‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 122 sur 176 · LA CRITIQUE DES LÉGENDES · texte numérisé non relu

LA CRITIQUE DES LÉGENDES

. À quoi bon, réplique Sorel, ces origines fastueuses et ces dérivations ridicules? Pourquoi ne pas reconnaître que les commencements d’un grand peuple sont toujours petits? Les rois de France, et il suffit de s'arrêter à Pharamond, qui n’a pas même pu passer le Rhin, ces rois sont venus de la Basse-Allemagne, de quel canton peu importe, et cela même est impossible à savoir. Les Francs, quicorrespondentà peu près aux Germains attaqués par César, ont toujours été en guerre avec les Romains, mais l’affranchissement de la Gaule était leur moindre souci : «Ces braves gens n'avaient probablement pas d'autre dessein que de s’agrandir aux dépens de leurs voisins. » On ne voit pas qu'ils aient envahi la Gaule en masse, d'un seul coup; ils sont venus par bandes, successivement. Leur nom même, qui devrait s’écrire Franck, et qui à été adouci par les Romains, est un nom collectif de ligue ou de communauté ; il désigne plusieurs nations et signifie libre.

Telle est la vérité que Sorel ne craint pas d'opposer aux fables des historiens officiels, Jacques Charron et Scipion Dupleix. C'est avec la même indépendance, la même hardiesse, qu'il examine l’histoire des nouveaux conquérants, de leurs chefs et de leurs successeurs. Il n’a pas assez de mépris pour toutes les anecdotes ridicules attachées à la mémoire de nos rois.Car chacun a la sienne, depuis le bon roi Dagobert qui s'amusait à couper la barbe de son gouverneur; depuis son fils, si pieux, qu’à l’âge d’un mois il criait Amen en entendant l’évêque Saint Amand, jusqu’à Louis le Débonnaire, si modeste, que s’il était forcé de rire en voyant jouer des farces, ilriait sans montrer les dents, jusqu'à Saint Louis qui, forcé de laisser le Saint-Sacrement

en gage aux Turces,leur à suggéré « de mettre par bravade

des ronds blancs dans les tapis» où s’exerceleurindustrie. Tous les jours on retranche de ces niaiseries dans la Vie des Saints ; pourquoi seraient-elles sacrées dans l’histoire ? Non-seulement il faut supprimer ces traditions puériles, il faut même en écarter d’autres, plus vénérables, quand elles ne sont pas attestées par les contemporains. Ainsi l’origine antique des fleurs de ]vs, ainsi la sainte ampoule et l’oriflamme, dont Grégoire de Tours, le seul témoin sûr dans la barbarie, ne parle pas et pour cause. Il faut renoncer encore à ces merveilleuses aventures de Roland, lequel n’a pu être trahi par Gannelon,un sujet de Charles le Chauve; « mais, pour ce que les auteurs de romans n'avaient qu'une science confuse de lhistoire, et que ce Gannelon était un traître, ils l’ont remis en avant», de même qu'ils ont substitué les Sarrasins aux Basques ou aux Bandouliers des Pyrénées. Légende que la Durandal, la brèche de Roncevaux et les appels désespérés du cor retentissant dans la montagne !

Une fois en verve, Sorel n'oublie aucun détail. Il se moque des portraits des rois de France, qui figurent tous au complet dans les histoires en renom : les uns, les rois fainéants, les mains basses, la mine niaise, avec un habit de paysan; les autres, les victorieux, la tête haute, et munis de barbes imposantes, quelques-uns ornés de turbans. «Nous n'avons guère, ajoute-t-il, d’autres portraits véritables que ceux des rois de la troisième race. Ceux de la première et de la seconde sont tous feints, excepté peut-être quelques-uns, dont l’on trouve les originaux dans quelques cabinets, ou que l’on a faits sur quelques médaillles, ou sur les statues des tombeaux, et encore cela n'est-il guère certain.» — Il faut louer Sorel de ces scrupules qui sont rares à son époque et qu'on

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