L'ENSEIGNEMENT DES LETTRES
frais? Si pour accroître ses maigres revenus, il prend quelques écoliers en pension, ses ennuis augmentent plutôt que ses ressources. Les familles se donnent le mot pour ne pas le payer. Quand les messagers arrivent de province, on voit les régents se précipiter à leur auberge, les « caresser et amadouer » pour toucher leur dû, ou du moins un acompte: souvent ces messagers retirent les enfants du collège sans prendre congé, ce qui amène des procès interminables. Le régent est encore à la merci de son principal, « puisque selon la pratique de notre Université, chacun peut faire d’an en an à la Saint-Remy, monde neuf et nouvel ami; » il est obligé de payer son suppléant s’il tombe malade, « et quant aux livres, il aura été trente ans en l’Université qu’il n’aura pas eu moyen d'en avoir pour cent écus, et ne fait ses leçons qu’à grand’ force et âpreté de lectures et d’études. » Ceux qui se retirent comme Hortensius, dans le Francion, « avec trois mille écus gagnés en rognant la portion, » sont de vrais héros de roman.
La misère de ces pauvres gens doit nous rendre indulgents pour leur enseignement, mais franchement il est bien mauvais et ne vaut pas mieux que celui de leurs rivaux du Collège de Clermont. Quel profit tirer des étymologies bizarres apprises par cœur, comme celle de Zunaqui vient de /uce quasi lucens aliend, ou bien des rébus de Picardie, des belles images allégoriques dessinées au tableau, et qu’il faut interpréter vaille que vaille? Voici une jeune femme, vêtue d’une robe d’écarlate, chamarrée de lignes vertes ; à ses côtés deux troupes, l’une de suppliants qu’elle dédaigne, l’autre de gens qui la méprisent et qu’elle regarde d’un œil doux. C’est la jurisprudence, dit unécolier ; non, dit un autre, c'est la science qui ne re-
cueille quedes mépris. «Alorsle jeune homme qui proposait le tableau en découvritle sujetavec une gentille harangue, car cette dame était une feuillette de vin, entourée de pampres, laquelle méprisait ses amis, parce qu'elle périssait par leur amitié, et chérissait ses ennemis parce que leur haine la faisait durer 1. »
Les allégories de cette espèce, les citations piilées de droite et de gauche, les comparaisons mythologiques vont remplir les compositions des jeunes écoliers, « vraie capilotade à la pédantesque, » dit Francion. Ces devoirs sont rarement des narrations ou bien des discours, où l’histoire aide les élèves, leur suggère des faits expliqués et connus. L'enseignement de l'histoire lui-même n'existe pas, car on ne peut donner ce nom à quelques notes dictées à propos de la traduction des auteurs, ni à quelques conférences extraordinaires faites par les professeurs en renom 2. C’est une exception, un exercice de parade, quand un maitre aventureux comme Pierre Valens, distribue quelques sujets de discours, corrige les copies des meilleurs élèves, les leur fait réciter en costume antique, devant une assistance choisie, puis imprime cette prose,et compose ainsi un Scipion,un Annibal et même
(1) Barclay, l'Euphormion, traduit par Nau, livre I, chap. IV: it. Francion, livre IV, p. 138.
(2) La chasse au vieil groynurd d'antiquilé, 1622, réimprimée dans les F'ariélés historiques et littéraires dE. Fournier, t. I, p. 27, rappelle « les harangues publiques faites par ee docte Mauricius Bressius, principal du collège de Lisieux, qui, sans hésiter, en trois heures, d’un latin égal à celui de Cicéron, disait en abrégé lout ce qui était contenu dans l'impression de quatre cents doctes livres, disait les mœurs et façons de vivre de toules les nalions du monde, la forme de leurs vêtements, de leurs combats, de leurs relisions, et de tout ce qui s'est passé depuis Adam jusqu'à notre temps, ce qu'il a montré en huit jours, ct en huit assemblées en présence des plus doctes de Paris, qui l'admiraient, »