PÉRIPHRASES EMPRUNTÉES AUX ANCIENS
avait appelé, avant Mike Le Brun, les poètes, « Les peintres parlants !; » cette périphrase figure déjà dans le Berger extravagant en 1698, et doit être sortie de quelque Recueil de collège. Le conseiller des gräces est une expression de Martial, traduite par M. de Grenaille dans son livre des Plaisirs des Dames ?. Une autre expression du même genre, le papier ou « l’effronté qui ne rougil points, » a été tirée probablement d’une lettre de Cicéron, souvent imitée par les précieux, de la lettre à l'historien Lucceius, oùon lit: Æpistola nonerubescit; de même, la définition de l’histoire donnée par Cicéron #, à été empruntée par un précieux obscur, M. dela Porte, et transerite littéralement par Somaize. Si le Marais est appelé la République de Platon *, c'est une allusion, non pas à toutes les Philamintes du quartier, mais aux grenouilles qui figurent dans une phrase célèbre du Phédon : « La terre est fort grande ; nous n’en habitons qu'une petite partie, depuis le Phase jusqu'aux colonnes d'Hercule, répandus autour de la mer, comme desfourmis ou des grenouilles autour d'un marais. » A cette érudition
(1) Somaize, 2° Dict. des Précieuses tome 1, p. 202. — Sorel, Le Berger ertravagant, Remarques sur le livre If, p. 49, et Œuvres diverses, passim de Sorel,
(2) Souvent cité par les commentateurs de Molière.
(3) Cité par Somaize, 1°" Dict. des Précieuses, au mot Papier.— Cicéron, (Ad familiares, iv. V, Ep. 12) La lettre de Cicéron à Lucccius été encore imitée par un autre précieux (Manuscrits Conrart, in folio, tome V, page 260:)« Oui, Mademoiselle je pruze. Ce terme vous choque-t-il ? Je vous le ferai voir dans Cicéron, d’où j'ai tiré tout le reste. 4rdeo cupiditate incredibili ete.» — Les précieux lisaientbeaucoup Cicéron.Ainsi l'abbé d’Aubignac tirait d’une phrase de l'Orator, eh. 49 « Vocum aures sunt judices,» cette métaphore, « LE TRIBUNAL DES OREILLES » tournée en ridicule par de Visé. Toutle passage est reproduit dans le tome XII. p. 508, des œuvres de Corneille, édit. Marty-Laveaux.
(4) Somaize, 2° Dict. des Préc. p. 113: L'histoire, LE TÉMOIN DES TEMPS, LA MÉMOIRE DES AGES, LA MAITRESSE DES ANS, LA VIE DES MORTS, CIC.
(5). Somaize, 2° Dict. tome [, p. 173. — Phédon, chap. LVIIL.
320 CHAPITRE X de fantaisie, Somaize a bien fait d'ajouter une citation de Rabelais, le rire : le propre de l’homme.
Pour prouver que les précieuses ne craignaient pas d'employer en causant des périphrases de ce genre, ou d'autres plus ridicules, il faut chercher dans les livres les passages qui se rapprochent de la conversation. Voyez par exemple Eranthe ou le bon Père Le Moyne, arrêté en contemplation devant un parterre de fleurs, et «s’inclinant comme s’il eût voulu leur accourcir le chemin de sa vue et les recevoir plus fraiches et moins hâlées du soleil. » Nymphodore vient le tirer de sa rèverie: « Hé quoi, Eranthe, vous nous laissez pour entretenir des Muettes agréables et des Mortes de belles couleurs !?» N'est-ce pas lacontre-partie de la phrase de Mascarille : « Attachez un peu sur ces gants {a réfleæion de votre odorat ? »
Mais le témoin le moins suspect et le plus utile, ce sera encore le professeur des précieux, René Bary, qui l’année même de 1659, publiaitsacurieuse Rhétorique française, et qui la réimprima plusieurs fois, dans le même esprit. On peutdire que les comédies de Molière ontété pour luinulles et non-avenues. En 1673, un an après les Femmes savantes, il écrit des Conversations ?, où l’on entend des
(1). Le Pére Le Moyne, Peintures Morules, 2° partie, 1643, p. 96.
(2). Journal de conversation, où les plus belles matières sont agiîtées de part et d'autre, par René Bary, Paris, Jean Couterot, 1673, Privilège du 29 sept. 1671. Nous avons suivi la réimpression de 1681, intitulée l'Esprit curieux.
Molière paraît bien avoir lu un autre ouvrage du même Bary, l'Esprit de cour ou les Conversations galuntes, Amsterdam, 1665, in-12, et s'être souvenu de la Conversation LIV, p. 255, intitulée: De l'Introduction ; Sertore qui est un excellent homme introduit un auteur chez une savante, pour la présentation de Vadius par Trissotin : « Sertore. Voici, Madame, cet excellent homme dont je vous entretenais dernièrement, j'ai cru que vous ne trouveriez pas mauvais que je lui procurasse l’honneur de votre connaissance, que je lui communiquasse un bien que peu de gens possèdent etc. » Comparer Trissotin :
C’est cet ami savant qui m'a fait tant d'instance De lui donner l'honneur de votre connaissance
sus.