LA RÉPÉTITION DES MOTS À LA MODE
l'esprit 1, relevée par Sorel. Toutes ces répétitions sont voulues : elles reproduisent avec exagération ce qui se passe dans la réalité, Sorel nous le dit, et avec lui, l’auteur du Portrait de la Coquette. « Lorsque la précieuse a fait un recueil de quinze ou vingt mots nouveaux, elle s’imagine avoir fait un fonds admirable, pour paraître agréable et spirituelle dans le monde. Ne vous étonnez pas de l'entendre répéter les mêmes mots au bout d’un quart d'heure ?, »
Ce procédé de Molière est donc aussi naturel que comique ; en voici un autre plus compliqué. Supposez un instant que Cathos, Magdelon, Mascarille et Jodelet usent exclusivement de mots à la mode, et qu’ils parlent comme on fait dans certaines parodies, très goûtées des contemporains ?:; il suffira d’en citer une, où le procédé est sensible #. Ecoutons la Mode qui parle naturellement à la mode, et qui, pour faire l’éloge des précieuses, use presque exclusivementd’expressions précieuses :« Je vous avoue, Madame, que je ne puis condamner les véritables Précieuses, quifont un peu valoir leurs talents, que
(1) Somaize, 1° Dict. des Précieuses au mot encore ; 2° Dict. tome I, p. 102 — Exercer L’Esprir est élégant et nouveau Comme pARER L'ESPRIT, qui figure dans la Loterie des précieuses vue plus haut. — Les Précieuses, Scène IV : Une question galante qui ExERCE Les esprirs de l'assemblée. — Scène IX: Gela exerce L'esprit. — Scène [V: Le procédé IRRÉGULIER de ces gens-là — ibid. Une tête rrréGurIÈREe en cheveux. — Scène IX: Il faut Le suroroîr d'un fauteuil. — Scène XI: Il faut donc quelque surcroîr de compagnie.
(2) Le Portrait dela Coquette, 1659, déjà cité, p. 235 — it. Sorel, Connaissance des bons livres, p. 420.
(3) Voir la lettre de M"° de la Fayette, insérée dans les Lettres de Bussy, 1795, in-12, tome V, p. 15à, et encore Le génie, la politesse ete., de La langue française, par Templery, 1705, in-12, p. 10.
(4) Dialogue de la Mode et de La Nature, seconde édition, 1662, p.28 : toutes les expressions en italiques sont nouvelles ou élégantes ; la plupart figurent dans les Dictionnaires de Somaize.
j'approuve assez qu’elles dédaignent les expressions faibles, communes et bourgeoises, qu’elles en affectent de nobles, de particulières et de vigoureuses, qu’elles ne se communiquent pas à tous venans, surtout à ceux qui disent leschoses sansagrément,sansexagération, sans mystère, etqui vraisemblablement n’estimeraient pas la vertu occulte de ces Héroïnes, parce qu’elle est incompréhensible à tous autres qu'à leurs rares et précieuzæ amis. En effet, Madame, n'est-il pas à propos que ces Muses modernes, qui poussent les beaux sentiments, qui prennent l'essor et qui se soutiennent miraculeusement sur rien et de rien, qui jettent de la poudre auæ yeux de tous ceux quise veulent ériger en Jameux, en uniques, en gens de relief, désertent les sociétés populaires, où l'absence d'espr'il n’est capable de produire que Le dernier chagrin, où personne ne fait Jigure, où le cheval de bataille des tenans n’est tout au plus qu’une intrigue de quartier,oùlaconversation tombe sans étre relevée, où l’on ne se récrie point sur le fin, sur ie fort, sur le tendre, sur le délicat, où le moindre de tous ces accidents ferait tomber en syncope ces ares, ces Chères, ces Incomparables inconnues aux siècles passés, et l’'Admiration des futurs ? N’est-il pas de la gloire du nôtre, que les moindres actions de ces prodigieuxz Ornements du beau sexe marquent le caractère spirituel, et que leur silence même soit tellement éfudié, qu’il prouve leur suffisance extraordinaire, et fasse paraitre par quelque signe, geste ou souris, ou dédain, qu’elles r’entrent point en commerce avec le commun ? »
Il est évident que, quand même toutes ces expressions à la mode seraient bonnes, leur entassement suffirait à les