‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 131 sur 176 · QUERELLÉE DE SOREL ET DE FURETIÉÈRE · texte numérisé non relu

QUERELLÉE DE SOREL ET DE FURETIÉÈRE

grands railleurs aussi, ils avaient les mêmes goûts et les mêmes antipathieslittéraires; ils logeaient porte à porte, fréquentaient les mêmes ruelles. Est-ce dans une de ces ruelles que la mésintelligence éclata ? fut-elle excitée par quelques railleries féminines, on le croirait volontiers, tant les causes apparentes qu’on peut lui attribuer sont futiles.

En 1658, Furetière, qui préparait sa candidature à l'Académie française, publia une Nouvelle allégorique insipide, une sorte de catalogue des bons et des mauvais auteurs contemporains, terminé par l’éloge des quarante barons de l’Académie. Sorel, quin’aimaitpoint l’Académie, fut fâché de voir Furetière passer à l'ennemi, et dans son dépit, il se piqua pourune vétille. La Nouvelle allégorique l'avait bien nommé parmi les bons écrivains, ennemis du galimatias ; mais elle l’avait désigné en toutes lettres comme l’auteur du Franciont!,et cette indiscrétion (c'en était toujours une à ses yeux), lui déplut.Cefuten vain qu'il pria Furetière d'effacer son nom dans la seconde édition de sonlivre, le malin abbé se moqua de lui. Aussitôt Sorel, de plus en plus irrité, fit paraître un opuscule où il énumérait toutes les Guerres allégoriques, composées depuis le moyen âge jusqu’en 1658, à seule fin de prouver que l’idée de la Nouvelle de Furetière n’était pas de la dernière

(1) En gros, le sujet de la Nouvelle allégorique, c’est la défaite de l'armée du mauvais goût ou du prince Galimatias par les bons écrivains. La 1'* édition de cette Nouvelle, 1658, p. 38, nomme en toutes lettres Sorel, auteur du Francion, capitaine des Ironies; la seconde, revue et corrigée, 1659, p. 45, dit en parlant des Ironies « Un capitaine anonyme, qui leur avait commandé dans sa plus tendre jeunesse, prit soin de leur conduite. » Une note ajoute : anonyme, c'està-dire sans nom, et c’est celui qui décrit Francion, le Berger extravagant, et autres livres satiriques et comiques où il ne s’est point voulu nommer, quoiqu'il soit d'ailleurs assez connu. » Cette note, jointe à l'exemple du roman d’Almahide, cité précédemment, p. 278, montre en même temps que le mot d’anonyme est nouveau en 1658.

nouveauté!; ilcontinuait en donnant au futur académicien une petite leçon de français bien inoffensive, et en lui apprenant à ne pas confondre les mots de Pédantisme et de Galimatias ? : il concluait enfin, et c'était sa véritable pensée, en soutenant la prééminence des sciences sur les lettres, et en faisant l’éloge de son Encyclopédie scientifique, qui se vendait mal.

Ce petit livre, très ennuyeux et pas méchant, ne fitaucun bruit. Au bout de huit ans, nul ne s’en souvenait, sinon Furetière qui s’en vengea cruellement dans le Roman bourgeois. Bien des épisodes de ce roman surfait étaient empruntés, comme on l’a vu, à Sorel. Qui. du reste, avait tracé le chemin à Furetière ? qui lui avait appris à décrire les mœurs des petites gens et à prendre ses sujets en pleine réalité, sinon ce Sorel qu’il traina dans la boue ? La première partie du Roman bourgeois était déjà fort désobligeante pour celui-ci : elle le représentait comme la terreur des ruelles, comme un pédant insupportable, promenant partout ses manuscrits, que personne ne veut entendre ; la seconde passa les bornes. Furetière s’acharna sur sa victime, et lui reprocha jusqu'à sou nez, «Ge nez toujours vêtu de rouge et qu'on pouvait à bon droit

(1) On sait combien les précieux élaient sensibles aux critiques de cette espèce. Naguère l'abbé d'Aubignac s'était brouillé avec M'* de Scudéry à l'occasion du royaume de Tendre, dont il prétendait avoir trouvé l’origine avant cle. Mais, plus modéré que Furetière, l'abbé d’Aubignac se contenta d'établir ses droits de priorité dans une lettre pédante el se réconcilia avec sa rivale.

(2) Sorel avait expliqué longuement le sens et l’histoire du mot dans les Remarques sur le IX' livre du Berger extravagant, p.318: « Ce nom de gulimatius n'a point d’origine cerlaine, et toutefois l'on en use maintenant dans les plus sérieux livres, pour signifier le langage que je dis (grotesque) ; mais le premier qui a usé de ce mot est le comédien Bruscambille qui l’a donné pour titre à quelques-uns de ses Prologues qui ont élé faits pour n'avoir point de sens.» — it. Francion, livre VI, p. 225, « le langage le plus galimatias. »

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