LA CENSURE OFFICIELLE
familles féodales. 1 La nation elle-même devait partager ces sentiments et ces préjugés des gouvernants. L’honneur des Français semblait intéressé à ce que l’ancienne Gaule n’eût jamais été conquise par les Allemands, les éternels ennemis du royaume. L'hypothèse des colonies gauloises, « bien plus glorieuse pour la monarchie2, » s’accrédita de plus en plus, et ses contradicteurs passèrent presque pour des ennemis de l'Etat, ou peu s’en fallut. Ils étaient autrement coupables que les frondeurs qui écrivaient, comme Mézeray, l’histoire des maltôtes et des tailles.
Il est curieux d'observer les origines de ce mouvement et de montrer à l’œuvre la censure officielle qu’on devine, mais qu'on connaît mal. Dès les premières années du XVIIe siècle, les Recherches d'Estienne Pasquier furent dénoncées comme séditieuses. Uu peu plus tard, le jeune de Gomberville, qui venait d'attaquer les origines gauloises et troyennes, fut inquiété par le garde des sceaux du Vair, et dut renoncer à écrire l’histoire #. Pour effacer le souvenir de la France-Gaule, un neveu et homonyme de François Hotman, fonctionnaire prudent, composa sous le même titre un roman insipide“ et le dédia à Richelieu; il
(1) Ainsi, qu'un moine de Moulinsprétende avoir découvert des chartes établissant que les Capétiens descendent en ligne directe des Mérovingiens, Colbert réunira aussitôt les commissions les plus savantes pour examiner la découverte. (Lettres de Colbert, tome V, p. 429.) En revanche, on sait quelle persécution subit l'érudit Baluze pour avoir rattaché dans une généalogie le cardinal de Bouillon aux anciens comtes d'Auvergne et ceux-là mêmes à Charles-le-Chauve.
. (@) Journal des Savants du 29 mars 1677, cité par le Père Le Long, analysant le Traité de l'origine des Français d’Audigier, 1676,.
(3) Préface des Mémoires du duc de Nevers, rédigés par de Gomberville.
(4) Histoire celtique, où sous les noms d'Amindorix el de Célanire sont comprises Les principales actions de nos rois et les diverses fortunes de la
obtint de l’avancement. Tous ces faits nous expliquent que l'Avertissement de Sorel, le neveu du principal historiographe de France et son successeur désigné, n'ait pas passé inaperçu. Le jeune écrivain fut prié de corriger son œuvre dans une seconde édition; il le fitet se tint pour averti ; il prit pour lui la lecon donnée par Richelieu à Chapelain, « que l'histoire doit être une simple narration !, » et il écrivit à ce même Richelieu une lettre aussi longue que plate, où il l’assurait que ses ouvrages n'auraient plus rien de subversif?. Les recherches qu'il avait commencées sur nos vieux historiens français, et qu'il continua pour son plaisir, ne lui servirent de rien; il écrivit des livres d'histoire aussi mauvais queles autres, plus mauvais même, car il savait ce qu’ils valaient. On n’a jamais fait pis en tout cas que cette description du baptème de Clovis : « Le service s’y fit avec une musique agréable, les cierges y furent allumés de toutes parts, l’on y brüla force parfums, et les prêtres vétirent des chapes qui leur donnèrent tant de majesté, qu’à voir tout cet appareil, chacun croyait être déjà dans le séjour des bienheureux. Clovis ayant fait une publique confession de sa foi, et reconnu un seul Dieu en Trinité de personnes, demanda Baptème le premier à Saint Remy. Il s'avançait avec une contenance superbe, ayant une perruque gaufrée et parfumée avec un soin merveilleux, de sorte que l’on voyait aisément qu'il y avait de l’excès en cela.
Gaule ct de lu France (Paris, 1634, in 8°) dédiée à Richelieu par François Iolman, sicur de la Tour. — C'est un roman en prose, etnon un poème, comme le dit le Père Le Long.
(1) Lettre de Chapelain à Boisrobert du 9 mai 1633.
(2) Bibliothèque Nationale, Manuscrits français, N° 93,342. Lettre autographe de Sorel à Richelieu, suivie de Propositions sur l'Histoire. — Sorel a encore dédié à Richelicu un Recueil de lettres morales et politiques, avec un Discours du Courtisan chrétien,