LA BIBLIOTHÈQUE FRANÇAISE DE SOREL
répond pas à ce qu’on attendait d'un grand collectionneur de livres tel que lui; elle est cependant commode, pour connaître rapidement tous les ouvrages français, composés sur tel ou tel sujet, avant 1660. Le plan du livre est simple. Dans une série de chapitres assez mal liés, Sorel commence par indiquerles règles d’un genrelittéraire, puis il énumère toutes les œuvres dignes de quelque attention. Connaiît-il bien son sujet, il devient intéressant et sort de la sécheresse ordinaire des catalogues. L’adversaire de Balzac raconte en détail l’histoire du genre épistolaire au commencement du XVII siècle! ; le contemporain de Vaugelas et dePerrot d’Ablancourt discute avec un grand bon sens les diverses théories sur la traduction ?, et raille spirituellement les anachronismes des « belles infidèles ; » l’ancien frondeur et le partisan déterminé des modernes soutient que l’éloquence politique n’est pas déshéritée en France, et qu’elle peut s'exercer aux Etats Généraux, dans les Parlements et dans les Conseils des Rois. La
(1) Sorel, Liblivthèque française de 1664, p. 92 et suivantes.
(2) Ibid. p. 193 — On aurait aimé à trouver dans ce chapitre quelque renseignement sur la traduclion de Lucrèce par Molière, qu’on ne peut se résianer à regarder comme perdue. A défaut du témoignage de Sorel, voici celui d’un ami de Scarron, de Rosteau. (Sentiments sur quelques Livres qu'il a Lus, Bibliothèque Ste-Geneviève, manuscrits Z.F., 95, p. 69). --- Rosteau cite avec éloge les pièces de Molière jusqu'aux Fâcheux inclusivement (ce qui prouve que la note a dù être écrite vers 1661-1662), ct il ajoute: « Cet auteur ne se contente pas de bouffonnerie, il est sérieusement savant quand il lui plaît. La traduction qu'il a faile de Lucrèce, moilié en prose, moitié en vers, en est un argument cerlain, Il serait à souhaiter qu’elle fût imprimée. »
Le même Rosteau indique, p. 73, un autre manuscrit que nous n'avons pu encore retrouver: « J'ai vu de Régnier écrit à la main l'Entrée qui devait être faite à la Reine Marie de Médicis à Paris, avec toutes les inscriplions composées par lui. Mais la mort de Henri IV survenue inopinément empêcha celte grande cérémonie et fit supprimer cet ouvrage. »
(3) Sorel, Traité de la connaissance des bons livres, p. 274 et suivantes,
liberté même, qui manque parfois à cette éloquence, la chairechrétienne la possède, pleine etentière; les ministres de Dieu donnentaux grands et aux rois telles leçons qu’il leur plaît, et cette forme d’éloquence, les anciens ne l'ont pas connue. Mais le respect de Sorel pour les prédicateurs né l'empêche pas de combattre leurs scrupules exagérés, et de défendre contre eux le théâtre 1 ; dans la polémique soulevée par les écrits de Nicole et du prince de Conti, il soutient les opinions qu’il a professées toute sa vie. Le chapitre qu'il a écrit sur la « défense de la comédie, » bien que composé de souvenirs déjà éloignés, n’en est que plus curieux; on ne perd pas sa peine en,essayant de le eompléter avec d'autres livres du même auteur.
Sorel appartenait à une génération qui avait vu naître le théâtre en France, et qui s’était passionnée pour lui. Ce railleur de la poésie a eu son jour d'enthousiasme: il à accueilli avec une admiration sincère le premier chefd'œuvre de la tragédie française, « ces combats également grands entre Chimène et Rodrigue, qui entretiennent toute la pièce et qui donnent tant de pitié et de plaisir ensemble. » Qu'importe que les pédants contestent le triomphe de Corneille ? Le poète peut se contenter de leur répondre, comme jadis ce Romain, accusé et victorieux : « On joue encore aujourd’hui le Cid; peuple, allons l’ouir représenter. » — Si ces lignes sont bien de Sorel, comme il y a tout lieu de le supposer, si c’est lui qui à écrit le fameux Jugement du Cid, par un bourgeois de Paris, marguillier de sa paroisse?, il fautl’excuser d’êtrerevenu sur son premier mouvement qui était le bon, et d’avoir
mêlé à ses éloges bien des critiques et des plaisanteries
(1) Sorel, Trailé de la connaissance des bons livres, p.232 etsuivantes. (2) Nous exposerons dans la Bibliographie les raisons qui nous ont fait attribuer ce pamphlet à Sorel.