LE CERCLE DE GUY PATIN
sont à ma cheminée, il y a au milieu de ma bibliothèque une grande poutre, qui passe per le milieu de la largeur, de bout en bout, sur laquelle il y a douze tableaux d'hommes illustres de côté et d'autre, y ayant assez de lumière par les croisées opposées, si bien que je suis, Dieu merci, en belle et bonne compagnie, avec belle . clartéf. »
Devant ces images sacrées ou respectables, on devine quelles limites devaient s'imposer aux conversations, très libres quelquefois, mais jamais libertines, dans l’ancienne acception du mot. Quoi qu’en ait dit Bayle qui prêtait volontiers son incrédulité aux autres, le Symbole de Guy Patin et de ses amis conservait tous ses articles? ; Sorel, en particulier, n’a jamais fait mystère de ses convictions religieuses. Dans ce petit cercle, on était volontiers frondeur, on ne se gênait pas pour médire des ministres, des jésuites, et de Pantimoine; plus d’une parodie dela Gazette de Renaudot, plus d’un couplet malin contre Richelieu ? ou contre Mazarin sortit de ces entretiens, mais rien de plus. Les langues étaient hardies, mais les esprits modérés. S'il arrivait aux amis de Guy-Patin de « parler de la royauté ou de la religion, ce n’était qu'historiquement, sans songer à réformation ou à sédition #; » ils pouvaient « aller tout près du sanctuaire ”, » ils ne songeaientpas à le démolir. ‘ (1) Lettre de Guy Patin à Falconet du 21 avril 1651, tome II, p. 584. : @)«Le Symbole de Guy Patin n'était pas chargé de beaucoup
d'articles. » — Bayle était si content de cette expression qu'il l’a souvent répétée.
(3) C’est chez Guy Patin que Robert Miron composa son fameux rondeau sur la mort de Richelieu:
Il est passé, il a plié bagage, Ce cardinal, dont c’est moult grand dommage... (Mémoires de Lefèvre d'Ormesson, tome I, p.11). (4 et à) Leitre de Guy Patin à Falcone:, du 8 Novembre 1658,tome II, p. 100 ; it. à Charles Spon, du 27 août 1648.
Du reste, «les docteurs du quartier,» comme on lesappelait, ne s’occupaient pas toujours de ces graves sujets : l’histoire, les sciences, les lettres, les médailles et les vieux livres, tout était matière à leurs entretiens. Ils préféraient les écrivains de leur temps à ceux de la nouvelle génération. Rarement un ouvrage nouveau, un succès retentissant, arrivait jusqu'à eux. Ces bourgeois instruits vivaient dans leurs souvenirs, et traversaient un grand siècle, sans presque s’en douter.
En énumérant les derniers amis de Sorel, nous avons indiqué d'avance quel est le caractère de ses derniers ouvrages : tous, bien que publiés au milieu du règne de Louis XIV, nous ramènent en arrière et retracent l’état des lettres et de la philosophie sous le règne précédent. Ce qui domine dans ces écrits, c'est l’érudition, ou plutôt la curiosité, qui s'exerce sur tout et ne s’attache à rien ; on y trouve de tout, des faits nouveaux, de vastes lectures, des vues originales, des réflexions littéraires assez fines, et des paradoxes qui n’ont rien d’étincelant, des projets aussi utopiques qu'utilitaires. Somme toute, Sorel nous laisse l’idée d'un esprit hardi, mais brouillon. Il serait trop long d'analyser en détail les nombreux traités qu’il a écrits sur les sujetsles plus divers, sur la bibliographie, sur la pédagogie, sur les sciences, sur la morale; mais on peut essayer d’y recueillir les idées et les faits les plus curieux, et de montrer comment un écrivain oublié éclaire sur quelques points l’histoire des écrivains les plus connus.
Même complétée parle Traité de la Connaissance des bons livr'es1, la Bibliothèque française de Sorel ne
(1) Le traité de la Connaissance des bons livres comprend une série de traités distincts qui font suite à la Bibliothèque française; les traités
sur la langue ont été étudiés précédemment, Chap. X; nous réunissons les autres à la Bibliothèque,