui-ci encore est-il assezfutile? « Dire de quelqu'un: Z{ a de l'esprit, cela sent son vieux gaulois : il faut dire: « Z! a esprit,» pour être spirituel. Toutefois vous pouvez dire encore maintenant : Cet homme «a de l'esprit, pourvu qu'on ajoute infiniment où quelque chose de semblable, et même cela se répète ainsi avec affectation: Z7 a de l'esprit infiniment, et de l'esprit du beau monde, et du monde
(1) Sorel, Connaissance des bons livres, p. 361,363 et386. — Les Précieuses, scène Il. « Ma chère, c'est le caractère ensouÉ ».
(2) Sorel, ibid., p. 367 et 353. Un de ces adverbes a élé abandonné au peuple : «Une femme ricæemenr laide.» Curiosités françaises d'Antoine Oudin, 1640,p 481.— L'emploi de FURIEUSEMENT N'a pas changé. — Au XVI° siècle on disait 1L PARLE DIVINEMENT BIEN Et «On se contente à cette heure-ci de dire 1L PARLE DIVINEMENT, » (Sorel, &bid. p. 354).
civilisé1.» Si fine que soit la nuance remarquée par Sorel, elle n’a pas échappé aux Précieuses de Molière : elles n’ont garde de dire: Z!a de l'esprit, tout court; mais « Ila de l'espritcomme un démon. — Et du galant, et du bien tourné. »
- La mode, continue Sorel, n’a pas été moins capricieuse pour les locutions proverbiales et les proverbes. Jadis élégants, ils n’entrent plus aujourd’hui dans la conversation, qu'à titre d’exceptions plus ou moins brillantes, et par raillerie; encore faut-il être bien sùür de soi pour railler de la sorte?. Telle lettre de Voiture n’a souvent pour but que d’amener d’une manière piquante un de ces proverbes défendus, et pour éraiter Mie Paulet de Turc à More, il est capable d'aller jusqu’en Afrique 3. Naturellement Mascarille etses partenaires se croient aussi forts que Voiture ; ils se jouent comme lui avec les proverbes, ils les accumulent, et n’en tirent que des niaiseries comme celles-ci : « Je vois ici des yeux qui ont la mine de... {raiter une âme de Ture à More. — Jene donnerai pas un ciou de tout l'esprit qu’on peut avoir.— Vous avez plus de peine que de mal, et votre cœur crie
. (1) Sorel, ibid., p. 366.— Comparer Clélie ou M'"* de Scudéry parlant de son invention de la Carte de Tendre : « Pensez-vous que je trouve bon... que ce que j'ai fait pour n'être vu que de cinq ou six personnes, QUI ONT INFINIMENT DE L'ESPRIT, QUI L'ONT DÉLICAT ET CONNAISSANT, soit vu de deux mille qui n’en ont guère, QuI L’'ONT MAL TOURNÉ ET PEU écLaIRÉ, et qui entendent fort mal les’ belles choses ? » Clélie, tome I, livre {, p. 409.
(2) Sorel (Connaissance des bons livres, p.365) ne donne que le principe; nous avons cherché les applications.
(3) Voiture, Lettre XL à M'"° Paulet, citée dans l'édition 7 Précieuses de M. Livet, p. 203: « Quand 3u rRarreRAI désormais avec vous, faites: état que c’est pe rurc à more. » Les jeux de mots que Voiture se permeltail avec les proverbes, finirent eux-mêmes par paraître ridicules, : au dire de Guérel dans la Guerre des auteurs, 1671 ; Benserade, qui l'imilait, fut appelé dédaigneusement le Chevalier des proverbes,
avant qu'on l’écorche. — Nos libertés auront peine à Sortir d’ici les braies nettes. — Au moins, pour moi, je reçois d’étranges secousses, et mon cœur ne tient plus qu'à un filet. — Ma franchise va danser la courante aussi bien que mes pieds.» Quelquefois, nous sentons à peine le ridicule de ces expressions proverbiales, qui devait être très fort pour les contemporains. Quand Magdelon s’écrie : « La nature vous a traité en vraie mère passionnée, et vous en êtes l'enfant gûté, » il est probable que, appliquée à ce grand flandrin de Mascarille, l'expression proverbiale d'enfant gâté, devait paraître aussi ridicule que l’expression analogue, qui la précède immédiatement dans les Curiosités françaises d'Antoine Oudin: «un enfant de quinze mois,idiotisme, un fortgrand homme, vulgaire 2. » C’est encore l'emploi des proverbes qui rend ridicule ce fragment de conversation : Cathos demande à Mascarille à quels comédiens il donnera la comédie qu'il a composée ? — « Belle demande! aux grands comédiens ; il n’y à qu'eux qui soient capables de
(1) Toutes ces expressions proverbiales sont déjà notées comme vulgaires dansles Curiosités françaises d'Antoine Oudin, de 1640; les Précieuses de Molière cherchentà lesrajeunir par l’ingéniosité de l’application. — Curiosités d'A. Oudin, p. 14: «IL RESSEMBLE LES ANGUILLES DE MELUN, IL CRIE DEVANT QU’ON L'ÉCOROHE, il se plaint devant que d’avoir souffert le dommage, vulgaire. — IL NE VAUT PAS UN CLOU À SOUFFLET, il ne vaut rien du tout, vulgaire, p. 106. — SoRTIR D'UNE AFFAIRE SES BRAIES NETTES, sans dommage, vulgaire, p. 61. — VOrRe viE EST EN GRAND BRANLE, SA VIE NE TIENT QU'A UN PETIT rILET, elle est en extrême danger, elle est en danger, p. 59 et 224. » Enfin, l'expression vulgaire FAIRE DANSER UN BRANLE DE SORTIE, faire sortir ou chasser d’un lieu, vulgaire, p. 59, et le vers de Corneille cité par M. Livet:
Je puis vers la prison APPRENDRE UNE COURANTE (m'enfuir), expliquent la métaphore analogue de la dernière phrase, ma rRAN- CHISE VA DANSER LA COURANTE. Ê
(2) Curiosités d'A. Oudin, 1640, p. 182.
faire valoir les choses!. » Cette expression à la mode est très claire, ce qui n'empêche pas Cathos de la commenter niaisement à l’aide d’un vieux proverbe : «En effet, il y a manière de faire sentir aux auditeurs les beautés d’un ouvrage, et les choses ne valent que ce qu’on les fait valoir ?. »
Sorel vient de nous indiquer quelques particularités difficiles à saisir sans lui; il s'arrête plus longtemps encore aux expressions réellement nouvelles, il les explique, et développe les images effacées pour nous. Ainsi dans les mots nouveaux, tour d'esprit, esprit bien tourné, etc., il nous montre « une métaphore prise de ceux qui tournent le bois, l’ébène et l’ivoire. » Cette phrase : 7 est en passe de faire quelque chose, est empruntée « au jeu du mail et à celui du billard, où, pour gagner, il faut mettre dans la passe.» Certains hommes font figure dans le monde‘, parce aw’ils «y servent d’ornements. comme une statue placée dans la niche de quelque palais. »
Insensiblement le ton change : le vieil écrivain ne cache pas son dédain pour les expressions nouvelles : Hier, les beaux parleurs mettaient une question ou une personne sur le tapis ; aujourd’hui ils se mettent sur
(1) On trouve cette expression chez Corneille, le poète favori des précieuses:
Je ne sais point, Seigneur, FAIRE VALOIR LES CHOSES.
(Othon, acte III, scène V).
(2) Le dictionnaire de Cotgrave donne la forme ancienne du proverbe cité par Magdelon. «Rien ne vaut la chose qu'autant qu’on la fait valoir. » On le retrouve plus souvent, surtout après 1659, sous la forme employée par Magdelon : « Les choses ne valent que ce qu’on les fait valoir. »
(3) Ces exemples de Sorel ont déjà été cités par M. Livet dans son édition des Précieuses ridicules.
(4) Déjà relevé par Somaize, 1°" Dict. des Précieuses: «être estimé, FAIRE FIGURE.» —On lit dans des ouvrages récents, UN PERSONNAGE DÉCORATIF, QUI REPRÉÈSENTE BIEN.
le chapitre de quelqu'un ; quand se mettront-ils sur son article? Bientôt. Si le mot propre leur manque, ils disent à tout propos une aflaire ou une machine. Qu’auriez-vous dit, à Sorel, de « chose » ou de « machin » ? Ce lexique dégénère en calembours ; les dames se piquent d'esprit, et non plus de leur aiguille, et tous les galants sont gens de mine. Ils répètent incessamment: Vous avez bien la mine de faire une telle chose, ou même : J'ai bien la mine de ceciou de cela, comme si tout en parlant, ils voyaient leur grimace dans un miroir ! Quel est l'intérêt de ces turlupinades ? IL n’est pas médiocre, si nous le comprenons bien. Sorel ne commente pas tous les mots nouveaux employés par Cathos et par Magdelon, mais il nous montre comment on doit interpréter ceux qui sont reconnus comme nouveaux, grâce à lui, ou grâce à d’autres. Tous ces mots, indifférents aujourd’hui, étaient remarqués autrefois ; tous pouvaient paraitre comiques sur les lèvres de Cathos et de Magdelon, qui faisaient profession de beau langage. D’autres faits nous ramènent à la même conclusion. Sorel transcrit plusieurs pages du second Dictionnaire de Somaize, et met sur la même ligne, trouve également burlesques des phrases,comme donner dans l'amour permis,synonyme de se marier, et d’autres plus heureuses, inventées par les grandes dames de l'aristocratie, comme avoir une certaine sécheresse de reconnaissance, qui est de Mme de La Fayette, et rire d'intelligence, qui est attribuée à Mie de Scudéry !. Il organise une loterie burlesque ? des fausses Précieuses et condamne celles-ci, par raillerie, à répéter les mots nouveaux propagés par Ménage et par
(1) Sorel, Connaissance des bons livres, p. 425. (2) Loterie réelle, ct non plus simple annonce burlesque, comme à
la page 280.
Mie de Seudéry 1. En parlant de cette dernière, Tallemant nous dit de son côté: « Elle à autant introduit de méchantes facons de parler, que personne ait fait il ya longtemps2. » Cette réflexion s’applique moins à ces
(1) Voici le texte complet de cette Loterie, telle qu’elle est décrite par Sauval, Antiquités de Paris, tome IF, p. 83: « II me reste à vous rapporter la Loterië des fausses précieuses. Ces faux beaux esprits n’admirent en leur loterie, que des précieux et des précieuses ridicules. Comme aux autres, ils y firent de deux sortes de billets, les uns blancs ou mauvais, les autres bons ou remplis de mots forcés, d'expressions grotesques ou monstrueuses, qui n’entrent point dans le commerce commun et dont ils ont fait imprimer un Dictionnaire qui n’est qu’une petite partie du grand qu'ils veulent opposer à celui de l’Académie française. Dans l’un on lisait PRosareur. C’est un nouveau mot, que le précieux M. Ménage a inventé pour opposer à « poète » ; dans l’autre il y avait péconrenancemenT, dans l’autre, DÉBIAISER SES SENTIMENTS (a), et dans les autres SERVIR IMPORTAMMENT LA MOINS AIMANTE CRÉATURE DE L'UNIVERS, JE SUIS PEUPLE (b}), PARER L'ESPRIT (C), ÊTRE EN CONDITION DE POUVOIR FAIRE UNE CHOSE, @t une infinilé d'autres mots, vers et épithètes. Ce sont de nouveaux termes et de nouvelles manières de parler, que la précieuse Sapho a souvent répétées dans le Grand Cyrus et dans la Clélie, et qui ont mérité l'admiration des précieux et des précieuses ridicules, en dépit du bon sens et de la raison. Les principales conditions de cette blanque étaient que les personnes, à qui il écherrait quelque billet où serait écrit quelqu'un de ces mots, et de ces expressions barbares, emploieraient toutes les maximes de la caballe des précieux, pour les établir dans le monde, et que ceux et celles qui auraient des billets blancs seraient dégradés de la dignité de précieux et de précieuses, ne se trouveraient plus dans leurs réduits, ne parleraient et n’écriraient jamais précieusement, mais seraient condamnés à parler et à écrire, comme fait un petit nombre choisi de jansénistes et d’académiciens. Et parce qu’on entend souvent prononcer d'un ton aflronteur ces termes ridicules aux Mercredis de M. Ménage, et aux Samedis de Sapho, quelques médisants prétendent que les personnes qui les disent en ces précieux réduits étaient de la Loterie des précieuses ridicules, ete, »
(a) DÉBIAISER SES SENTIMENTS, COMP. DÉBIAISER SON HISTOIRE (attribué à M. le Vert (2° Dict. des Précieuses, tome I, p. 82).
(b) se suis PeupLe est encore imprimé en italiques dans les Caractères de la Bruyère. :
(C) parer L’esprir, inventé probablement par M" de La Fayette, quand elle était encore l'élève de Ménage. (Lettres autographes de M°*° de La Fayette).
(2) Tallemant, tome VIT, p. 59.
affreux mots de soupireurs1, d'importamment, et à quelques autres semblables, perdus dans ses romans, qu'à toutes les expressions du beau monde, qu’elle a contribué à propager par ses écrits. Sorel, qui jouait volontiers un double jeu, à cité avec éloge, dans sa Connaissance des bons livres, ces mots de « l’illustre demoiselle, » qu’il avait raillés dans sa Loterie. Il suffit de relever dans cette liste, insulter, donner un certain {our auæ choses, enjoué, avoir l'esprit bien tourné, pour montrer que ces expressions n'avaient souvent d'autre ridicule que leur nouveauté2.
Tous ces exemples nous aident à deviner les impressions du public de 1659, à déterminer aussi quelle espèce de mots les personnages de Molière emploieront de préférence. Avant de créer, de leur chef, quelques locutions nouvelles, ils useront surtout des expressions aristocratiques les plus simples, les plus connues, et ils éviteront les raretés, car la première qualité d’une parodie est la clarté. Ainsi Magdelon, invitée par Mascarille à examiner ses rubans, dit comme toutle monde: Ils viennent du mercier à la mode; « C’est Perdrigeon tout pur 3, » et elle n’a garde
(1) sourrreur, Le Grand Cyrus, tome X, livre Il, p. 895. — rmpor- TAMMENT, Voir la Loterie des fausses Précieuses. (2) Sorel, Connaissance des bons livres, p. 362: « L’illustre demoi-
selle, qui a composé ces romans, ayant eu l'amitié et la fréquentation de quantité de dames de la cour et de la ville des plus spirituelles, et qui prenaient plaisir comme elle à enrichir notre langue, elle employait dans ses ouvrages les termes dont elles se servaient quelquefois dans leur conversation. » Suit une liste de termes, la plupart restés dans la langue.
(3) Dans sa lettre en vers du 3 février 1663, Loret (cité par M. Livet) parle de même :
De rubans pour six-vingts pistoles, D'or, d'argent, de vert et d'azur, Le tout de PERDRIGEON TOUT PUR.
D'autre part, on lit dans une lettre de Scarron à Marigny, (Scarron,
d'employer cette locution « éout pur » dans l’acception très particulière qu’elle a reçue chez quelques précieuses. De même, le sens de la locution « de plain pied, » est encore équivoque en 1659, et les précieux eux-mêmes s'y trompent 1; Magdelon l’emploie, mais avec une expli-
cation quien précise le sens : « La belle chose que ce serait si d’abord Cyrus épousait Mandane et qu'Aronce de plain pied füt marié à Clélie! » Donc, nous le répétons, le ridicule portera avant tout sur des expressions très simples, comme celles que nous avons relevées plus haut (avoir la mine, avoir un tour d'esprit, etc.) de même que dans la Critique de l'Ecole des Femmes, Climène se rend ridicule en employant les mots excellents d’obscénité et de s'encanailler, tous deux nouveaux, tous deux inventés récemment dans le monde de l'aristocratie, l’un par Ménage et l’autre par la marquise de Maulny.
Nous voici arrivés à une première conclusion. Les
édition Bastien, tome VIT, p. 206) datée du 8 Mai 1659 : «Il n'y avait point encore de précieuses dans le monde, et ces jansénistes d'amour n'avaient point encore commencé à mépriser le genre humain. On n'avait point encore oui parler du trait des traits, du dernier doux et du premier désobligeant, quand le pelit Ragotin, etc... Ah! ma chère, à quoi avez-vous passé le jour ? Ah! ma chère, BasrToxneau rour pur. Cest un terme de précieuses pour dire acheter des étoffes. » Ni le fournisseur, ni l'expression ne conserverontla vogue. M"° de Sévigné écrit en 1672, lettre du 27 Mai, à M°” de Grammont : « Je fus hier lever pour bien de l'argent d'éloffes chez Gautier. »
(1) On trouve dans le 2° Dictionnaire des Précieuses, tome 1, p. 243 et 244, la phrase suivante : « Cet homme entre chez Sylvie sans prélude etestpour ellCux GALANT DE PLAIN PIED. », ACCOMpagnée d’un commentaire interminable, qui prouve combien l’expression est obscure. L'exemple suivant de Scarron prouve aussi sa rarelé. Il dit d’un fâcheux : «M. de ‘écrivit l’autre jour à M” Scarron qu’il passerait des jours entiers à l’attendre pe PLAIN pren. Un moins plaisant que lui aurait dit pe P1ED FERME, €t ne dirait pe PLAIN P1ED qu’en matière de chambres et d'appartements.» (Scarron, tome VII, p. 257). — De même, M!" Desjardins évite l'expression, quand elle pourrait, et devrait même s’en servir. « Et que scrait-ce si l’illustre Cyrus épousait Mandane dès la première année, et l’amoureux Aronce, la belle Clélie?» Récit de la Farce des Pré- Cieuses.