‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 106 sur 176 · RÉPONSE A UNE OBJECTION · texte numérisé non relu

RÉPONSE A UNE OBJECTION

exemples donnés par Sorel nous ont prouvéque beaucoup d'expressions, la plupart adoptées par l'usage actuel, pouvaient paraitre comiques autrefois ; nous avons ensuite constaté qu'il fallait surtout s'attacher aux expressions de cette sorte, car les raretés ou les exceptions ne jouent qu'un rôle insignifiant dans la pièce des Précieuses ridicules. Mais une nouvelle question se pose. Beaucoup de ces mots nouveaux sont déjà entrés dans la langue courante en 1659; on les rencontre à chaque instantchezlesécrivains decetemps. Bien plus, dans toutesses comédies, dansles titres mêmes de ses premières comédies, l'Etourdi ou les Contretemps, les Fächeux , Molière s’est servi des mots nouvellement en vogue. Ses ennemis le lui reprochaient, et l’un d'eux disait d'Eliseet des autres personnages de la Critique de l'Ecole des Femmes: « Ceux mêmes qui font semblant de condamner l’idiome précieux le parlent autant que les autres ?. » La réflexion est si vraie, que dans la pièce même des Précieuses, il n’est pas jusqu’au brave Gorgibus qui ne laisse échapper un ou deux mots précieux, comme: «Je viens d'apprendre de belles affaires 3 — pernicieux amusements. » Mais alors si Cathos et Magdelon n’ont pas le privilège des mots précieux, comment auraient-elles celui du ridicule ?

(1) Remarque faite par Sorel, Connaissance des bon livres, p. 398.

(2) Panégyrique de l'Ecole des femmes de Robinet, cité par M. Livet, p. XLII de son édition des Précieuses, M. Livet complète la citation par un grand nombre d'exemples qui prouvent bien que Molière a employé des mots nouveaux ou précieux dans toutes ses pièces.

(3) Gorgibusemploicle mot arratre dans deux acceptions dilférentes. Dans la scène II, quand il s'adresse à La Grange : « Hé bien! vous avez vu ma nièce, et ma fille; LES AFFAIRES IRONT-ELLES BIEN ? », ÎC tour n’a rien de nouveau : il est déjà signalé par Antoine Oudin en 1640, Curiosités françaises, p. d87T: «LES AFFAIRES VONT DE LA SORTE, idiotisme, sonten cet état.» — Dans la scène XVI: «Je viens d'apprendre de belles ArraIRes vraiment... », le mot est employé dans le sens vague et nouveau signalé par Sorel.

Pourquoi les mêmes mots seraient-ils comiques dans leur bouche et indifférents ailleurs? Il y à ici, croyonsnous, une distinction à faire.

D'une chose inefficace ou de mauvais usage, on dit en 1659 : « Cela ne fait que blanchir. » On pourrait penser d’abord que l’expression à été inventée par quelque bonne ménagère, et qu’elle est du dernier bourgeois ; en réalité, comme nous l’apprend Sorel !, c’est une expression militaire, partant aristocratique et chère aux précieuses. Cependant Marinette, une servante, dit tout naturellement à Gros-René :

Les douceurs ne feront que blanchir contre moi? ; Arnolphe, un bourgeois grotesque, dit de même : Et nos enseignements ne font là que blanchir 3.

Dans les deux cas, l'expression est indifférente ; mais ailleurs, quand Molière la prête à la précieuse Climène dont tous les mots sont calculés, et que celle-ci l’oppose, d’un ton sec, à une longue suite de raisons irréfutables, est-ce que cette petite phrase, « {out cela ne fait que blanchir, » détachée, mise en relief, ne reprend pas toute sa force, est-ce qu’elle ne redevient pas précieuse et ridi-

(1) Connuissancedes bons livres,p.413 «Ce peut être une métaphore prise d’une chose qui blanchit quand elle est frappée, comme ferait une muraille; les hommes de guerre appliquent cela à des coups qu’on reçoit, sur quelque cuirasse à l'épreuve, qui NE FoNT QUE BLANCHIR l'endroit qu'ils touchent plulôt que de le percer. » Sorel explique de même, p. 412, l'expression nouvelle essUYER LES MOUSQUETADES Ou toutes sortes d'incommodités: « Cela est dit galamment pour montrer le mépris que les gens de guerre font du péril, De dire qu'ils essuient des mousquetades, c’est comme si les ayant reçues, il ne fallait faire autre chose qu'essuyer ses habits, de même que quand on a jeté dessus quelque ordure.» — Comparer Molière, la Critique de l'Ecole des femmes, Scène I. Elise se plaint d’avoir à EsSUYER DE SOTTES visires.

(2 et 3) Le Dépit amoureux, Acte V, Scène VIII. — L'Ecole des femmes, Acte III, Scène II.

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cule! ? À plus forte raison les termes militaires, prodigués par Mascarille et par Jodelet, produisent -ils tout leur effet, bien qu'ils soient d’origine et de date très diverses. Telle expression emphatique de Mascarille : « Je suis ici commodément posté? pour les attendre, » est toute nouvelle : d’autres, plus anciennes et déjà presque indifférentes, sont employées par les gens les plus pacifiques. Ainsi, dans le Berger extravagant, Sorel se moque, dès 1628, des courtisans qui s’escriment du style pointu ;3 ailleurs, Parthénoïde ou le bon Chapelain remercie l'abbé de Pure de ses éloges, et de la manière dont il l’a traité « dans des endroits assez chauds et assez dangereux.# » Mais, qu'ils soient anciens ou nouveaux, tous ces termes militaires sont également comiques, quand ils sont employés par les foudres de guerre que nous connaissons. Mascarille a bonne grâce à s’escrimer de vers, et l’on devine bien l’effet cherché dans des phrases comme celles-ci : « — Nous nous sommes vus tous deux dans l’occasion — Et dans des lieux où il faisait fort chaud. — Oui, mais non pas aussi chaud qu'ici. Hay, Hay, Hay. »

On pourrait multiplier les exemples, et l’on serait toujours ramené à la même conclusion. Lorsque la précieuse Magdelon se rappelle avec horreur la grossièreté de son prétendant, et qu'à cette seule idée, elle est sur le point

(1) La Critique de l'Ecole des femmes, Scène VI.

(2) Les Précieuses (scène VII): « Je suis iei commodément posré pour les attendre. » Mascarille est ridicule et emphatique, en s'appliquant à lui seul le mot de posré, exclusivement réservé à un corps de troupes. Dans sa Bibliothèque française de 1664, p. 213, Sorel se moque d’un traducteur qui avait osé écrire : Une ville bien postée.

(3) Remarques sur le IX° livre du Berger extravagant, p. 311.

: (4) La Précieuse de l'abbé de Pure, 1658, 4° partie, p. 108. — L'expression est déjà ancienne. Dans le Railleur de Mareschal, 1636, le Matamore dit : Cherchons un autre gite, 11, FAIT ICI TROP CHAUD.

de se pâmer, il n’est pas indifférent de constater qu’à ce moment même, elle a encore la force de choisir des mots à la mode et de dire : «J'ai mal au cœur dela seule vision que cela me fait1.» Sile grand mot d’incontestable est nouveau, ainsi quele mot de éalent, dans le sens actuel d’'habileté2, Cathos aura raison de dire : « C’est là une vérité incontestable, » et non: «C’estlà une vérité difficile à contester ; » le mot d’ircontestable produit le même effet que le grand mot d’indéfendable, prononcé par Climène dans la Critique de l'Ecole des femmes. De même, Mascarille dira avec intention : « C’est mon talent particulier, » et non, suivant l’ancien usage : « C’est mon élément, ou bien, « j'y réussis particulièrement#. »

(1) Au mot idée dans son 1°’ Dictionnaire, tome I, p. 4, Somaize écrit: Les choses que vous m'avez dites me donnent une idée ridicule. Les choses que vous m'avez diteS ME FONT UNE vision ridicule. — Vision est donc précieux et prélenticux dans ee sens. — Les précieuses avaient souvent maz Au cœur. Comparer Sorel, Œuvres diverses, 1663, p.143, « C'est assez pour faire souLEVER LE CŒUR aux personnes galantes de voir sculementle mari ct la femme dans le même carosse. La mode veut qu'ils se fuient l'un l'autre, et en cela cette belle mode s’est fort bien accommodée à leurs sentiments, et n'a rien inventé qui choque leur naturel. »

(2) Sorel, Connaissance des bons livres, p. 319 et 410. — Le diclionnaire de Nicot n'indique pas encore le sens d'habileté ; ce sens est si nouveau en 1640 que Desmarets de St-Sorlin se croit oblisé de rappeler l'étymologie dans les Fisionnaires.

Il faut dans la balance en mettre deux ou trois, Ceux de qui le razexr plus solide vous semble, Les peser müûürement, les comparer ensemble.

(2) C'est l’ancienne expression relevée par Oudin en 1640, Curiosités françaises p. 117: C'esr Mon éréwent, idiolisme, la chose à laquelle je me plais.

(4) On pourrait naturellement étendre eetle explication à d’autres comédies de Molière, Quand Bélise va répliquer à la grossière déclaration de Chrysalc :

Oui, mon corps est moi-même ct j'en veux prendre soin, Guenille si l’on veut, ma guenille m'est chère, il n'est pas inutile que Bélise emploie une expression nouvelle, expliquée précédemment:

Le corps avec l'esprit rair rraure, mon frère,

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