‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 145 sur 176 · LES EMPRUNTS DE LA BRUYÈRE A SOREL · texte numérisé non relu

LES EMPRUNTS DE LA BRUYÈRE A SOREL

La Bruyère, Sorel montre l’importance du nom pour les courtisans !. Si ce nom est roturier ou malsonnant, qu’on se hâte de le changer, ou tout au moins d'y joindre la particule ; s’il est noble, qu'on le rehausse, qu’on se cherche des alliances illustres dans le passé, les contemporains n’y regardent pas de si près. C’est qu’à la cour tout peut servir pour se mettre en faveur: nom, grand train, riches costumes, tout, jusqu’à la laideur qui attire l'attention du maître. Mais le meilleur moyen d'obtenir, c’est encore de demander et de se faire voir. C’est un mauvais placement que ces charges très chères, qui ne vous donnent accès auprès du roi qu'une ou deux fois l’an. N’en achetez pas, sinon de permanentes, de quotidiennes. Comptez beaucoup sur vous-même et peu sur les grands ; ils vous abusent par de vaines promesses, ils sontmenteurs, intéressés, à toutle moins distraits,indifférents.indolents?. Le meilleur est, dès qu'on a trouvé quelque accès à la cour « de voler de ses propres aïles, » de se présenter soi-même au roi ou aux ministres ; « une honnête hardiesse, » une certaine effronterie même ne messied pas.

Est-ce que La Bruyère, chez qui l’on retrouve toutes les réflexions précédentes, ne semble pas répondie à un interlocuteur invisible, à un livre commencé qu’il a sous les yeux, quand il dit: « On n’est point effronté par choix, mais par complexion : c’est un vice de l'être, mais naturel. Celui qui n’est pas né tel est modeste, et ne passe pas aisément de cette extrémité à l’autre, c’est une leçon

(1) Chemin de lu fortune, p.280, 282, 312. — Les Caractères, édit. classique de M. Servois, Hachette, 1885, in-16, Chap. VIT, p. 136: « C’est une erande simplicité que d'apporter à la cour la moindre roture. » It, p. 435: « Un homme de la cour, qui n’a pas un assez beau nom... »

(2) Chemin de la Fortune, p. 262, 270, 272 — Les Caractères, chap.

VIII, p.137 et 138 : «Il est dificile à la cour ». — « Les courtisans n’emploient pas. » — « Combien de gens vous étoulfent de caresses

dans le particulier... »

assez inutile que de lui dire : « Soyez effronté, et vous réussirezl. »

On est plus frappé encore par d’autres analogies. Le plus sûr moyen de réussir, continue Sorel, est de flatter les goùts du prince et de l’imiter, soit qu’il aime les ballets etles combats à la barrière, soitqu'il préfère les processions: « Lorsque Henri III témoignait d'aimer les momeries et les mascarades, tous ses courtisans devenaient baladins ; s’il lui prenaitenvie de faire le pénitent, chacun se couvrait de sacs et de cilices, et allait en procession, tenant le chapelet d’une main et la discipline de l’autre. Mais il n'importe aux gens de cour ce qu'ils fassent, pourvu qu'ils imitent leur maître et qu’il soit témoin de ce qu'ils font. Oh ! combien on vit alors de dévots contrefaits ! 2 »

Le bon courtisan commence à circonvenir le prince dès sa jeunesse. Quand Louis XIII enfant construisait de petits forts dans le jardin de Saint-Germain, les maréchaux de France ne dédaignaient pas de l'aider et s’'empressaient de lui rouler des mottes de terre. Le jeune de Luynes qui le suivait à la chasse, à chaque coup du fusil royal, se précipitait dans les buissons eten rapportaitde petits oiseaux,qu'ilretirait vivants de dessous sa blouse. C’est ainsi qu'on fait sa fortune 3 : mais cependant ces règles ñe sont pas fixes, invariables: « Tout homme qui vit à la cour doit croire qu’il est comme à une blanque ou loterie, à laquelle souvent ceux qui mettent le plus en retirent lemoins, et il se rencontrera quelqu'un qui pour avoir tiré un seul coup, gagnera le premier prixt. » Cette comparaison se retrouve

(1) Chemin de la Fortune, ibid. — Les Caractères, Chap. VIH, p. 140.

(2 et3) Chemin de la Forlune p. 297, 298, 302. — Les Caractères, Chap. XII, p.291: « Le courlisan autrefois avait ses cheveux... »

(4) Chemin de la Fortune p. 307. — Les Curactères, Chap. IX, p. 161 : « Qui peut dire pourquoi quelques-uns ont le gros lot? ou quelquesautres la faveur des erands ? »

Page 1