‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 110 sur 176 · LES PHRASES ARTIFICIELLES · texte numérisé non relu

LES PHRASES ARTIFICIELLES

galante qui exerce les espr'its de l’assemblée, dépasse la mesure. Ce ne serait pas une faute, mais une élégance, que de dire renchérir sur le ridicule, sur le vrai, ou sur toute autre chosel; Cathos est pourtant ridicule en disant : « Je trouve que c’est renchérir sur le ridicule qu’une personne se pique d’'espril?,etne sache pas.., etc.» Le défaut commun de toutes les phrases précédentes est le rapnrochement et l’accumulation voulue d'expressions saillantes.

- Dans la dernière phrase r'enchérir sur le ridicule, nous avons vu une élégance queles précieuses n’ont pas inventée, mais dont elles abusent: c’est une construction à la grecque, un adjectif substantivé, comme on disait au X VIe siècle, et précédé d’un article. Les adjectifs neutres sont en train de prendre la place de tous les substantifs correspondants; mais parmi ces nouveaux venus,quelquesuns sont plus élégants que les autres, au dire des grammairiens, par exemple Le sérieux, le ridicule, le fin, le tendre*, ete. Non-seulement Cathos et Magdelon ont une prédilection marquée pour ces adjectifs, savent le Jin des choses, le grand fin, le fin du jin, mais elles les associent entre eux, et disent: « J’ai un furieux tendre

(1) Sorel, (Connaissance de bons livres, p. 370), n'ose pas encore employer l'expression nouvelle et dit: «On a enchéri sur la vérité. »

(2) Cet exemple est des plus propres à montrer combien il faut de temps aux mots pour entrer dans le bel usage. Se piquer pe est déjà cité dans le Francion de 1623, parmi les termes chers aux courtisans ; Vaugelas le rejette en 1647; en 1663, tous les écrivains l’emploient, mais il est encore élégant, remarqué, puisque Sorel le tourne en ridicule dans un jeu de mots cité plus haut.

(3) Ce tour n'avait jamais été abandonné. Ainsi nous avons vu Balzac tirer de belles expressions « pu PRoroND de son esprit, comme les perles de la mer. »

(4) Le Père Bouhours, cité par M. Livet, Lexique des Femmes savantes, p.200. — Sorel, Connaissance des bons livres, p. 368: «On dit également : Il y a du renpre Ou de la reNpresse En quelque chose. »

pour les hommes d'épée, » etelleslesintroduisent de gré ou de forec, dans d’autres phrases nouvelles. Ainsi donner dans ! est, suivant Sorel, un terme de guerre, quise diten plusieurs façons élégantes: donner dans le sens de quelqu'un, donner dans le galimatias; de même pousser est nouveau dans plusieurs significations, dans celle-ci par exemple que Scarron trouvait déjà ridicule ?, pousser les beaux sentiments, et encore dans cette autre pousser une matière, cela est trop poussé. Aucune de ces élégances ne suffira toute seule aux Précieuses de Molière, mais elles diront : « Ma cousine donne dans le vrai de la chose. — Nous n'avons garde de donner de notre sérieux dans le doux de votre flatterie. — Il faut qu'un amant sache débiter les beaux sentiments, pousser le doux, le tendre, le passionné. — Cela est poussé dans le dernier galant.»

Toutes ces phrases, quoique faitesavec des mots connus, avec des expressions nouvelles, mais déjà répandues, sont artificielles. Nous voyons maintenant comment Cathos et Magdelon sont ridicules en usant des mots nouveaux qu’elles n’ont pas inventés, et que les servantes de Molière peuventemployersansinconvénient.Telles,sicomparaison peut suivre raison, les deux sœurs du conte de Perrault s’en allaient puiser à la même source, mais au retour, l’une ne laissait tomber que des perles de sa bouche, et l’autre que des crapauds.

(1) Sorel, Connaissance des bons livres, p. 402. « De dire ponner LÀ- DEDANS pOur signifier qu'on se range à quelque avis, c'est en parler comme si On ponxair pans quelque barricade, au lieu que cela se peut faire paisiblement ct sans violence. Il y a pourtant des occasions où cela est dit fort proprement, à cause de l’impéluosité qu'on témoigne, etc. »

(2) Scarron écrit à un ami qu'il est poussé à partir pour l'Amérique par les POUSSEURS DE BEAUX SENTIMENTS.

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