‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 119 sur 176 · LE JARGON PRÉCIEUX ET L’ARGOT DES VOLEURS · texte numérisé non relu

LE JARGON PRÉCIEUX ET L’ARGOT DES VOLEURS

défaut subsistait. Pendant de longues années, les beaux : esprits s’amusèrent à substituer aux mots propres des expressions plus ou moins claires. En 1648, Sorel appelait déjà la foire Saint-Germain, le rendez-vous du monde galant, « les Etats généraux de l'amour ; » en 1673, de Visé citait encore avec orgueil la périphrase que l’ancien ami de Pascal, Mitton, employait pour désigner sa gazette. Il l'avait appelée la Consolation des Provinces, sans doute parce que le Mercure galant, apportant aux provinciaux les nouvelles et les modes de la grande ville, avait fait mentir le mot de Mascarille : « Hors de Paris, il n’y à point de salut pourles honnêtes gens. »

Ainsi, le défaut visé par Molière a bien existé dans la réalité, et jusque dans ses bouffonneries, il y a une part d'observation. Il est bien vrai que ces synonymes ridicules ont été écrits par beaucoup de gens, et parlés par quelques-uns. Ces raffinés ne remarquaient pas, mais Sorel l’a remarqué, que leurs plus belles périphrases ressemblaient, à s'y méprendre, aux quolibets en usage parmi le peuple! ; ils ne comprenaient pas non plus que d’autres gens, qui nes’en vantaient pas, et pour cause, avaient éprouvé avant eux le besoin de parler un langage inintelligible aux profanes ?. Quand Somaize insérait dans

(1) Sorel, Connaissance des bons livres, p. 421. La comparaison est des plus justes. On n'a qu'à rapprocher les périphrases ridicules citées par Somaize (par ex., 1°" Dictionnaire, Les cuxrs sourrranTs, les pieds) des quolibets populaires recucillis par Oudin dans les Curiosilés françaises de 1640, p. 456: PRISON DE SaINT CRÉPIN, des souliers trop étroits; ibid. un oRFÈVRE EN ouIR, UN Cordonnier; UN ROSSIGNOL DE MOULIN, OU un ÂnC ; L’AUBE DES MOUCHES, le soir; une NYMPHE POTAGÈRE, Une servante de cuisine. — On pourrait comparer de même les métaphores du langage populaire et celles de Jodelet: « Vos atiraits exigent leurs droits scigneuriaux sur toutes sortes de personnes. — Curiosités p.224. Fille de sergent, qui à leS YEUX PLEINS D’ASSIGNATIONS, idiotisme, qui a les YCUX AMOUREUX ET ATTRAYANTS.

(2) Somaize, 2° Dict. des Précieuses, tome I p. 158.

son premier Dictionnaire des Précieuses1 et jusqu’à la dernière page du second, des expressions empruntées à l’argot des voleurs ?, la plaisanterie était de bonne guerre, car l’analogie était frappante entre les deux jargons, tour à tour poétiques ou grossiers à plaisir. Et de même c'est à dessein que Molière 3 a comparé les Précieuses Ridicules au vieux Docteur de la comédie. Si le Pédant Grangier s'était déguisé en marquis ridicule, s’il avait prié Cathos « d’estr'opier le silence, » ou de lui donner le réceptacle des instruments de l’'immortalité, scriptorium scilicet k#,» Cathos l'aurait probablement compris. En effet, tous les ridicules se touchent, et tout argot, tout jargon, à quelque société qu’il appartienne, est un langage figuré, qui repose sur les mêmes principes.

Abus des mots nouveaux, abus des métaphores, abus des périphrases, tels sont donc les défauts communs de toutes les ruelles, où l’on ne laisse pas d'avoir des prétentions au naturel et à la science infuse. L’illustre Sapho « sait tout sans avoir jamais rien appris, » comme Mascarille 5; tout ce que dit Mascarille est naturel, de même que labbé Cotin, il s’en vante, « a accoutumé d'écrire aussi naturellement qu'il parle6. » Il ne serait donc pas juste de dire que la comédie de Molière n’est que la caricature des précieux; elle est un portrait pour

(U Somaize, ibid, 1° Dict. des Précieuses: « L’ARDENT, L’AMEUBLEMENT DE BOUCHE, L’INDISCRÈTE, LE BOUILLON DES DEUX SœURS, ElC, » déjà relevés par M. Marty-Laveaux, Revue contemporaine, 15 Mai 1857.

(2) Somaize, 2° Dict. des Précieuses, t. T, p. 296. « Manier LA LONGUE PLUME. » — Curiosilés françaises, p. 432 : UNE PLUME DE QUINZE PIEDS, UNE rame de galère.

(3) Molière, Préface des Précieuses ridicules.

(4) Le Pédant joué. Acte IT, scène V;ibid,, Acte V, scène X.

(5) Le Grand Cyrus, tome X, livre If, p. 569, cité par M. Livet, (édit. des Précieuses, p. 114).

(6) L'abbé Cotin, Œuvres galantes, 1663, p. 100.

la plupart, et pour tous elle est vraie. Entre l’hôtel de Rambouillet finissant, et ces cercles aristocratiques, où, suivant Mme de Sévigné, le langage « était si sophistiqué qu'on aurait eu besoin d’un truchement!, » entre les grandes dames de la préciosité et Mie de Scudéry, entre Mie de Scudéry elle-même et les précieuses bourgeoises, il n’y avait pas un abîime, mais seulement des degrés, ceux du médiocre au pire. Sans doute, on ne confondra pas Mie de Scudéry avec son amie, cette Madame de Saint-Ange, qui faisait la bête, et dont Tallemant seul pourrait raconter l’histoire? ; tous les précieux n'étaient pas également, ni partout, ni toujours ridicules ; ils voyaient très bien leurs propres défauts chez les autres 3. Sans s'arrêter à ces distinctions, au moins dans sa pièce, Molière les enveloppa tous dans la même condamnation ; pas plus que Boïleau, il n’hésita à ridiculiser la vieille demoiselle, la tête du parti, et après tout, il eut bien raison, jamais satire ne vint plus à propos que la sienne.

Il était grand temps que la préciosité disparût ou se cachât, et que tous ces salons, grands ou petits, fissent place à là cour. Les précieux avaient rendu des services à la première heure, ils avaient poli les mœurs et le langage, épuré le goût, mais leur temps était passé ; toute une littérature ne pouvait s'occuper indéfiniment d’enfantillages. Ces services mêmes, si on les restreint à la langue et à l'orthographe, ils s’en exagéraient

(1) Lettre à M”° de Grignan du 16 mars 1672, Edition Monmerqué, t. II, p. 538, d41 ; t. III, p.229; — comparer les lettres du cercle de M°° de Sablé, transerites par Sainte-Beuve dans Port-Royal, t. V, p. 667.

() Tallemant, tome VII, p, 63 et 64.

(3) Voir une excellente critique du langage précieux dans la Clélie, tome IX, livre IT, p. 678.

l'importance, et leurs amis mêmes n’en étaient pas dupes. Sorel termine durement le chapitre qu’il leur a consacré, en disant : « Nous n’ajouterons plus de foi à ceux qui nous veulent faire croire, que pour deux ou trois méchants mots qu'on à mis en crédit, notre langue va être dans sa perfection, et que les mots qu’on a retranchés ne nous rendent point plus pauvres, parce qu’on en remet d’autres à leur place. Cela serait bon, si on en inventait qui eussent la même signification que les anciens, mais on n’a point cette prévoyance. Les mots sontabolis ou inventés plutôt par hasard que par choix. { » C’est ainsi que Sorel, sans se soucier d’une contradiction apparente, termine un long chapitre sur les innovations des précieux, et sa conclusion sera aussi la nôtre. Pour quelques réformes orthographiques, mal discutées, mal établies, depuis longtemps proposées, pour quelques métaphores heureuses, rencontrées au hasard, il n’y avait point lieu de s’enorgueillir ; les gains ne compensaient pas les pertes ?, ni l’injuste mépris des beaux mots vieillissants. « En notre langage, disait un auteur du XVI* siècle, je trouve assez d’étoffe, mais un peu faute de façon 3. » Les précieuses se chargèrent de cette façon, mais elles rognèrent étrangement l’étofte.

(1) Sorel, Connaissance des bons livres, p. 427.

(2) C'est ce qu'il serait facile, mais très long, d'établir, en dressant la liste exacte des mots gagnés et des mots perdus par la langue, entre 1620 ct 1660. Ce travail n’entrait plus dans notre sujet,

(3) Montaigne, Essais, livre IT, ch. V.

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