‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 16 sur 176 · MOLIÈRE ET LES ITALIENS · texte numérisé non relu

MOLIÈRE ET LES ITALIENS

plus de trois cents pages dans l'original ; elle a bien des défauts, mais elle n’est point banale. La foire Saint-Germain, le prêche de Charenton, la Galerie du Palais, la vieille maison bourgeoise avec sa porte massive, et cet énorme trousseau de clefs que le père de famille emporte chaque soir à son chevet, autant de détails vrais, qui nous changent des romans à la mode, où des personnages absurdes s’agitent sur une scène invraisemblable. Les héros de Sorel sont plus naturels, ce sont des contemporains curieusement observés. Si nous sommes choqués de voir lareligion mêlée àleurs passions, sile huguenot Spimandre n’est pas plus sympathique que le catholique Léonil, qui veut à la fois convertir et séduire Olynthe, faire la conquête d’une âme et celle d’une maitresse, il faut nous rappeler que l’auteur écrit à la veille de la dernière guerre de religion.

Cette Nouvelle qui porte sibien sadate, contient en outre de curieux rapprochements avec le théâtre de Molière. Bornons-nous à comparer les Amours d'Olynthe et l'Amour médecin. Certes, il y a des différences notables: le vrai sujet de Molière, c’est la satire des médecins pédants, barbares, insensibles à tout sinon au gain. Ce sujet assez triste, il l’a enveloppé dans une intrigue charmante ; la folie de Lucinde est une courte folie, une folie pour rire, et celle d'Olynthe est souvent ennuyeuse. Mais oubliez un instant la couleur romanesque et sentimentale de la Nouvelle, supprimez les épisodes parasites, les longueurs, les répétitions, les rôles inutiles ou doublés, et vous aurez bien le cadre de Molière. Cette passion d’un beau jeune homme inconnu, lentêtement égoïste du père resté veuf, le mutisme dela jeune fille qui secoue la tête sans répondre devant cette belle tenture de tapisserie, sa

conduite, quand, après le sermon paternel, elle court s’enfermer dans sa chambre et se jette sur son lit, prise d’un grand mal de tête, l'intervention de la rieuse servante qui s'étonne de ne pas avoir été mise plus tôt dans la confidence de sa maîtresse, la maladie, la consultation des quatre médecins, l'opérateur ou plutôt les deux opérateurs qui leur succèdent, les moindres traits semblent identiques : Sorel a presque deviné la petite intrigue de Molière.

De ces rapprochements nous pouvons déjà déduire une première conclusion. On a dit souvent que Molière a tiré l'Amour médecin d'une pièce de Lope de Vega, del’ Acier de Madrid. Comment cette assertion serait-elle vraie, puisque l'Amour médecin ressemble beaucoup moins à la pièce espagnole qu’à la Nouvelle de Sorel, que Molière n’a jamais lue ? Sorel et Molière ont-ils donc eu sous les yeux, à des années d'intervalle, un même original aujourd’hui perdu ? Sur ce point nous sommes réduits à des conjectures qu'il faut essayer de rendre aussi vraisemblables que possible.

Et d’abord il est très probable que Sorel, qui suivait assidûment les représentations de la troupe italienne de J. B. Andreini!, a vu jouer dès 1621 des canevas semblables au Médecin volant, repris plus tard par Molière. Dans l’Histoire comique, le héros Francion s’introduit en qualité d’opérateur chez sa maîtresse Joconde, un nom bien italien. Plus loin, il nous décrit les tours d’adresse d’un acteur, qui excelle, comme Soanarelle. dans le Médecin volant, à jouer successivement ou simultané-

(1) Ainsi Sorel à imité la Ferinda (1622) d'Andreini dans la Comédie de chansons. (Voir le Francion, livre XI, p.472, et l'Appendice,N° IHI.)— Sorel à aussi souvent parlé des comédiensitaliens dans la Maison des Jeux, tome [, p.446, et dans ses autres ouvrages.

ment plusieurs personnages à l’aide de bàtons, de bonnets, et de robes de rechangeï. Ces allusions semblent bien indiquer que le canevas du Médecin volant italien a passé sous les yeux de Sorel.

Mais à côté du Médecin volant, les Italiens avaient un autre canevas du même genre, également très populaire ?, et souvent reproduit sous des formes et des titres divers, le canevas de la Folle supposée. Le fonds commun de toutes les pièces composées sur ce thème, depuis la Finta pazza de Flaminio Scala, jusqu'à la Pèlerine amoureuse de Rotrou, et jusqu'aux Folies amoureuses de Regnard, c’est que non-seulement la jeune amoureuse reçoit la visite d’un faux médecin, mais qu'ille contrefait la folie pour échapper à un mariage odieux. Telle est aussi l'intrigue de la Nouvelle d’Olynthe, qui se rapproche encore davantage de l'Amour médecin de Molière. Nous croirions donc volontiers que, de même que Molière s’est servi d’un canevas italien pour son Médecin volants, de même il à pu voir un autre canevas, analogue à la Folle supposée, un Amour médecin italien lequel avait déjà inspiré Sorel et d’autres de ses contemporains. Ainsi s’expliquerait peut-être le titre de cette pièce perdue de PierredeSainte-Marthe, l'Amour médecin,reporté par les frères Parfaict à l'année 1618 # ; ainsi s’expliqueraient surtout les ressemblances entre la Nouvelle de Sorel et la

(1) Francion, livre X, p. 391 — ibid. Livre XII, p. 476 et suivantes.

(2) C'est probablement par suite de linfluence de la comédie italienne que les scènes de folie sont si populaires sur le théâtre français, au commencement du XVII‘ siècle, et restent, commele dit encore Corneille, ExamendeMélile, «un ornement qui ne manque jamais de plaire. » — Comparer les tilres des pièces perdues de Hardy, la Folie d'Isabelle, la Folie de Turlupin, la Folie de Clidamant ; it. la Folie de Silène, (et non la Folie du Silence, comme le dit Léris), anonyme, Paris, in-8°, 1625.

(3) Comparer Molière et La comédie italienne, par M. Moland, p. 173, 246, 297 et passim.

(4) Histoire du Théâtre français, tome IV, p. 285.

pièce de Molière. Qu’était au juste ce canevas italien ? il est impossible de le dire. Sorel l’a probablement suivi de près, tout en le transformant en mélodrame ; Molière, au contraire, n’a emprunté aux Italiens qu’une trame légère, sur laquelle il a jeté d’autres imitations, comme on peut facilement s'en assurer.

Dans la Nouvelle d'O'ynthe, la jeune malade est amenée à la campagne, pour qu’elle puisse prendre l'air et la fuite; ce dénouement, qui reparait dans le A/édecin volant de Molière, vient évidemment des Italiens. Le dénouement de l'Amour médecin de Molière, un mariage comique devenant une réalité, est plus compliqué : Molière l'a emprunté, comme on le sait, àCyrano de Bergerac1, mais avec d'heureux changements. Le pédant Grangier met vraiment trop de bonne volonté à signer le contrat de son fils, qui est son rival. Sganarelle, qui n’a jamais vu l’'amoureux de sa fille, se prète de meilleure grâce à l'intrigue et se laisse jouer le mieux du monde. En même temps ce dénouement suffit, à lui seul, pour amener et pour expliquer raisonnablement la folie de Lucinde. Il faut que Sganarelle croie sa fille bien folle, pour qu’il signe le papier qu’on lui présente, et pour qu'il ne mette pas à la porte ce notaire musicien qui vient instrumenter chez lui. Tel est son aveuglement, que tous les commentateurs, y compris Littré, lui ont appliqué sans hésitation les mots du texte: « bécasse bridée, » qui en réalité font allusion au mariage de Lucinde?.

(1) Cet emprunt,depuislonglemps signalé, n’est pas aussi insignifiant que le dit M. Paul Mesnard, Molière, t. V, p. 285, puisqu'il influe sur toute la fin de la pièce.

(2) Amour médecin, acte HT, scène VII: « Liselte. Ils sont allés achever le reste du mariage.— Syanarclle. Comment le mariage ? — Lisette.Ma foi! Monsieur, la bécasse est bridée, et vous avez cru faire un jeu qui demeure

une vérité.»— Voirles Curiosités françaises de Oudin,1640,p.63, La bécusse était bridée, idiotisme, le mariage contracté ; la femme engagée.

C’est ainsi que la scène de folie, tirée du théâtre italien, a été modifiée par un autre emprunt à Cyrano de Bergerac!; elle est devenue plus naturelle et mieux liée à lPaction. Dans tout le reste de la pièce, on pourrait constater les mêmes imitations multiples, entrecroisées, pour ainsi dire. La grande scène de la consultation devait déjà figurer dans les canevas italiens, puisqu'elle est indiquée dans la Nouvelle d'Olynthe ; Molière l'a renouvelée,en y introduisant des médecins connus de son temps. Plus loin il a imité Térence, plus loin Tirso de Molina ?; ailleurs ila fait des emprunts directs à un roman de Sorel. Nousretrouverons plus tard ce roman de Polyandre qui n’a paru qu’en 1648, mais nous pouvons tout de suite en détacher lesscènes qui se rapportent à l'Amour médecin.

Néophile, le fils d’un riche partisan, vient pour la première fois en visite dans la maison d’Aurélie, une jeune veuve qu'il courtise. Myope, il croit reconnaitre sa belle dans une ruelle obscure, se jette à genoux et adresse

(1) Molière a-t-il pu connaître le Pédant joué dès 1641, lorsqu'il se rencontrait axec Cyrano de Bergerac chez L’huillier ? Cette assertion de M. Paul Mesnard, (Biog. de Molière, t. X, p. 1), ne nous parait pas fondée. Le Pédant joué est lui-même imité d'une petite pièce de Lope de Vega, l'Enlèvement d'Hélène, dont voici le résumé. Un médecin, plus avare encore que le principal Grangier, est père d’une jolie fille, aimée de l'étudiant Paëz. Il permet aux deux amoureux de représenter devant lui, le jour de sa fête, une comédie, l'Enlèvement d'Hélène. Paëz-Pâris invite sa partenaire à le suivre sur son vaisseau ; comme Hélène préfère une voiture, il en ramène une de chez le loucur,y monte avec elle, et se sauve avec la caisse du médecin. Celui-ci les rattrape dans une auberge, et accepte en maugréant les faits accomplis. L’Enlèvement d'Hélène fait partie du Recueil de Lope de Vega intitulé : l'ieslus del Santissimo Sacramento en doce autos sacramenlales con sus Lous y Entremeses, imprimé à Madrid en 1644. Le Pédant joué n’a donc pu être composé à Paris qu'en 16%, date contlirmé par l’allusion, souvent signalée, au mariage de la duchesse Marie de Gonzague avec le roi de Pologne (acte I, seènc IV). La 1° édition de la pièce est de 1654, mais Sorel nous apprend dans le Parasite Mormon (1650), édition de Sallengre, 1715, tome Il, p. 283, qu’elle élail achevée en 1650.

(2) Sur ces imitations déjà connues, voir l'édition de Molière de M. P. Mesnard, t. V, p. 284 et 321.

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une déclaration du dernier galant à une vieille folle, qui lui saute aux cheveux. Au même instant, Aurélie sort d’une chambre voisine avec quelques amis, comme pour jouir de sa confusion; lui, croyant à un coup monté, refuse toute explication, et court, comme un fou, rejoindre son carrosse au Luxembourgl. Quatre personnes, qui s'intéressent à son malheur, montent avec lui. En route, chacun de le plaindre, et de lui indiquer un moyen de réussir en amour. Ayez un poète à vos gages, qui fasse des vers pour vous, lui dit le poète; faites de l’or vous-même, lui dit le souffleur ou l’alchimiste ; faites des folies, apprenez de moi le véritable art d’aimer, lui dit une sorte de fou qui s'intitule fièrement lAmoureux Universel. Mais le quatrième, plus sage, l’intrigant Polyandre, lui débite un long sermon : « À ce que je reconnais. l’on peut conclure que tous les trois personnages que nous avons ouis, vous ont donné de parfaitement bons conseils sur vos amours, chacun selon leur mélier?. » Polyandre continue. Ses réflexions sur les hommes qui exploitent la sottise d'autrui, et leur vendent l’espérance ou la flatterie, sont entrées dans la harangue de M. Filerin 3: elles sont venues s'ajouter au chapitre de Montaigne sur les médecins, si souvent utilisé par Molière #. Celui-ci ne prend pas la peine de cacher ses emprunts : un peu plus loin il fait allusion à la querelle de deux médecins, Théophraste et Artéphius ÿ; ce sont encore les noms de deux charlatans associés dans le roman de Sorel, et qui finissent par se brouiller.

La même aventure de Néophile à déjà servi à Molière

) Polyundre, t. 1, p. 48 et suivantes.

) Polyandre, p. 166.

) L'Amour médecin, acte HI, scène [.

(4) Essais, livre II, chap. 37, cité par Auger.

(5) Polyandre, tome II, livre V, p. 338, — L'Amour médecin, acte I, scène IIL: Molière dit Artémius.

pour ses Fächeux 1. Eraste prend d’abord le « donneur d'avis » pour un alchimiste,et murmure à part lui :

Voici quelque souffleur, de ces gens qui n’ont rien. En tout cas c’est un mendiant :

Si vous voulez, Monsieur, me prêter deux pistoles Que vous reprendriez sur le droit de l'avis ?

De même, le souffleur qui rencontre Néophile au Luxembourg, le prie de faire arrêter son carrosse et l’entraine dans une allée retirée ; il veut lui communiquer son secret, et lui emprunter douze pistoles sur les bénéfices à venir. Douze pistoles, une somme! le fâcheux de Molière est moins exigeant, partant plus naturel. L'imitation est évidente, mais on voit aussi comment Molière à tout transformé dans les Fâcheuæ et dans l'Amour médecin.

Polyandre est bien froid, bien désintéressé, quand il parle de la sottise des hommes. Filerin n’en rit pas puisqu'il en vit; il se fâche contre les jeunes confrères, qui vont gâter le métier avec leurs sottes querelles. Sganarelle n’a pas d'aventures extravagantes chez les précieuses ; c’est un brave bourgeois, qui cause volontiers de ses petites affaires, et qui demande consei] à des marchands comme lui, à sa nièce, à sa voisine, et non pas à des fous, à des « originaux », comme les appelle Sorel, c’est-à-dire à des exceptions. Et Sganarelle n’a pas besoin non plus d’être guidé, pour deviner le jeu des donneurs de conseils ; son bon sens lui suffit, il n’est ni aveugle, ni sourd, excepté quand il ne veut pas entendre. En un mot, Molière procède toujours avec goùt et réflexion : il rend comique ce qui n’était que bouffon, et comme chez lui la raison est toujours plaisante, la plaisanterie est toujours

(1) C'est le plus ancien emprunt que Molière ail fait au Polyandre

qu'il mettra plusieurs fois à profit. — Les Fächeux, acte HT, scène [t,

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raisonnable. Si banale que soit la remarque, Sorel nous aura permis de la refaire avec de nouveaux détails : d’une part il nous a laissé entrevoir, derrière l Amour médecin, des canevas italiens que Molière a certainementconnus, et de l’autre, il nous à obligés à examiner de plus près la composition de cette pièce.

Les Nouvelles françaises. qu'il publie quelques mois après le Palais d'Angélie, n’ont pas le même intérêt. Sans doute il faut de l'audace pour écrire des Nouvelles françaises, dans un temps où tous les nouvellistes cherchent leurs sujets à l’étranger, el donnent invariablement à leurs héros des noms grecs ou latins !. Sorel est très fier de ne pas « quitter Paris, la plus belle ville du monde », très fier d'introduire dans ses récits un baron de Saint-Amour ou un vicomte de l'Estang. Malheureusement son audace se borne à ces minuties, et il dépense tout son esprit dans sa préface. Les courtes Nouvelles, qu'il insérera un peu plus tard dans la Maison des Jeux ?, seront mieux écrites et auront encore l’avantage de nous ramener à des comédies connues.

Au dire d’un éditeur instruit du XVIIT: siècle, de Bruzen dela Martinière 3, Molière aurait concu l'idée de son Médecin malgré lui, en entendant raconter à la cour une anecdote semblable, où le roi François [er jouait son rôle. Bruzen se trompait à moitié ; la joyeuse comédie doit

(U Tels sont les préjugés du publie, que Sorel lui-même sera obligé de revenir aux noms grecs ct latins. Cette question des noms à donner aux héros de roman ou de théâtre a été souvent agitée par Îles auteurs du XVI siècle:(Voir les Nouvelles de Segrais, la Lettre de Boursault, {. IT, p. 251, à la marquise de B..., sur l’indiligence du théàtre, et la préface de la Fausse Clélie, par de Subligny).

(2) La Maison des Jeux, composée vers 1630, n’est imprimée qu’en 1643; nous en détachons de suite les Nouvelles isolées.

(3) Bruxen de la Martinière, édition de Molière, Amsterdam, 1725, net JU A que CE

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