LA CRITIQUE DES HISTORIENS FRANCAIS
recherches ingénieuses. savantes même, si l’on veut, sont confuses et mal liées. Si les écrivains anciens ne nous avaient laissé que des histoires de ce genre, des recueils de vieux textes et des discussions interminables, ils seraient depuis longtemps oubliés. [L'oubli commence déjà pour les œuvres des érudits français, et le public leur préfère de mauvaises histoires, toujours réimprimées ou continuées par les soins de libraires avides.
Le plus connu de ces historiens de pacotille, du Haillan, a copié Paul Emile : il se pique comme lui d’éloquence et met des discours partout. Pharamond va être élevé à la royauté, vite deux guerriers défendent, l’un, le gouvernement aristocratique, l’autre, le monarchique, « comme si des capitaines allemands savaient la Politique d’Aristote.» Si du Haillan écrit trop bien, Jean de Serres, son rival, écrit trop mal : ce méchant huguenot aurait dù rester chez son frère, l’auteur du Théâtre d'Agriculture, à garder les moutons. Il dit que « Clovis alla battre les Wisigoths jusque sur leur fumier. » Les fils de Clotilde la trompent « avec des malices cousues de fil blanc.» Brunehaut est «une louve,une mâtine,une vieille dogue.» L'histoire de Jean de Serres est tout entière écrite de ce style, et n’est pas mieux composée que celle de son prédécesseur du Haillan ; l’une et l’autre sont aussi brèves sur les deux premières races de nos rois que prolixes sur la troisième. Et cependant toute notre histoire mérite d’être développée également; elle est très intéressante dès le début; si l’on cherchait bien, sous la poussière des vieux manuscrits, on retrouverait tant de faits singuliers, tant de caractères originaux ! Mais il faudrait pour cela beaucoup de science et de conscience, et de Serres et du Haillan n'ont ni l’un ni l’autre. Ni eux
nileurs successeurs n’ont touché à cette forêt de légendes et de superstitions populaires ou érudites, qui recouvre les origines de notre monarchie. Sorel veut y porter la hache résolument.
On le dispensera d'insister sur la vieille légende de Francus, qui n’est plus citée que par les avocats à court d’érudition !. Mais cette folie a fait place à une autre : aux antiquités troyennes ont succédé les antiquités gauloises, découvertes, ou plutôt fabriquées de toutes pièces, il y a moins d’un siècle, par un moine italien. Sur la foi d’'Annius de Viterbe nos beaux esprits remontent au déluge, et montrent avec orgueil une généalogie des rois de France qui va sans interruption depuis Gomer, petit-fils de Noé, père de tous les peuples cimmériens, jusqu'à Louisle Juste. Les Francs, autochtones comme leurs princes, sont des colons gaulois, qui ont jadis émigré en Germanie, et qui sont revenus après plusieurs siècles, délivrer leur patrie de la servitude romaine : les guerriers venus d'Allemagne étaient issus de la Limagne,comme le prouve l’étymologie 2.
(1) Le Père Garasse, Mémoires, édit. Ch. Nisard, p. 281, rappelle l'antiquité de cette légende. Les jésuites de son collége ont été oblicés de signer une déclaration sur les droits du roi vis à vis de l’autorilé pontificale. « Les Religieux de Saint-Victor, ayant appris par le bruit commun que nous étions obligés de faire cette déclaration, nous envoyèrent un vieux livre, écrit d'un docteur de Sorbonne, Maître Antoine Tiffaud, lequel, par le commandement de Charles V avait traité cette question en vieux termes gaulois. Il fondait tout son discours sur les fables du saccagement de la ville de Troie et sur la venue de Francion dans les Gaules, lequel, à son dire,avait appelé la France de ce nom, Comme étant franche des excommunications et ‘des bulles des Papes, ce qui est un grand étourdissement d'esprit. »
(2) C'est ce que dit encore l’auteur d'un long Trailé sur l’origine des Français et de leur Empire, 1676, traité analysé dans la Bibliothèque historique du Père Le Long, tome Il, N° 15,430. — Sorel cite d’autres élymologies du même.genre.