LA RÉPÉTITION DES MOTS A LA MODE
Ainsi la confusion signalée plus haut n’existe qu’en apparence : les mêmes termes peuvent très bien changer non pas de sens, mais de valeur, être indifférents le plus souvent, et comiques dans le cas particulier des Précieuses ridicules. Il importe peu que les personnages de toutes les comédies de Molière emploient de ces mots nouveaux ou précieux, les mots se répandent vite, et l’on parle toujours la langue de son temps; il est de même indifférent que Gorgibus laisse échapper au hasard un ou deux mots de cette espèce; mais pour Cathos et Magdelon, qui les cherchent et n’en veulent pas employer d’autres, tous leurs mots précieux portent.
Et en effet, jusqu'ici on a raisonné comme si, dans la courte pièce de Molière, ces mots à la mode étaient rares et disséminés à de longs intervalles ; en réalité, ils sont très nombreux et ils brillent, ils éclatent pour ainsi dire l'un après l’autre, à intervalles très rapprochés. Nous nous en rendrions compte facilement, aujourd’hui même, si ces mots étaient imprimés en italiques, comme ils le sont dans ce chapitre, et comme ils l’étaient dans la pièce des Mots à la mode, où Boursault s’est amusé à faire prononcer à de petites bourgeoises, le plus grand nombre possible d'expressions nouvelles différentes. Et cependant cet artifice ne suffit pas à tout expliquer, car la comédie de Molière est à la fois plus simple et plus compliquée que celle de Boursault.
Non-seulementles mots à la mode abondent dans la pièce des Précieuses, mais plusieurs reparaissent à chaque instant, pour s'imposer à l’attention. Cathos et Magdelon, les pecques provinciales entichées de noblesse et de petits vers, parlentsanscessedequalité,decondition,debeau monde, de bel air, de galanterie, de bel esprit, et la plupart de
ces mots ne sont pas seulement élégants comme les idées qu'ils expriment, ils sont encore nouveaux. Molière ne se lasse pas de les souligner par de malignes plaisanteries : « Vous devriez un peu vous faire apprendre le bel air des choses. — Je n'ai que faire d'air ni de chansons. » Jodelet et Mascarille, le colonel de cavalerie sur les galères de Malte, n’ont à la bouche que des termes militaires dont l'usage est élégant, mais dont l'abus suffirait dans la réalité à les discréditer chez la dernière des petites bourgeoises 1, De plus, tous les quatre répètent avec affectation un certain nombre de mots à la mode, que nous avons déjà vus, tels que furieusement, furieux, horrible, effroyable, dernier,se piquer de, avoir la mine, avoir l'air, avoir l'espril bien tourné, donner dans, pousser ?, ete. En y regardant de plus près, l’emploi particulier ou la répétition, même moins fréquente, d'autres mots, nous indique encore qu'ils sont recherchés. Mascarille veut, comme Magdelon,que toutse fasse dans les formes %; » les Précieuses emploient encore deux fois les mots d'irrégulier et de surcrott signalés comme élégants par Somaize, et deux fois l'expression d'eæercer
(1) Voir dans Somaize, 2° Dict. des Précieuses, tome I, p. 37, l'histoire de M'* Bailly, fort embarrassée entre ses deux galants, dont l’un, un magistrat, abuse des termes de chicane, et «l'autre ayant sucé avec le lait l'inelination de la guerre et y ayant passé toute sa vie, mêle assez souvent des mots de cet art, qui ne sont connus que de ceux qui savent les mathématiques. »
(2) Exemples.— Scène IX: « Les madrigaux bien rournés»— « Cela a un rour Spirituel et galant.» — «Il a un rour admirable dans l'esprit. » Scène X1: « 11 rourne les choses le plus agréablement du monde ». «Il a de l'esprit comme un démon. — Et du galant et du bien rourwé. » Plus tard on employa de même le mot de rournure, ridieulisé par Boursault dans la Comédie des mots à La mode:
Vous nous offrez des gens d'une agréable ALLURE. Il nous faut des partis bien d'une autre rournure.
(3) Scène III : « Une recherche pans Les Forms. » Scène XII : « Un bal DANS LES FORMES. »