‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 14 sur 176 · LE GOUT DU THÉATRE · texte numérisé non relu

LE GOUT DU THÉATRE

On pourrait même étendre cette comparaison aux répertoires. Tandis qu’en province, dans les villes et surtout dans les villages, les garçons et les filles élévent encore tous les ans « un échafaudage plus haut que le toit des maisons, » où ils continuent naïvement la tradition des Mystères, et jouent l'Histoire de Nabuchodonosor et celle de Lazare et du Mauvais Riche !, à Paris, les collégiens plus avisés, se piquent de représenter des tragédies antiques et des pastorales, aussi bien que les acteurs de Hardy. Du temps de Sorel, et un peu plus tard, on ne voit plus au théâtre que bergers enrubannés, et que bergères à la bouche de cerise qui filent le parfait amour. Les écoliers suivent la mode, et jouent et composent à l’envi des pastorales, à commencer par le jeune Laffemas, qui, avant de devenir un des plus cruels agents de Richelieu, écrit l’Znstabililé des félicités amoureuses, ou la tragi-pastorale des Amours infortunés de Thélanan et Gaillargeste (1605). Dans tous les collèges on trouve les décors et les accessoires de la pastorale, des masques de Satyres, des trousses de Cupidon, des chapelets et des barbes d’ermites?. Les parents sont enchantés quand leurs enfants viennent, au dessert, leur réciter la Syloie de Mairet3. Pas tous cependant ; témoin ce mercier de la rue Saint-Denis que Sorel nous à décrit dans un de ses romans, et dont le pupille est devenu fou à force de voir jouer des bergeries. Il prend des poses langoureuses, appuyé sur son aune comme sur une

(1) Sorel, la Maison des Jeux, 1642, L. 1, p. 465 et suivantes, décrit une de ces représentations naïves du festin du Mauvais Riche : devant le public, la troupe mange une soupe aux choux, un cochon de lait, une tarte erande comme une roue de moulin. — Comparer Les comédiens au moyen âge de M. Petit de Julleville, chap. IX.

(2) Le Pédant joué, passim.

(3) Perrault, Dialogues parallèles, t. III, p. 194.

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houlette, et veut s'offrir à toutes les troupes pour jouer les Belleroses1. Ne nous moquons pas trop de lui; il se trouvera bientôt un autre fils de marchand, qui. lui aussi, sera passionné pour la comédie, et qui sortira des bancs de l'Ecole pour se faire acteur. Il s'appelle J. B. Poquelin, et ila rendu son nom de théâtre immortel.

De fait, les représentations de collège ont eu des résultats inattendus. Dans la pensée des maitres, ce théâtre en miniature devait détourner les élèves du vrai théâtre, c'était une manière de « purger cette passion. » Mais voiei qu'aux jours de sorties, tous les écoliers, les futurs hommes de loi, etles soldats, etles petits abbés à bénéfices, qui à douze ans récitent déjà leur bréviaire, tous se précipitent vers le tripot du Marais ou versl’Hôtel de Bourgogne?; le plus riche paye pour les autres, et quand le plus riche n’a rien, le portier ne laisse pas de leur ouvrir la porte, ils l’enfonceraient. Et comment l'envie ne prendrait-elle pas à cette jeunesse de monter sur les planches et de composer à son tour de vraies pièces? Tel, comme Mairet, arrive de sa province à dix-sept ans avec une Chryséide; tel autre à treize ans, a déjà fait sa comédie tirée de l'espagnol #. Si, pour être partis trop vite, beaucoup de ces auteurs imberbes se sont arrêtés en chemin, leurs camarades, leurs auditeurs ont pris du moins avec eux le goùt d’une distraction littéraire, qu’ils garderont toute leur vie; ils formeront ce public du X VIF: siècle, si passionné pour le théâtre ; rappelons-le, pour excuser les goùtstrop précoces de Sorel et de ses jeunes amis.

Le théâtre n’est pas un plaisir de tous les jours; les romans pénètrent partout, en classe, en étude. Que de

1) Le Berger extravagant, liv. 1, p.17.

( (2) Mémoires de l'abbé Marolles, t. 1, p. 58. (3) Le Curieux impertinent par de Brosse. (Frères Parfuict.t. NI, p. 208. )

LE GOUT DES ROMANS al

romans on à dù lire dans les petites chambres tapissées de thèses!! L’évèque Camus nous montre dans l’Avertissement de la Pieuse Julie (16%5), les enfants « aussi âpres à dévorer les romans qu’à sucer des dragées .» Les préférés sont naturellement les romans d'aventures, de duels et d’enlèvements, qu’on mettra plus tard en pratique. Les auteurs de ces livres sont aussi braves, aussi admirés des écoliers, que leurs héros. Le moyen de ne pas être touché quand on lit dans la préface des Amours de Lysandre et de Caliste, qui se passent en grande partie au quartier latin : « Lecteur, ayant commencé cette pièce depuis six mois, j'en ai demeuré les trois et demi, blessé de huit coups d'épée... sans compter le déplaisir d’avoir été volé, quinze jours après un assassinat qui n'avait réduit à l’extrémité. » Voilà les livres qui passionnent la jeunesse, avec les romans du moyen àge. Morgant le géant, Mellusine, Robert le Diable, les quatre fils Aymont, la belle Maguelonne, le Roman de la Rose, le Roman du Renard, toutes les réimpressions du quinzième et du seizième siècle, gisent dédaignées sur les quais, accessibles à la petite bourse des écoliers, qui n’ont pour concurrents qu’un ou deux curieux comme le peintre Du Moustier?. Ils achètent donc ces livres. ils les lisent et s’en souviennent. Chapelain a pris au collège le goût de nos vieux romans qu’il défendra si bien plus tard contre son ami Ménage, et qu’il trouvera toujours beaux dans leur rudesse naïve, merveilleux comme les chants d'Homère,

(1) Vigneui-Marville, Mélanges de littérature, tome II.

(2) Tous ces livres sont cités par Francion dans les livres IT et IV de l'Histoire comique ; ils reparaissent, avec beaucoup d'autres, dans l'inventaire de la bibliothèque du poète Livet, ridiculisé par l'abbé Cotin dans ses Œuvres galantes, 1663, p. 358. — La Bibliothèque de l’Arsenal possède la plus rare de ces réimpressions, l'Histoire plaisante

de Renard ou de Reinier, Lyon, Rigaud, 1625, in-8'. (3) Comparer Naudé, Mascurat, p. 215.

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témoins de la langue et des mœurs dignes d’être appelés, le « grand coutumier de Francet. »

A côté d’eux viennent les Amadis. Les écoliers en raffollent, et s'amusent à en faire des pastiches en vieux langage. Ecoutez plutôt le jeune Francion qui, lorsqu'il vient de fermer un de ces romans, trouve aussi facile «de couper un homme d’un seul coup parla moitié, qu'une pomme.» « Un chaplis horrible de géants déchiquetés menu comme chair à pâté » le met en joie. « Le sang qui ruisselle de leurs corps à grand randon fait un fleuve d’eau de rose où il se baigne fort délicieusement, et quelquefois il lui vient en l'imagination qu’il est ce même damoisel, qui baise une gorgiade infante quiales yeux verts comme un faucon2.»

Plus douce, plus paisible, l'Asérée a d’abord eu plus de mal à séduire les jeunes lecteurs3; mais elle n’a rien perdu pour attendre; les régents ont fort à faire pour confisquer tous les exemplaires apportés par les galoches ou les externes. Le roman nouveau fait le sujet de toutes les conversations, et tel de ces jouvenceaux ira bientôt visiter d'Urfé en Italie, pour lui demander comme à un oracle, la clef de ces belles aventures #. « J'étais, nous dit un personnage de Sorel, d’unecompagnieoù les garçonsetlesfilles prenaient tous les noms de l'Aséréeë.» On pourrait croire à une plaisanterie si ces noms de roman n'avaient été réel-

(1) Le Diuloque de Chapelain avec Ménage et Sarrasin, sur la lecture des vieux romans ,est cité avec éloge par Lacurne de Sainte-Palaye, Mémoires de l’Académie des Inscriptions, tome XVII, p. 790.

(2) Francion, livre II, p. 428. — Ce pastiche nous servira plus tard à retrouver les auteurs du Tombeau des Romans. (Voir le chapitre du Francion, p. 70, 112; it. l'Appendice, N° III.)

(3) Scarron, Roman comique, 1° partie, chap. XHT.

(4) Patru, Eclaircissement sur l'Astrée; et Huet, Dissertation sur l'Astrée.

(à) Le Berger extravagant de Sorel s'appelle Lysis.

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