LA DATE DU MENTEUR
Dansle Berger extr'avagant!etdans ses 1utres ouvrages il a souvent parlé des bandes joyeuses de Parisiens, qui s'en allaient en villégiature aux environs de Paris ; il nous a expliqué aussi un jeu fort pratiqué dans ces excursions, le jeu ducommandement, qui consistait à improviser des énigmes, des charades, des pièces de vers, à l’instigation d’un maître, choisi par la société. Un recueil de ces pièces 2? écrites «en une journée de vendanges del’année bissexte, » est arrivé jusqu’à nous : c’est une première «/ournée des madrigauæ, »aussi inepte que la seconde, mais les joyeux compagnons qui y ont pris part, de retour à Paris, se sont réunis « à la Pomme de pin, la veille de la Saint-Martin, » etont fabriqué, pour leurs œuvres, une sorte de privilège burlesque des plus curieux. Tous les membres de la société y prennent de faux noms, parmi lesquels nous relevons Paladin; Passelourdin, nouvellement venu de Poitiers avec la plaisante comédie du Marais ;
41643, Corneille a lu une pièce non encore representée, laquelle était, suivant toute vraisemblance, la Mort de Pompée. En réunissant tous ces indices aux dates du Menteur et de la Suite du Menteur, établies plus loin, on arrive à conclure que Corneille, ayant entrepris la Mort de Pompée et le Menteur dans les premiers mois de 1643, a eu toute l’année devant lui pour achever ces pièces; les dates les plus vraisemblables des premières représentations sont les suivantes : Polyeucte, fin décembre 1642 ou janvier 1643; — la Mori de Pompée, fin de l’année 1643 ; — le Menteur, été de 1644 ; — la Suite du Menteur, été de 1645 ; — Rodogune, premiers mois de 1646.
(1) Le Berger extravagant, Livre X, p.258. et Rem. p.343. — It. fin de la Maison des Jeux.
(2) Le grifonage ou festins, jeux el récréations de la montagne de Grifon, en Brie, décrits en un rondeau, continué par plusieurs reprises en vers burlesques de mème rime, avec la mélamorphose de Lycidas et de Sylvie, changés, l'un en chène, L'autre en roche de la même montagne. etc: 1 vol. in-8, sans lieu ni date, Bibliothèque de l’Arsenal, Belles-Lettres, n° 8844. — On lit à la dernière page: Fin du Grifonage, fait en une journée de vendange, l’année de bissexte. — L’approbation burlesque est à la page 15; la préface nous apprend que lelivre a été publié en la saison de la foire et du Carnaval (1643).
Plantebourdin dit Dorante.Cette nomenclature confirme un passage bien connu, où Corneille a constatélui-même le succès de la pièce du Menteur :
La pièce a réussi, quoique faible de style,
Et d’un nouveau proverbe elle enrichit la ville;
De sorte qu'aujourd'hui, presqu'en tous les quartiers
Ondit, quand quelqu'un ment, qu'il revientde Poitiers 1. D'’autrepart.danslesecond Dictionnairedes Précieuses?, on trouve un jeu de mots, semblable à celui que nous avons relevé dans le Privilège burlesque cité plus haut. L’allusion de Somaize est extrèmement compliquée, et pourtant elle est rapide, elle tient dans un mot, parce qu’en 1660 le Menteur de Corneille est dans toutes les mémoires. De ce fait que les auteurs du Privilège ont été plus prolixes que Somaize, et qu'à la date du 10 novembre 1644, des Parisiens n’osaient point dire revenu de Poitiers, Sans ajouter une explication, il s'ensuit que le proverbe n'avait pas encore eu le temps de se répandre, partant, que la pièce de Corneille avait été représentée tout récemment ct datait au plus de quelques mois. Cen’estpas tout. Une importante variantece la Suite du Menteur, conservée dans toutes les éditions
(1) La Suile du Menteur, Acte I, Scène HI.
(2) Dansle Privilège burlesque cité plus haut, les expressions Passelourdin, revenu de Poitiers, ct Plantebourdin dit Dorante, signifient à la fois que ecs personnages aiment les bourdes, et qu'ils prennent de faux noms. On trouve un jeu de mots analogue dans le 2° Dictionnaire des Précieuses de Somaize, édit. Livet, tome [, p. 32, 33 et 62. Somaize appelle un précicux, Dorante de Montenor, et traduit ce nom par M. Dicar de Nontmorency. — Montenor avait été le nom précieux du duc Henri de Montmorency, mort sur l’échafaud en 1635 ; le titre Dorante de Montenor signifie donc que M. Dicar cest né dans le petit village de Montmorency, dont il ajoute le nom au sien, de manière à rappeler vaguement le nom du grand Montenor ou du duc de Montmoreney. Le nom de M. Dicar est menteur; il est le Dorante, (nous dirions le Sosie), du duc de Montmorency. — Tout ce qui précède est résumé dans la périphrase de Somaize. s