LE GUIDE DE L’'HISTOIRE DE FRANCE
certes pas donné son amitié à un sot. Un curieux traité, annexé à la Bibliothèque française, démontre aussi que les recherches historiques étaient restées la passion favorite de Sorel. Il promet à un lecteur intelligent de lui faire connaître en quelques pages les sources principales de l’histoire de France, et il tient parole. Il étudie d’abord avec luilagéographie,lascène avantles acteurs; puisil le conduit comme par la main depuis Grégroire de Tours jusqu'aux historiens de Louis XIV. Aucun nom important n'est omis ; tous les témoins intelligents, qui ont su raconter leur temps, sont jugés à leur valeur, et séparés des copistes ou des compilateurs. Sorel a même des scrupules inconnus à la plupart de ses confrères ; il commence à sentir la valeur pittoresque des vieux textes qu'il se contentait autrefois d'interpréter. Ils’irrite contre ceux qui voudraient rajeunir le français de Joinville, ou traduire en latin les Mémoires de Commynes, de peur qu'ils ne déparent le Recueil d'André Duchesne. Deux mots lui suffisent pour caractériser « le style brusque et martial» de d'Aubigné ou « la gravité sereine » de de Thou. Cependant, il n’a pas la superstition du style, et tout en préférant les histoires bien écrites, il n'hésite pas à recommander, comme une source précieuse d'informations, la Gazette de son ancien ennemi, Renaudot; c’est encore une nouveauté de voir ainsi associés les journaux contemporains et les vieilles chartes. Cette Bibliothèque historique n’est pas, comme le disait Moréri, « un trésor inestimable » et sans précédents, mais elle est bien la meilleure de celles qui existent à cette date.
(1) Bibliothèque française de 164%, p. 24, Le Guide de l'Histoire de Lrance. — Sous ce titre: La Science de l'Histoire, Sorel a encore publié un Guide Au même genre pour les historiens de l'antiquité et ceux des
différents peuples de l’Europe. Cet ouvrage est médiocre, mais l'abbé Lenglet-Dufresnoy reconnaît y avoir pris l’idée de sa Méthode historique.
Ainsi Sorel revenait toujours à sa première idée : donner de vives et sincères images du passé, transformer l’histoire de France par l’étude des textes. S'il ne lui était pas possible d'écrire cette histoire, de construire le monument, il en connaissait du moins, et il enindiquait les matériaux : il avait hâte de les voir tous réunis, et dans l’ordre le plus commode. La publication du vaste Recueil des Historiens dela France, commencée par André du Chesne et continuée par son fils, venait d’être arrêtée. Adrien de Valois, auquel Colbert avait proposé de poursuivre l’entreprise, avait répondu: « Vous voulez donc ma mort!» — Eh bien, cette entreprise utile, indispensable, il faut qu’elle s’achève : si elle dépasse les forces des particuliers isolés, c’est à l'Etat à s’en charger, ‘et à grouper tous les travailleurs. On a fait, dit Sorel, une Académie pour l’embellissement de la langue française, on en à fait une pour les curiosités naturelles, pour les mathématiques et pour les mécaniques, une autre pour la peinture et l'architecture, pourquoi l’histoire n’aurait-elle pas la sienne ? Les nouveaux Académiciens, généalogistes, paléographes, feudistes, historiens, érudits versés dans les langues anciennes ou dans les langues modernes, se diviseraient en groupes suivant leurs convenances et leurs talents ; chaque groupe, ayant choisi une période de l’histoire de France, publierait tous les documents s’y rapportant. D'autres savants seraient chargés d'écrire l’histoire particulière des provinces, nécessaire pour étayer l’histoire générale de la France, encore à faire ; ainsi répartis, tous ces travaux marcheraient de front. C'est presque le plan, qui sera recommandé dans quelques années par du Cange ! et repris plus tard par les
(1) Bibliothèque du Père Le Long, tome IT, p. XIX. — Le projet de du
Cange est de 1676. Celui de Sorel, imprimé en 1673, dans la Prydence est de 1666.