‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 139 sur 176 · SOREL COMBAT LA RÈGLE DES TROIS UNITÉS · texte numérisé non relu

SOREL COMBAT LA RÈGLE DES TROIS UNITÉS

un cadran awthéâtre, pour marquer les heures, les unes après les autres, afin de faire mieux voir aux spectateurs que la pièce était dans les vingt-quatre heures 1. » En réalité cette fameuse règle n'est pas d’une utilité absolue : elle convient à certaines situations, elle nuit à d’autres, et son plus clair résultat est d'interdire aux poètes une foule de beaux sujets ?. La règle de l'unité de lieu est encore plus inutile, surtout avec la division moderne des entr’actes ; les machinistes ont vite fait de changer la décoration, et l'imagination des spectateurs va plus vite encore que les machinistes. Cette règle de l'unité de lieu, Sorel ne veut même pas la discuter, il la réfute par l'absurde: «Je faisfaire, dit-il, le tour dumonde dans un navire à mon principal personnage, de sorte que suivant la définition qu’Aristote donne du lieu, {ocus est superficies corporis ambientis, il se trouve que, n'ayant point sorti de son vaisseau, il n’a, par conséquent, point changé de lieu 3. » Aucune de ces rigoureuses unités n’est done indispensable, sinon l'unité d'action; iln yapasdelois nécessairesau théâtre, « sinon les lois du bon sens et de la raison, applicables à toutes sortes d'ouvrages *.» Au lieu de ruser avec des prescriptions futiles, les poètes dramatiques feraient mieux de chercher la vérité des caractères et la vraisemblance de l’action. Quoide moinsnaturelque les songes et les oracles, ornements vulgaires de toutes les tragédies ? Quoi de plus étrange que tous «ces monologues de fous,» qui ne servent

(2) Sorel, Connaissance des bons livres, p. 209.

(1) Dans la Maison des Jeux, 1642, tome [, p. 434 et suivantes, Sorel plaide le pour et le contre; dans la Connaissance des bons livres, 1671, p. 209 à 212, il est l'adversaire résolu des trois unités.

() Sorel, le Parasile Mormon, 1650, tome Il, p. 283.

(3) Sorel, Conuaissance des bons livres, 1671, p. 212.

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qu'à faire briller un acteur1? Quoi de plus.ridicule que ces apostrophes multipliées, que les héros de Corneille adressent à leur passion, à leurs yeux, à leur bras, à toutes les parties de leur corps ! ? Une fois lancé, Sorel ne s’arrète plus, et sa verve vulgaire ne respecte plus rien dans les tragédies qu’il admirait autrefois ; même les beaux vers du Cid: À

Paraissez Navarrais, Maures et Castillans,

ne trouvent plus grâce devant lui.

Pourquoi donc Corneille paye-t-il les frais de la guerre que Sorel a déclarée à la règle des trois unités ?C’est sans doute parce que son règne a trop longtemps duré. Ces lignes ontétéécrites en 1650, alorsquelatragédieavaittoutenvahi, et que la comédie ne faisait plus que végéter, malgré la verve de Scarron. Sorel ne regrette pas la farce d'autrefois. la farce des Bruscambille et des Gros-Guillaume, si grossière que, quand elle commençait ?, toutes les femmes

(1) Le Parasite Mormon, p. 273 à 285; — p. 275: « Vous y verrez une personne parler à son bras ct à sa passion comme s'ils étaient capables de l'entendre. Mettons la main sur la conscience. Nous arrive-t-il jamais d’apostropher ainsi les parties de notre corps? Disons-nous jamais : « Pleurex, pleures, mes yeux, non plus que Mouchex, mouche:-vous, mon ne:? (à! courage,mes pieds, allens-nous en au Faubourg Saint-Germain ? » — Mêmes parodies dans Jodelet ou le Maître valet, acte IV, scène If, et dans l'Etourdi, acte LH, scène 1" :

Taisez-vous, ma bonté, cessez votre entretien : Vous êtes une sotte, et je n'en ferai rien.

(2) Connaissance des bons livres, 1671, p. 210: « Autrefois toutes les femmes se retiraient, quand on allait commencer la farce, » Sorel parle des femmes honnêtes, car Bruscambille apostrophait souvent les autres. (Voir la thèse de M. Rigal sur Alexandre Hardy, p. 149 et 150). Il est bon de rapprocher la phrase de Sorel citée plus haut de deux passages du Berger extravagant, livre 1, p. 144 ct 150, Lysis a lu une affiche des comédiens de l'hôtel de Bourgogne « qui promettaient de représenter une incomparable pastorale des plus nouvelles de leur auteur et une farce risible ; » il entre au théâtre avec ses amis, et la pastorale s'achève pour céder la place à la farce. De ce texte il

a x tes SR : ES L'OPINION DE SOREÉL SUR LA COMÉDIE Sal

quittaient le théâtre ; ila même goûté médiocrement les pièces de Scarron, qu'’iljugeaitsans doutetrop burlesquest; mais qui lui rendra la comédie, « cette naïve image de la vie civile, » qui à le grand mérite de ressembler au roman comique? Il ne cache pas ses préférences pour le genre abandonné par le grand Corneille. La difticulté lui semble plus grande de représenter des hommes ordinaires et des incidents de la vie commune, que « ces grands badauds d’amoureux, » et ces héros de tragédie toujours guindés. C’est un bon signe pour lui de la bonté d’une pièce, quand elle est comprise de tout le monde, et il ne méprise pas, il s’en faut, l’opinion du parterre. Dès 1649, il écrivait: « Siles orgueilleux se croient déshonorés d’aller là d'autant qu’ils disent quece n’est que pour les gens de pied, commes’il n’était permis de s’asseoir qu'aux gens de cheval ou de carrosse; si devantun jeudescène ou un jeu de mots bouffon, ces messieurs des loges pincent les lèvres, en murmurant, que « c’est des railleries à faire rire le parterre , cependant l'or y trouve quelquefois de fort honnètes gens, et même la plupart de nos poètes, qui sont les plus capables de juger des pièces, ne vont point ailleurs. ?»

N’est-il pas curieux de constater comment Sorel a été amené par son seul bon sens aux opinions que Molière devait soutenir plus tard avec tant d'éclat ? Avant l’Zmpromptu de Versailles, il a encore critiqué la déclamation

résulte que la farce faisait partie de toutes les représentations en 1628, et qu'on donnait souvent la petite pièce après la grande, au contraire de qui se ‘ait aujourd'hui.

(1) Sorel ne prononce pas le nom des Jodelelts de Scarron dans le Parasite Mormon, et se contente de citer, comme chefs-d'œuvres de la comédie, ies Visionnaires ei le Pédant joué; en revanche il apprécie Scarron comme poète burlesque et louc la Gigantomachie.

(2) Sorel, Maison des jeux, 1642, tome I, p. 472. — Molière, la Critique de l'école des femmes, Scène V.

chantante des orands comédiens, il leur à demandé de débiter les vers naturellement, en les coupant, en les brisant, et en les rapprochant autant que possible de la prose ; afin de répandre cette théorie, il: proposait même l'établissement d’un véritable Conservatoire, d’un «séminaire pour la Comédie. ! » Ajoutons que si l’auteur du Berger extravagant admet que les tragédies et même les comédies soient écrites en vers, s’il à fini par comprendre combien le vers donne de force et d'éclat à la pensée, sa conversion n’est pourtant pas complète. Selon lui, la prose, réservée à la farce, ferait souvent merveille dans la comédie ; et bravant les préjugés de presque tous ses contemporains, il adjure les auteurs dramatiques d'écrire quelquefois des comédies en prose, au moins par exception 2.

(1) Remarquons pourtant que ces idées sur la déclamation ne sont pas particulières à Sorel ni à Molière. Balzac raconte dans son VI° Entretien, 1652, l'histoire d’un de ses voisins, « un boulanger, eslimé excellent homme pour le théàtre. Tous les ans, le jour de la Confrérie, il représentait admirablement le roi Nabuchodonosor et savait crier à pleine tête... I1 vint de son temps à la ville (d'Angoulême) une compagnie de comédiens qui était alors la meilleure compagnie de France. On y mena Nabuchodonosor un dimanche qu’on y jouait le Ravissement d'Hélène ; mais voyant que les acteurs ne prononçaient pas les compliments du ton qu'il se faut mettre en colère, et principalement qu'ils ne levaient pas les jambes assez haut dans les démarches qu'ils faisaient sur le théâtre, il n'eut pas la patience d'attendre le second acte, il sortit du jeu de Paume dès le premier. » — Balzac parle au passé: « Il y avait autrelfois un boulanger. » Le Ravissement d'Hélène, auquel il fait allusion, est done probablement la pièce de Sallebray, intitulée la Troade, 1640. Quant «à la meilleure compagnie de France » qui juue les pièces simplement, ce ne peut être que la troupe du prince d'Orange, ou celle du due d’Epernon, d’après le témoignage de Scarron, Roman comique (1° partie, chap. I), et plus vraisemblablement celle dv duc d'Épernon.

(2) Sorel a exprimé les mêmes idées dans la Maison des Jeux, 1622, tome [, p. 435 et suivantes, et dans la Connaissance des vons livres, 1671, p.217, 220, 246.

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