‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 13 sur 176 · L'ENSEIGNEMENT DES SCIENCES · texte numérisé non relu

L'ENSEIGNEMENT DES SCIENCES

serait encore une citation ridicule de collège !, aussi bien que la comparaison de la sphère de Pascal ?, et la Pensée célèbre sur le plaisir de la chasse. Ces exemples montrent pourtant qu’il n’y a pas de banalités dont un grand écrivain ne puisse tirer parti. Les cahiers mêmes de citations, dont l’auteur du Francion se moque si fort, auraient pu rendre quelques services dans l’enseignement 3, si les écoliers les avaient composés eux-mêmes, avec des extraits de leurs lectures personnelles, au lieu de les écrire sous la dictée. Mais il paraît bien que cet exercice, mal dirigé, n'a jamais laissé aux jeunes gens (ie une impression de ridicule et d'ennui.

Si l’enseignement des lettres ne s'attache qu’à la forme, la philosophie n’enseigne que la dispute. Assis dans sa chaire, le régent est entouré de sacs, comme un procureur; il en tire successivement les syllogismes qu'il propose aux élèves ; quand les sacs sont vides, un domestique lui en cherche d’autres*. Presque toujours le même professeur est chargé d'enseigner la philosophie, la physique etles mathématiques ; presque toujours il ignore

(1) Elle était si commune dès 1627, que seuls les pédants, comme Balzac, osent encore l’employer et se l’entendent reprocher dans la Comédie des Comédies (1628), acte III, scène I. Sorel la met dans la bouche d’un cuistre, qui a retenu par cœur quelques lieux communs (Berger extravagant, livre IV, p. 270). :Le Père Le Moyne l’applique à l'Amour (Préface des Peintures morules, 1643, in-4°), et le graveur populaire Laigniet (Recueil des plus illustres proverbes, 1663), aux embrassades des courtisans.

(2) La Sphère figure en effet dans les dédicaces de livres, tels que la Courtisane solitaire par Lourdelot, 1622, in-8°: la comparaison du lièvre (Pascal, éd. Havet, t. 1, p. 49) se trouve déjà dans les Nouvelles françaises, 1623, de Sorel, el dans la Clurice de Rotrou, acte T, scène [:

Un cerf ne plairait pas qu'on aurail pris sans peine......

(3) Sur ces extraits de pensées saillantes, qu'il ne faut pas confondre avec nos « cahiers d'expressions, » voir les Principes de commosition et de style par M. Deltour, 1884, p. 340, 352.

(4) Vienevl-Marville, Mélanges de littérature, tome IT, p. 308.

26 CHAPITRE Il

l’une ou les autres,et sacrifie ce qu’il ne sait pas. Sorel nous parle de ces régents, prolongeant à dessein le cours de logique pour escamoter la morale, ou bien insistant sur la géométrie, pour n’avoir pas à parler de physique. Et de quelle physique ? De la vieille physique d’Aristote. Longtemps encore, les grandes découvertes qui sontfaites ou qui vont se faire, resteront ignorées dans les collèges ; les régents se fâchent contre les novateurs qui les obligent à modifier leurs cahiers ; le plus grand nombre garde un silence prudent, et le public a raison de dire que « l'Université n’est pas universelle !. »

Les condisciples de Sorel s’ennuient pendant les classes ; où donc se rattrape leur attention, quand donc s’amusent-ils ? Les jours de sorties ordinaires et extraordinaires. Les portiers des collèges sont de vrais portiers de comédie ; tous ces petits jeunes gens ne manquent pas un des spectacles de la rue : ils vont voir piller la maison du maréchal d’Ancre, et conduire au baptême en grande pompe, les six Topinambous, filleuls du roi; ils se pressent aux carrousels et aux feux d'artifice de la Saint- Louis 2. Surtout, eux etleurs maitres sont passionnés pour le théâtre, L'Université a conservé les représentations dramatiques d'autrefois ; il se trouve toujours des régents désireux de faire jouer leurs pièces par leurs élèves, quittes à être joués par eux; ils se disputent entre eux les bons acteurs. Et ce goût du théâtre est attaché au métier. Tel pauvre musicien qui, après maintes aventures, est venu tenir les petites écoles à Orléac, dans la Haute Auvergne, se croit obligé à la fin de l’année de monter une tragédie ?. À son dam, du reste, car il lui arrive

(1) Sorel, La Science universelle, passim.

(2) Mémoires de l'abbé de Marolles, in-12, 1755, t. 1, p. 40, 45, 51, 58,

(3) Histoires comiques de du Soubhait, 1612, 5‘ histoire, — It. Bigarrures de Tabourot, p. 129.

LE GOUT DU THÉATRE on

malheur pendant la représentation, et pourleconsoler deses mésaventures conjugales, le juge ne trouve qu’une citation classique : « Mieux vaut être Cornelius Tacitus que Publius Cornelius. » La citation sera commentée par un personnage de Molière :

« Sganarelle est un nom qu’on ne me dira plus, Et l’on va m’appeler seigneur Cornelius !. »

Sans doute les représentations de l’Université sont moins luxueuses qu'ailleurs; point de glaces, point de confitures pour les invités, pauvres décors: « Jamais, nous dit Sorel, vous ne vites rien de si mal ordonné que notre théâtre. Pour représenter une fontaine, on avait mis celle de la cuisine sans la cacher de toile ni de branches, etl’on avait attaché les arbres au ciel, parmiles nues. Nos habits étaient très mal assortis, car il y avait le sacrificateur d’un temple de païens, qui était vêtu, comme un prêtre chrétien, d’une aube blanche, et avait par dessus la chape dont l’on se servait à dire la messe en notre chapelle. » Mais depuis quand les beaux décors sont-ils nécessaires pour prendre du plaisir ? Sorel a beau jeu de se moquer à distance de ces acteurs « qui tenaient chacun un beau mouchoir à la main par faute d'autre contenance, et prononçaient les vers en les chantant, et faisant souvent un éclat de voix plus fort que les autres ; » gageons qu’il s’est amusé avec eux, ne serait-ce que, lorsque jouant le rôle d’une Furie armée d’une torche, il vint mettre le feu à la barbe de son professeur.

Il n’a pas le droit du reste d’être si difficile. N’a-t-il pas vu, ne nous a-t-il pas décrit ailleurs les vrais comédiens, «les comédiens à trois sous, » qui viennent jouer en cachette à la foire ou dans quelque tripot découvert ?

(1) Sganurelle, seène VI.

« Apollon et Mercure paraissaient en chausses et en pourpoint. Mais pourquoi ne les eùt-on pas habillés à la française ? N°’y a-t-il pas eu un Hercule gaulois ? Cet Hercule, se voulant faire remarquer, avait seulement les bras retroussés comme un cuisinier qui est en faction, et tenait une petite büûche sur son épaule pour sa massue, de telle sorte qu’en cet équipage l’on l’eùût pris encore pour un gaone-denier qui demande à fendre du bois. Pour Apollon, il avait derrière sa tête une grande plaque jaune, prise de quelque armoirie, pour contrefaire le soleil, et tous les autres dieux n'étaient pas mieux atournés. Jugez donc ce qui pouvait être des mortels !. »

Sont-ils «mieux atournés » les grands comédiens, les acteurs de l'Hôtel de Bourgogne, qui loueut leurs costumes à la friperie, et qui remplacent économiquement les figurants par des toiles peintes 2? Lorsqu'ils veulent produire le demi-jour sur la scène éclairée par de mauvaises chandelles, lorsqu'une Ombre doit apparaître, une de ces Ombres chargées de faire le Prologue dans les tragédies de Hardy3, «on tire force pétards à l’entrée de la porte, » et l'Ombre, « brandissant un flambeau de poixrésine, » se détache blafarde au milieu d’une lumière fumeuse#. Décidément le théâtre de collège n’est point inférieur au vrai théâtre, et l’art des enfants ressemble singulièrement à l'enfance de l’art.

(1) Sorel, Maison des Jeux, 1642, t. I, p. 454. — Le graveur Laigniet, (Recueil des plus illustres proverbes, livre des queux) a encore représenté plusieurs de ces comédiens de la foire dans les rôles d’'Hercule, de Rodomont, etc.

(2) Sorel, la Prudence, 1673, p. 152. — Cet usage des toiles peintes a subsisté longtemps. Sorel proposa en vain aux comédiens de remplacer ces toiles par des figures en relief, comme on en voit aujourd'hui dans les Panoramas.

(3) Frères Parfuict, t. IV, p. 105, la Mort d'Achille ; — it. le Berger extravagant, livre IV, p. 262.

Page 1