PERDRE LA CARTE
(2) Somaize, Le Voyageur fortuné, ete. déjà cilé.
(3) Sorel, Œuvres diverses, L'Enfant fourré de malice, lettre à Clorinde.
(4) Nous nous bornerons à ajouter deux ou trois citations aux réflexions de Sorel, Bibliothèque française de 166%, chapitre intitulé : Des progrès de la langue française, p. 231 ; et Connaissance des bons Livres, 1671, chap. Du Bon Style, p. 333 à 348.
quelque cinquante ans auparavant; il s'était appelé de tous les noms: euphuisme, gongorisme, cullisme, ou plus joliment, secentismet, le mal du XVI: siècle. Tandis que les Espagnols faisaient avant nous leur Dictionnaire ? et leur Comédie des Précieuses ridicules, les Italiens accusèrent un Français, l’historiographe Pierre Mathieu, d’avoircausétoutle mal, et se vengèrentenenvoyantà Paris le cavalier Marin.Il y trouva à qui parler. A côté de Pierre Mathieu, nous avions les romanciers Nervèze, des Escuteaux, et leurs disciples de province, tous passés maîtres en fait de métaphores, d’antithèses et d’allitérations puériles. On se lassa enfin de ronsardiser en prose. Et quand Mie de Gournay le regrettait en disant : « Le langage simple nous fait voir que c’est un Français qui a parlé, la figure et la métaphore nous montrent que c’est un homme qui raisonne et qui discourt, * » le Père Garasse, qui avait bien de l'esprit, mais surtout du grossier, répliquait : « Je tâche d'écrire nettement et sans déguisement de métaphores, tant qu’il nous est possible; je sais que la chose est malaisée, car je pense qu'il en est des métaphores
4) Voir l’article de M. Francesco d'Ovidio, intitulé: Secentismospagnolismo, dans la Nuova Antologia, 15 oct. 1882.
(2) Sur la Boussoledu Cultisme, et la Précieuse macaronique de Q uevedo, voir la thèse de M. Mérimée, p. 303, 309. — Françaises et Espagnoles cultivaient égalementla métaphore, mais celles-ci empruntaientles mots nouveaux à la langue de leur pays, celles-là forgeaient des mots grecs et latins et s'attiraient ainsi des plaisanteries dont le sel échappe aux étrangers. Ne dites plus: Donnez-moi une goutte, mais une PoDAGRE de vin, dit la Précieuse de Quevedo (La Culta latiniparla, 1635, p. 96).— Donnez-moi mes carrorèques, mes gants, dit la Béatrix de Calderon. (On ne badine pas avec l'amour, traduction Linguel).
(3) C'est ce que dit La Mothe-le-Vayer (Œuvres, in-folio, tome I,p.451, Considérations sur l'éloquence française.) —Tallemant(tome IV, 322 à 324) joint à P. Mathieu le poète Porchères l’Augier. »
(4) L'Ombre de M'* de Gournay, édition de 1641, Sur La Version des Poèles antiques, p. 279.
comme des femmes, c’est un mal nécessaire. !» La simplicité avait donc prévalu ; Malherbe et Coeffeteau avaient rendu à la prose française la précision et la netteté. Mais Balzac revint bientôt au style figuré? ; ses disciples exagérérentses défauts, et les précieux retrouvèrent à leur insu le mauvais goût de Nervèze et de des Escuteaux. Telles sont les idées que Sorel, plus ingénieux critique qu'habile écrivain, à exposées dans deux chapitres, intitulés l’un: Des progrès de la langue française, et Pautre: Du bon Style. Si on a la curiosité de vérifier se sassertions, non-seulement on verra les prosateurs du commencement du XVIIe siècle dépasser en hardiesseïiles poètes qui les suivent, mais on trouvera chez eux, et à la lettre, soitles passages critiqués par Molière à diverses dates, soit les expressions mêmes de la pièce des Précieuses. Bornons-nous aux rapprochements les plus frappants, car il en est évidemment de trop faciles. Si les wols de cœurs et les assassinats de franchises sont aussi communs dans les premières années du siècle qu’en 1659#,
(1) La Somme théologique du Père Garasse, 1625, citée par Sainte- Beuve, Port-Royal, édit. in-12, t. 1, p. 394.
(2) Sorel (Connaissance des bons livres, 1671, p. 340) montre que Balzac, dans sa définition del’Eloquence, cette «faiseuse de bouquets,» accumule les figures au moment même où il les défend.
(3) Ou plutôt sa valeur en cet état réduite,
Me parlait par sa plaie et hâtait ma poursuite, Et pour se faire entendre au plus juste des rois, Par cette triste bouche, elle empruntait ma voix.
Comparer ces vers du Cid, qui paraissaient trop hardis, trop métaphoriques aux contemporains (Corneille, édit. Marty-Laveaux, tome XII, p. 593), à la Dédicace du Bouclier d'honneur à Louis XIII, par François Bénine, in-8°, 1616. L'auteur appelle les vingt-deux blessures du brave Crillon, «les oriflammes du courage; ce sont vingt-deux présidents en robe rouge, vingt-deux bouches pourprines, qui proclament bien haut sa vertu. »
(4) Dans l’Orphyse de Chrysante de Sorel, 1625, livre IT, ce petit marquis est proche parent de Masearille: « Il disait, en se souriant
le fait ne prouve rien ; car nous avons déjà vu combien le vocabulaire de la galanterie a peu changé dans le cours du X VIT: siècle. Mais voici des exemples plus particuliers. Le vicomte de Jodelet prie Cathos de l’excuser s’il ne lui fait pas un impromptu : « [l se trouve un peu ircommodé de la veine poétique. pour la quantité des saignées qu'il y a faites ces jours passés. » Dans une petite pièce du comte de Cramail, un Courtisan grotesque de 1627 sert la même excuseà une dame ridicule: « Le Courtisan s’éfait Jaitsaigner par la veine poétique, et lui en avait-on tiré trois palettes à volant, si bien qu'ilnes’amusait qu’à tenir quelques discours de poix-résine.» Bien que Molière ait pu lire cette phrase transcrite dans le Berger extravaganti. bien qu’il ait pu la rencontrer dans une des nombreuses éditions du Recueil du comtede Cramail, lequel contientun renvoi à Aristote, chapitre des béguins, à réunir au chapitre des chapeaux, on n’a pas besoin de lui prêter une réminiscence: il lui a suffi de jouer sur le même mot que le comte de Cramail, et de développer comme lui une image effacée. La même raison explique d’autres analogies. Siles yeux de Cathos se metlent sur leur garde meurtrière?, les
dans le temple, qu'il n’eût jamais pensé que l'on eût commis leslareins si cfrontément, comme de lui dérober Ile cœur devant tant de témoins et que l'on y cût commis des méchancelés si insignes que de blesser un homme jusqu’à la mort en un lieu sacré. » — Même phrase dans l’Astrée, 1° partie, livre 3.
(1) Berger extravagant, Remarques sur le livre IX, p. 305. — La pièce du Courtisan grotesque fait partie des Jeux de l’Inconnu souvent réimprimés. Voir dans ce livre l'énuméralion burlesque des œuvres du Herty (un fou enfermé aux pelites maisons), précédée du: Catalogue des sources : 1° Aristote, en son Truilé des Péquins: 2 Polybe, au Truilé des neiges d'antan, elc.
(2) Dans MEuRTRIÈRE NOUS VOYONS comme M. Larroumet (Edit. des Précieuses, p. 137, note 6) une simple épithète d'ornement, et non, comme le dit Liltré, l'indication d'une garde particulière. Cette épithète
incomparables charmes de Krémonde, la maitresse d'Hortensius, se tiennent si bien sur leurs pieds en assäillant!, qu'ils sont irrésistibles. Les deux phrases sont sorties d’une métaphore banale, « des yeux provocants.» Il en est de même pour les métaphores tirées des jeux. Cathos et Magdelon « vont faire pic, repic et capot tout ce qu'il y a de plus galant dans Paris; » le Berger extravagant, plus ambitieux, voulait « donner échec et mat à tous les galants de l'Europe. 2»
À plus forte raison serait-il facile de retrouver des métaphores développées, qui sont de véritables lieuxcommuns. La comparaison des plaisirs de l’esprit aux plaisirs de la table, qui inspire de si belles choses à Climène et à Trissotin ?, est plus ridicule encore, dans un pamphlet contre Balzac daté de 1630, et dans les Car'actères du Père Le Moyne de 1643°.Trissotin ne parlait que des plats de résistance; le Père Le Moyne ne nous fait grâce, ni des hors-d’œuvre, ni des confitures, ni des vins de liqueur, et nous retient à table plusieurs pages durant.
De même, quand Trissotin compare son livre à un enfant
de meurrrière pouvait s'appliquer à toutes les positions, à tous les coups indistinetement, etelle a dù être employée souvent dans les salles d'armes du XVII: siècle, Ainsi l'abbé de Pure décrit (Précieuse, 2° partie, 4657, p. 123) un provincial qui veut absolument raconter son duel à une précieuse : «IL fit au commencement le modeste, mais il n’en mentit pas moins impudemment sur la fin, etcommença à me montrer sa main MEeuRTRIÈRE, lirer son bras, montrer la cicatrice. »
(1) Francion, livre IV, page 144.
(2) Le Berger extravagant, livre 1, p. 51.
(3) La Critique de l'École des femmes, Scène III. — La tirade de Trissotin : «Pour cette grande faim qu'à mes yeux on expose... » est, eomme on le sait, la parodie d'une pelite pièce de l'abbé Cotin, inlitulée Festin poétique et imilée elle-même, dune lettre de Voiture.
(4) Conférence académique sur le différend des lettres de Narcisse et de Phyllarque. par Musac, 1630, p. 33.
(5) Le Père Le Moyne, les Peintures morales, in-#, 2° partie, 1643 Préface,
el CHAPITRE X
nouveau-né, à qui l'approbation de Philaminte doit servir de mère, il ne fait que copier Sorel et l'abbé de Pure 1. Celui-ci insiste encore plus longuement sur l’image: l'éditeur de son livre devient une nourrice, et lesépreuves, des langes. Mais jamais personne n'a développé cette comparaison avec un luxe de détails aussi répugnants que deux écrivains de 1610, qu’il estpresque impossible de citer; quoique lun se dise Auvergnat, ce n’est pas une excuse 2.
Enfin le sonnet de Cotin sur la fièvre de la princesse Uranie est imité littéralement d’une poésie de Maynard,
(1) La Précieuse de l'abbé de Pure, 4 partie, 1658, Préface: « Une petite bizarrerie de mon libraire m'empêcha seulement de donner des langes à cet enfant, ete. » : — Sorel, Œuvres diverses, 1663, p. 257, à M'° D. R.. « Je vous déclare que l'honneur que vous faites à mes livres de les lire, est une seconde naissance plus glorieuse que la première, et c'est ce que j'appelle proprement mis au jour, étant exposés aux clartés de votre jugement. »
(2) Les Tuileries d'amour, par E. le Jay, Senlisien, avocat au Parlement, Paris, 1610, in-12 ; Bibl. de l'Arsenal, B. L. N°16.977. — Aux dames de Senlis. — Mesdames, cet ouvrage à demi-né, (suivent tous les détails physiologiques), n'espérait plus de salut ni aspirait davantage à la perfection de soa être désespéré de ses travaux, mais enfin m'étant souvenu de vos libérales faveurs et trop favorables libéralités j'ai dès lheure même imploré votre assistance, aucunement assuré que vos beaux esprits, sujets à de tels enfantements, ne dénicraient le secours à la naissance de leurs semblables. Vous voici ! fort à propos, suis-je délivré! Voyez ! ce petit ne tend plus les mains, ni recherche rien que vos bras pour être porté dans ce grand temple gaulois, et là se faire consacrer à la postérité sur les fonts de la mémoire. »
Le bouquet de la feintise, etc., par Bernard Astier, avocat du pays d'Auvergne, Lyon, 1610, in-19; Bibl. de l’Arsenal, N° 15, 531. À Madame de la Chaux : « Cet enfant pas moins de mon esprit, qui se plaint ce me semble, de l’indigence de son père, appréhende le long voyage qu'il à à faire, si vous ne luienseignez les chemins... Vous ne lui devez point, Madame, refuser cette grâce, car il est votre filleul de qui le père vous a rendu marraine, le second jour de sa ualivilé, de crainte qu'il avait qu'en son indisposition il mourût sans baptême. Il est encore nu, comme vous l'avez vu, à Cause de la pauvreté de ses parents, revêtez-le, je vous prie... Que sil ne parle pas le bon français, il ne faut point qu’on s’en étonne, puisqu'il est auvergnat, ele... »
qui avait été lui-même précédé par Balzact. On retrouve un développement analogue chez Mile de Scudéry?, et si les jolies choses de ce genre sont plus rares dans ses romans que dans ses lettres, c’est uniquement parce que ses romans sont écrits plus vite et moins soignés.
Les textes confirment done le rapprochement indiqué par Sorel ; le commencementetle milieu du XVII siècle se ressemblent et se rejoignent, comme il l’a dit. Au contraire, si l’on poursuivait cette revue de la littérature au-delà de 1659, après les Précieuses ridicules, on constaterait, comme les précieux eux-mêmes l’ont fait ,un retour marqué à la simplicité ; on verrait, suivant l'expression d’un poëête de ruelle, « le style des honnêtes
(4) Œuvres de Balzac, in-folio, t. 11, p.116, 7 octobre 1628: «La fièvre n'a pas porté à Adamante le respect qui est dû à une personne de sa condition et l’atraité sirudement que... ete.» — Comparer Maynard Poésies in-4, p. 198.
Vos drogues ne servent de rien,
La goutte a juré de vous suivre ; Marquis, vous la traitez si bien
Que c’est vous qui la faites vivre.
Vous la frisez chaque matin,
Et la mettez dans votre chambre, Sur des matelas de satin,
Et des sachets de muse et d’ambre ; Elle est trop mollement chez vous Pour espérer qu'elle s'en aille.
(2) Manuscrits Conrart, in-folio, tome V, lettre de M'" de Scudéry à Godeau, du 1° Mai 1654. Elle vient de faire à Godeau une querelle de jalousie: « C'est une jalousie si modeste, qu'on en fait tout ce qu’on veut, et qui ne ressemble point du tout à celle qu’on représente comme une Furie. Je la portai il y a quelques jours au Louvre, où je fus voir le ballet, qu'elle me laissa regarder fort paisiblement ; je la menai aussi hier au Cours, où elle me laissa en repos, et je n'en vais la porter chez M'®° Robinean où je ne sais comment elle me traitera..…. »
(3) 1° Menagiana, tome I, p. 188. — 2° Le Pays, Amitiés, amours, amourettes, 1665, in-12 p. 359.
gens devenir tout uni, comme leur habit !. » Même les écrivains les plus pittoresques de la fin du siècle, s’il leur arrive d’imiter leurs prédécesseurs, se sentent obligés de baisser le ton, d’atténuer les métaphores trop vives. Et ilenira ainsi, jusqu'à ce que la préciosité réapparaisse, en face de Voltaire, et que toute cette histoire se répète sous d’autres noms, car, en littérature comme ailleurs, rien ne finit que pour recommencer.
Après les métaphores. voyons les périphrases qui ne sont que des métaphores allongées. Les mots indiquent l’idée, les métaphores la dessinent et la peignent, les périphrases la développent. Elles se rencontrent donc chez les meilleurs écrivains, comme chez les pires, et Somaize manque quelquefois de dérober les expressions de Racine ?; elles ne sont mauvaises que par abus, et cet
(1) Ces comparaisons sont quelque'ois possibles. La Bruyère semble avoir imité les réflexions sur la vicillesse, que Pascal a tirées dela Dévotion aisée, et cilées dans la X° Provinciule : « Il peut être permis de sc parer en un âge quiest la fleur et la verdure des ans, etc.» Cf. La Bruyère édit. Servois, p. 229. « Une trop grande négligence comme une excessive parure dans les vicillards multiplient leurs rides. »
It. comparer la première phrase de La Bruyère « Tout est dit, ete. » avec cette réflexion analogue du Père Le Moyne, Peintures morales, 1640, p. 287. « IL est très ridicule de se persuader qu’en l’Académie... les premiers-nés aient pris pour ceux tout l'esprit, et que ceux qui ont monté les premiers sur le Parnasse, aient si bien cueilli tous les lauriers, et toutes les fleurs de ce pays-là, qu'il n'y soit demeuré que des orties et des choux, pour ceux qui les ont suivis. » Tout l'Avertissement du Père Le Moyne est dansle même goût.
(2) Somaize, (Le Secret d'être toujours belle, Paris, 1666, in-12, p. 29) défend ainsi l'usage du fard :
En hiver quand le jour nous éclaire si peu, Recourt-on pas à l’usage du feu,
Pour, en dépit du temps, conserver la lumière ? Avant que le sommeil nousferme la paupière, UN ÉCLAT EMPRUNTÉ, Œui Sans cesse nous fuit,
Ne s’oppose-t-il pas aux ombres de la nuit ?
Et pourquoi la beauté, dont la nature avare Laisse si peu jouir les objets qu’elle pare,
Ne serait-elle pas conservée avec art?