L'ACCUMULATION DES MOTS A LA MODE
rendre ridicules. Cet entassement, cet abus, nous le retrouvons dans la pièce de Molière. Cathos, Magdelon, Mascarille et son compère, parlent souvent comme la Mode ; comme elle, ils débitent des groupes de phrases nouvelles qui se suivent à la file, et dont l'effet est ainsi doublé, multiplié. Et ce que nous venons de dire des expressions est également vrai des périphrases 1 et des métaphores, qui, elles aussi, vont souvent par groupes ; il y a cependant de petites différences. Tandis que la Mode accumule les phrases nouvelles au hasard, nos Précieux observent une certaine gradation ; une expression élégante en entraine une autre qui l’est d'avantage, et les tirades finissent par un mot de valeur 2. D'autre part, comme une parodie de ce genre deviendrait vite fastidieuse, Molière s’est bien gardé d'employer uniformément le même artifice; il l’a abandonné par endroits pour l'exagérer dans d’autres, et il est arrivé ainsi à un comique plus fort que celui de la Mode. Dès que ses Précieuses ont parlé un instant comme tout le
(1) « Voici trois périphrases consécutives dans la même phrase: «Il faudrait être L’ANTIPODE DE LA RAISON pOur ne pas confesser que Paris €St LE GRAND BUREAU DES MERVEILLES, LE CENTRE DU BON Goûr, du bel esprit, et de la galanterie. » AnrIPoDE DE LA raison, reslé dans la langue, est relevé par Somaize, 1° Dictionnaire, p. LIII. — Balzac, dans sa solitude de la Charente, répétait souvent: « Je suis ici AUX ANTIPOopis. Balzac est frontière de Barbarie ; — ne sont-ce pas-là LES ANTIPODES DU LoGis de M. de Thou ? » Œuvres in-folio, 1665, tome |, p. 14, et tome I, p. 324. (Relation à Ménandre). Ralzac s'attacha d'autant plus à ce mot d’anrirone que le Père Goulu le lui avait déjà aigrement reproché, et il contribua à le répandre dans le sens d’extrêmement éloigné. Avant 1659, Benscrade avait déjà dit en parlant d’une coquette. « C’est L’ANTIPODE DES PRUDES. »
(2) « On voit bien cette gradation dans la phrase de Cathos, Scène V: « Mon Dieu, ma chère, que ton père a la forme enfoncée dans la matière! que son intelligence est épaisse, et qu'il fait sombre dans son âme ! »
monde, elles se corrigent, et se mettent à parler plus précieusement que les précieuses véritables ne l’ont jamais fait. Il suffira de citer quelques exemples de ce procédé.
Avoir la mine est un terme nouveau, comme on Va déjà vu, et cette phrase de Mascarille: « Vous avez toute la mine d'avoir fait quelque comédie, » est une phrase élégante. Mais quand à cette élégance Mascarille ajoute une série d'expressions recherchées, et qu'il dit: «Je vois ici des yeux, qui ont la mine d’être de fort mauvais garçons, de faire insulte aux libertés, et de traiter une âme de Turc à More, » quand Cathos dit à son tour, en réunissant deux termes nouveaux: « /lala mine dedanser proprement,» Cathos et Mascarille parlent avec une affectation ridicule. Le même procédé est visible dans les phrases suivantes, insignifiantes à première vue. Il n’est pas besoin de feuilleter longtemps les comédies de Molière, pour reconnaître combien les jurons familiers (Dieu me damne, Tudieu, Morbleu, etc.) sont d'usage dans la bonne compagnie. Mascarille aurait donc bonne grâce à souligner d’un Tudieu une phrase banale. L’affectation est visible. quand ce T'udieu accompagne une expression « avoir le goût bon, » sisouventemployée dansle monde aristocratique, que les précieux eux-mêmescommencent à s’en lasser, et le disent: « Tudieu, vous avez le goût bon!»
De même mettre sur le tapis une question galante: est déjà bien recherché ; mettre sur le tapis une question
(1) Les Précieuses, Scène IX: — L'expression élégante avorr LE coûr Bon st Souvent employée par Pascal, par La Bruyère, el par le chevalier de Méré, quoique celui-ei ait écrit: « Il serait à désirer de faire en sorte qu’il Eûr Le aoûr Bon, Car si je me veux expliquer, il faut bien que je me serve de ce mot dont tant de gens abusent. » (Cité par M. Collet, Fait inédit de La vie de Pascal, p. 33.)