LA DATE DE POLYEUCTE
travaillât pour de telles représentations, qui était le poète Hardy ; et lorsque les comédiens avaient une pièce nouvelle, ils mettaient seulement dans leur affiche que leur poète avait travaillé sur un sujet excellent, ou chose semblable, sans le nommer, pour ce qu’il n’y avait que lui, ou pour ce que, s’il y en avait d’autres, l’on ne les nommait pas non plus pour les distinguer; et ce n’était pas tant qu'ils fissent scrupule de laisser mettre leurs noms à une affiche de comédiens, qu’à cause qu'ils n'osaient se déclarer auteurs de quelques mauvaises pièces. Mais maintenant que l’on en fait de si belles, et que l’on y emploie même les histoires. saintes, il y a de l'honneur à y être nommé. !»
Si ces lignes ne sont pas, comme on l’a souvent supposé, une allusion au succès récent de Polyeucte, elles conservent pourtant leur intérêt. L'auteur inconnu d'un Traité sur la disposition du poème dramatique à constaté qu'à Paris, en 1637, les sujets sacrés, délaissés « de nos poètes et de nos sages mondains, » étaient abandonnés dédaigneusement au théâtre de collège. Sorel nous apprend au contraire que, si médiocres qu'ils paraissent aujourd'hui,leSaint Eustache de Baro (1639) et le Saüt de du Ryer (1639) sortirent du commun. Ces pièces firent du bruit, elles ébranlèrent un préjugé fâcheux, elles
(1) Sorel, Maison des Jeux, 1642, privilège du 2 juin 16/2, tome I, livre II, p.. 427-428. — Sorel a exprimé un peu différemment la même idée dans un passage connu de la Bibliothèque française, 1664, p. 183. Autrefois les poètes dramatiques n'étaient pas nommés sur l’affiche : ils ne commencèrent à l'être que vers 1625 «depuis que Théophile eut fait jouer sa Thisbé, et Mairct sa Sylvie, M. de Racan ses Bergeries, et M. Gombauld son Amaranthe. » Les deux passages ne se contredisent pas; de leur rapprochement il ressort que les pièces composées «sur les histoires saintes » aux environs dé 1642, firent autant d'impression sur Sorel et sur le public que les pièces célèbres énumérées plus haut,
décidèrent peut-être Corneille à entrer dans une voie nouvelle et à donner plus tard son Polyeucte, sur la fin de Décembre 1642, ou au commencement de Janvier 1643.!
Sorel n’a pu nous donner cette date si contestée de Polyeucte, maisil nous aidera à la confirmer indirectement. en fixant la date du Menteur et celle de la Suite du Menteur.
(1; Voir la discussion de cette date dans l'édition de Polyeucte, donnée par M.Petit de Julleville, (Paris, Hachette, 1887, p. 16.)
« Quelques difficultés subsistent, » dit M. Petit de Julleville, pour la chronologie des pièces suivantes. Ces difficultés sont peut-être en partie résolues si l’on admet les dates de 1644 et de 1645 pour le Menteur et pour la Suite du Menteur. — Corneille dit que la Mort de Pompée et le Menteur sont «partis de la même main dans le même hiver.» Partis signifie composés ; mais quel est cet hiver, est-ce celui de 1642-1643, ou celui de 1643-1644? Le 22 janvier 1644, Corneille prend un privilège pour l'impression de la Mort de Pompée et pour celle du Menteur ; il est également vraisemblable que les deux pièces étaient achevéesce 22 janvier,et que les deux mois de novembre et de décembre 1643 n’ont pu suflire à Corneille pour les composer. Nous voici done reportés à l'hiver de 1642-1643, où divers indices nous obligent à rester. — A la date du 10 février 1643, Balzac écrit à Corneille; « Vous serez Aristophane quand il vous plaira, comms vous êles déjà Sophocle. » Cette allusion ne peut signifier que le Menteur venait d'être représenté, mais elle laisse entendre que Corneille, qui travaillait déjà à sa comédie, a l'ait part à Balzac de ses projets. La même année 1643, Corneille sollicite vainement le droit de faire jouer par qui bon lui semble Cinna, Polyeucte, la Mort de Pompée, qu'il avait fait représenter d’abord par les comédiens du Marais. Dans le projet de lettres patentes rédigé par Corneille, la représentation de la Mort de Pompée est un fait accompli. D'autre part Goujet,résumant des lettres perdues de Chapelain, écrit: « Ces lettres montrent aussi que Corneille fréquentait souvent M. le chancelier Séguier et l'hôte] de Rambouillet, et qu'il lisait ses pièces dramaliques avant de les livrer au théâtre. » L'indication marginale porte : «Lettres du 16 août 1643 et du 8novembre 1652. » — Mais la lettre du 16 novembre 1652 ne pouvait faire allusion qu’à un fait très éloigné, à une lecture antérieure de plusieurs mois, puisque Perthurite, la seule pièce dont il pût être question à ce moment, avait été représentée au commencement de 1652. Est-il naturel de supposer qne la lettre du 16 août 1643 contenait une nouvelle aussi vieille que la précédente, et que, deux fois de suite, Chapelain se soit borné à rappeler des faits passés depuis si longtemps ? S'expliquerait-on dans ce cas la déclaration si nette de Goujet? Elle ne s'explique en réalité, que si l’on admet qu'aux environs du 16 août