LES DERNIERS AMIS DE SOREL
appeler son Eminence !. » — Le public du X VIT siècle, quoique habitué à ces violences, donna tort au railleur 2. Sans doute l’auteur du Francion n'avait jadis pas mieux traité Balzac, mais ils'attaquait à plus puissant que lui, il avait l’excuse de la jeunesse, et Furetière n’en avait aucune, en bafouant de gaité de cœur un ancien ami. Les curieux comptaient bien que Sorel allait riposter, rendre injures pour injures ; il n’en fit rien. On lui avait parlé du livre qui allait paraître et qui devait flatter ses idées sur le roman; il l'avait même loué par avance dans la seconde édition de sa Bibliothèque françaises. Le Roman bourgeois parut avant celle-ci, mais Sorel eut le bon esprit de ne rien changer à ce qu’il avait écrit, et feignit d'ignorer ces grossières attaques.
D'autres amis lui restèrent fidèles, et les cercles des savants lui tinrent lieu des salons : il renoua avec les compagnons de sa jeunesse, qu'il avait un peu négligés, tandis qu’il fréquentait les ruelles. En compagniedel’'abbé de Marolles, il s’en allait visiter le sieur Robin £, si fier de sa collection de coquilles, et Morin le Floriste, un homme heureux, au milieu de ses tulipes, de ses papillons et de ses estampes : on le rencontra plus souvent aussi chez son vieil ami, le médecin Guy Patin. Ils s'étaient connus tout jeunes. l’un déjà célèbre comme romancier, l’autre, pauvre étudiant en médecine, travaillant dans une imprimerie pour finir ses études. La fortune intervertit les rôles, fit
(1) Roman Bourgeois, p.220, 222, elc.
(2) Guéret, la Promenade de St-Cloud à la suite des Hémvires de Bruys, tome II, p. 193, 195.
(3) Bibliothèque française de 1667, p. 179.
(4) Mémoires de l'abbé de Marolles, 1755, Lome Ill, p. 217 ct 218; il: Sorel, Traité de la Perfection de l'homme, passim,
de l’un un médecin riche, renommé, de l’autre, un écrivain besoigneux et oublié, mais elle ne les sépara point. Pendant de longues années, ils eurent des relations communes, les médecins Belin et Sorel de Troves,leconseilleraux Enquêtes Charpentier, le président Miron et son frère, Robert Miront, le substitut Parmentier et le conseiller à la Cour des Comptes, M.déRiencourt. L’érudition précoce du fils cadetde Guy Patinlefitadmettre debonneheure parmitous ces amis de son père. Sorel semble nous avoir décrit leurs réunions dans l'Avertissement d'un de ses livres intitulé le Chemin de la fortune : « Chacun y payant de sa personne et de ce qu’il savait, cela se: pouvait appeler une véritable Académie, mais c'était une Académie libre, sans aucun jour arrêté, et sans limiter le nombre de ceux qui s'y pouvaienttrouver. » Cette petite Académie se réunissait le plus souvent dans la maison de Guy Patin ou du « sage Phronyme. » Laissons-le nous faire les honneurs de cette belle étude, qui reçut tant de fois la visite de Sorel : « Je puis vous assurer que mon étude est belle: J'ai fait mettre sur le manteau dé la cheminée un beau tableau d’un crucifix qu'un peintre que j'avais fait éailler me donna l’an 1627 : aux deux côtés du bon Dieu, nous y sommes deux en portrait, le maître et la maitresse. Audessous du crucifix, sont les deux portraits de feu mon père et de feu ma mère : aux deux coins sont les portraits d'Erasme et de Joseph Scaliger ; outre les ornements, qui
(1) Robert Miron, maître des comptes, colonel du quartier St-Germain l’Auxerrois, tué le 4 juillet 1652, pendant les massacres de l’Hôtel-de- Ville (Mémoires de Conrart, Coll. Michaud, p.754); Sorel ne se consola pas de sa perle: « Depuis le 4 juillet de l'an passé, que nous y perdimes ce bon M. Miron, qui était fort son ami, il (Sorel) ne m'en parle jamais que les larmes ne lui en viennent aux yeux, quoiqu'il soit bien stoïque. » Lettre de Guy Patin du 25 Nov. 1653, Edit. Réveillé-Parise tome I, p. 83.