LE COSTUME ET L'ORTHOGRAPHE
entrevoit à peine chez quelques artistes ignorési. Vingt ans plus tard, Mézeray en publiant son Histoire de France depuis Pharamond jusqu'à maintenant, avait soin de l’enrichir des « Portraits au naturel » de nos Rois, des Reines et des Dauphins, et de quantité de médailles que l’habile graveur Jacques de Bie avait forgées de sa seule imagination : les médisants accusaient même Mézeray de n’avoir composé son ouvrage que pour servir d'explication et de passe-port aux gravures de la France métallique ; il n'avait étudié l’histoire de France qu'après l'avoir écrite.
Les réflexions de Sorel sur le costume devaient donc conserver longtemps leur à-propos : celles qu'il a faites sur la transcription des noms anciens ne sont pas moins curieuses. Il consent à ne pas employer une orthographe trop archaïque pour des noms connus, il veut bien écrire Clovis et Clotaire, mais il regrette cette concession aux habitudes du public. Ne se trouve-t-il pas des historiens, plus royalistes que le roi, qui voudraient que Louis XIII s'appelle Louis XV sous prétexte « qu'il y a eu deux Clovis en la première race, et que Clovis est le même nom que Louis,avec une prononciation plus âpre?» C’est précisément cette prononciation distincte qu'il importe de retenir ; bien loin de supprimer les différences que l’usage même a respectées, il faut les rétablir, quand elles ont disparu. Ainsi « pour Ægidius, capitaineromain, il n’est pointà propos del’appeler Gillon, ni Gilles; jamais ilnefutappelé ainsi de son temps, ilne faut pasaccommoder
(1) Suivant Sauval, Antiquités de Puris, tome IT, livre VII, p. 38, le peintre Jacob Bunel, et sa femme, qui peignirent les portraits des rois et des reines dans la petite galerie du Louvre, avaient pris descartons sur les monuments les plus anciens, comme le fera plus tard le
collectionneur Gaignières.
son nom de telle sorte que l’on ne voie plus de quelle nation il est sorti. »
Insensiblement ces remarques de détail conduisent à des observations plus générales ; la vérité du costume et celle de l'orthographe entraine celle des mœurs. Les fils de Clovis se partagent le royaume de leur père et sont, tous les quatre, rois au même titre, simultanément. «C'était selon la coutume que les Allemands observent encore jusque dans leurs moindres seigneuries. Tous les fils d’un comte se disent comtes et portent pour titre le nom de quelque petit héritage quileur estlaissé, et sont comtes en tel lieu. » Partant, ces rois, fils de Clovis, et tous leurs successeurs sont égaux entre eux. Il n’y a pas lieu d'attribuer une suprématie quelconque à celui qui possède Paris, ville souvent donnée aux puinés, ou laissée en dehors des partages ; il n’y a pas lieu non plus de voir dans le possesseur de Paris le seul roi de France, car l’Ile de France elle-mème n'existe pas encore, comme expression géographique et politique. Comment espère-t-on relever le prestige de la monarchie présente avec de pareilles erreurs? L’instant d'après, Sorel tombe lui-même dans une erreur pareille, et déclare que l'opinion qui fait des premiers rois des rois électifs, est « outrageante pour la monarchie ; » il n'a pu échapper entièrement aux préjugés de son temps. .
Toutes ces critiques, à leur place dans une préface, ne reparaîtront plus dans le corps de l’histoire que Sorel projette : il veut écrire une narration claire et suivie, non «une chicanerie perpétuelle. » Après avoir lu les traités originaux, compulsé les traités et les « pancartes officielles, » il se contentera « d’en extraire le sue » pour ses lecteurs, il prendra pour lui toute la peine et ne leur
LA CRITIQUE DES DISCOURS HISTORIQUES 337 laissera que le plaisir. Le titre de son ouvrage en déterminera les limites: ce sera l'Histoire de la monarchie française, c’est-à-dire du gouvernement de nos rois, des guerres et des conseils. Et l’histoire &e la nation ? Sorel ne l’a pas oubliée. « Si l’on voulait raconter de quelle sorte l’on s'habille en France, de quel langage et de quelles lois l’on y use, comment l’on y bâtit, qui a fondé les villes, leséglises etles collèges, quels arts yontété pratiqués de tout temps, avec encore la vie des Rois, et une infinité de choses que l’on se pourrait imaginer, ces mots d'Histoire de France pourraient comprendre tout cela. » Mais l'heure n’est pas encore venue pour une entreprise aussi vaste ; il faut construire une maison habitable avant de songer au palais.
Ce n’est pas seulement le fond de l'histoire que Sorel veut renouveler, c’est la forme, la manière de l'écrire. Clarté et simplicité, telles sont à ses yeux les qualités essentielles du stylehistorique. Donc, plus deces « maximes d'Etat » et de ces réflexions profondes que les écrivains novices vont copier dans Tacite ; plus de ces citations grecques, dont un contemporain, l’historiographe Pierre Mathieu, abusait à tel point « qu’il suffisait de lire les marves de ses livres pour se rendre savant; » plus de discours non plus, sinon quand ils sont authentiques, quand, prêtés à ceux qui les ont réellement prononcés, ils reproduisent la substance de leurs paroles. Sorel ne se lassera pas de revenir sur cette idée et de critiquer les discours artificiels, les pièces d’éloquence. Les harangues mêmes des historiens anciens, de Thucydide et de Tite- Live,ne trouvent pas grâce devant lui. Assurément elles sont bien écrites et bien composées, elles sont l'explication animée et éloquente des situations. Mais cette éloquence
est trop uniforme et brille trop souvent aux dépens de la vérité; ce style, c’est l’homme, l’auteur, et non pas les hommes, les caractères divers, qui se trouvent dans la réalité. En tout cas, l'exemple des anciens ne prouve rien pour les modernes : « Quand on estime tant les anciens historiens à cause des belles harangues, ou des bons mots, et même des bonnes actions qu'ils rapportent, on ne considère pas qu’on ne les peut démentir de ce qu'ils disent, et que si dans notre histoire on attribue aujourd'hui de telles choses à ceux qui n’en ont fait aucune de semblable, on s’exposerait à la risée publique {. » Témoin Paul Emile, qui fait parler en latin cicéronien l’accusateur d'Enguerrand de Marigny, l'avocat Hanier, lequel parla mal, et mieux encore Enguerrand lui-même, qui ne parla pas du tout?. La vérité vaut mieux que le plus beau latin ou même que le plus beau français du monde.
Telles sont les principales idées du remarquable Avertissement de Sorel. Sans doute si on veut les reprendre une à une, on dira qu’elles ne sont pas neuves et qu’on les à rencontrées souvent, au XVIe siècle. Sorel ne s’est pas raillé des préjugés historiques avec plus de force qu'Estienne de la Boëétie, qui dans la Servitude volontaire comparait les Fleurs de lys aux « anciles » des Romains, ouquel’auteurinconnu de ce« Discours non plus mélancolique que divers des choses mémement qui appartiennent à notre France et à la fin la manière de bien et justement en toucher les lucs el quiternes, 1557 3.» Dans un cadre de convention, le romancier d'Urfé avaitsu montrer, commenous l’avons vu, l’érudition la plus exacte et pousser l'observation des mœurs et du costume
(1) Sorel, Traité de la connaissance des bons livres, 1671, p. 313.
(2) Sorel, Bibliothèque française de 1664, p, 335.
(3) Poitiers, Enguilbert de Marnef,1 vol. in-8’. (Attribué par du Verdier à Jacques Peletier ct à Vinet).