LES PÉRIPHRASES DES PRÉCIEUSES RIDICULES
abus des périphrases, aussi bien que celui des métaphores, n’est pas particulier aux précieux de 1659, il semble plutôt le privilège de toutes les littératures qui commencent ou qui finissent, qui babillent ou qui radotent. De même que Molière n’a pas condamné les métaphores naturelles, puisqu'il en a prêté à d’honnêtes gens, dans cette pièce même des Précieuses ridicules!, ainsi il à seulement critiqué les périphrases inutiles ou emphatiques. Il les à mises sous toutes les formes ; tantôt elles se substituent au terme propre dans le corps d’une phrase : « Venez nous tendre ici dedans le conseiller des gräces;» tantôtellessuiventle terme proprecomme attribut ou qualificatif: « L’impromptu est justement [a pierre de touche de lesprit?.» Dausles deux cas. ellessontégalement ridicules. Ce sont les plaisanteries de ce genre qui nous frappent le plus aujourd’hui. Nous ne pouvons croire qu’on ait jamais rien écrit «de cette force-là, » et cependant, pour reconnaître le fait, il suffit de parcourir les Œuvres diverses de Sorel, les livres de l’abbé de Pure ou ceux du Père Le Moyne, « et des autres arbitres souverains des belles choses.» La manie des périphrases était si répandue chez les précieuses, que Mlle de Scudéry elle-même n’y a pu résister, et n’a pas dédaigné à l’occasion les phrases poétiques comme celles-ci : « L’espéranceestle printemps de l’amour, la joie est un fardinnocent et admirable, ete.3» Non-seulement ces périphrases ont été écrites, mais elles ont été parlées, elles ont passé du style dans la
(1) Les Précieuses, Scêne I. La Grange: « L'air précieux n’a pas seulement infecté Paris, il s'est aussi répandu dans les provinces ct nos donzelles ridicules en ont humé leur bonne part. »
(2) Comparer l'expression du Père Le Moyne, Peintures morules, 1610, in-4, p. 81: « Les stances sont 16S cxevaLers pes EsPrirs, Ct ÎCs Roues
DES OREILLES, } (3) Clélie, tome IV, livre T, p. 449, — Clélie, tome I, livre T, p. 151.
conversation, car s’il est ridicule de parler comme les livres, il convient de se rapprocher d'eux, il est bon, disent les habiles, de parler un peu comme l’on écrit, et décrire un peu comme l’on parle !.Mais ce ne sont là que des inductions ; peut-être ne suffit-il même pas, pour expliquer les périphrases de la pièce des Pr'écieuses de citer celles des dictionnaires de Somaize, qui cite luimême Molière; il convient de remonter plus haut.
On a vu Sorel faire la guerre, dans le Francion,aux expressions affectées de Balzac. En feuilletant les lettres du grand épistolier, nous n’aurons que l'embarras du choix entre vingt périphrases aussi bizarres que « Le soleil de la nuit. » Balzac appelle encore la gelée « l'âme de la viande: » les femmes sont « le mal des yeux; » les paons, « des pierreries vivantes: » la cour, « le pays où l’on devient bossu à force de révérences: » les médecins et les médecines, « de seconds maux: » les passions qui nous agitent, « les pieds de l’âme.s pourquoi pas « l'âme des pieds ?? » C’est en vain que l’apologiste de Balzac, le
(1) 5* Conversation du chevalier de Méré avec le maréchal de Clairembault.
(2) Balzac, Lettres choisies, Elzeviers, in-12, 1656, p. 238. Lettre au comte de Clermont de Lodève, 2 Sept. 1639: « J'eusse bien désiré d'aller passer auprès de vous les belles journées que ma passion m'y promettait. Mais pour cela, ce n’est pas assez d’avoir des désirs et des passions, quoique M. Desportes les appelâtautrefois LES PIBDS DE L’AME. Il se faut remuer plus matériellement et avec plus de force. » Comparer la phrase de Magdelon. Scène XII. «Ces Messieurs ont eu fantaisie de nous DONNER LES AMES DES Pleps. ». Molière tombait lui-même dans un ridicule pareil quand, dans les Amants magnifiques, 3° intermède, il faisait dire à un, chœur de danseurs : À
Et rracez sur les herbettes L'IMAGE DE VOS CHANSONS.
Chaussons, corrigeait ironiquement Benserade. Cette expression affectée rappelle celle d'un poète qui fit plusieurs pièces pour la troupe de Molière, M. Gilbert: Danser, TRACER DES CHIFFRES D’AMOUR. (M. Gilbert, cité par Somaize, 2° Dict. des Précieux, tome !, p. 82).