LE VILAIN MIRE
avoir une tout autre origine: c’est une nouvelle épreuve de cette farce perdue du Fagotier, que Molière avait probablement empruntée aux Italiens. Quoiqu'il en soit, il faut savoir gré à Sorel de nous avoir conservé une version du Vilain mire ?, que les auteurs de l Æistoire littéraire de la France ont recherchée sans succès, et qui est évidemment celle indiquée par l’allusion de Bruzen. Un cavalier français s’est épris, durant les guerres d'Italie, d’une belle Génoise, d’une de ces « sœurs d'alliance » qui donnaient tant d’inquiétudes aux Françaises. Il l'aime et est aimé d'elle ; mais l’étrangère, se défiant de son inconstance, lui demande, comme preuve d'amour, de rester muet jusqu’à nouvel ordre. Le jeune homme obéit, ets’en retourne à la cour de France, où son infirmité excite la compassion de bien des dames. Le roi, sur leur prière, fait venir les plus fameux médecins qui y perdent tous leur latin. Enfin il s’en présente un, qui demande à tenter la cure ; c’est la belle Aurélie déguisée en opérateur ; elle
(1) La conjecture est de M. Paul Mesnard, Molière, tome VI, p.17. Elle est très vraisemblable, parce qu'aucune des nombreuses versions qu’on a conservées du Vilain mire, ne rappelle exactementle Médecin malgré lui. On a souvent remarqué les traits communs du Médecin volant, de l'Amour médecin, Gu Médecin malgré lui et du Malude imaginaire, Sous nos yeux une simple parade se modifie, s’élargit et devient presque une comédie de caractère, mais la dernière version rappelle toujours la première et les métamorphoses rapides de Toinelte font encore penser à celles de Sganarelle. Voici comment on pourrait Cxpliquer cette succession de pièces analogues et différentes : le Médecin volant est sorti d’un canevas ilalien, qu’on jouait peut-être à Paris dès 1620; la Nouvelle d'Angélie nous a laissé entrevoir un canevas différent, origine probable de l'Amour médecin; le Médecin malgré lui est sorti du Æagotier, encore emprunté aux Italiens; enfin le Malade imaginaire est une dernière épreuve du Médecin volant, combiné avec le Mari malade, de l'acteur Raisin cadet, pièee perdue, mais résumée dans le teme VI, p. 436, de l'édition de Molière, donnée par Pelitot, Paris, 1893.
(2) Sorel, Maison des Jeux, tome Il, p. 200. — Histoire liltéraire de la France, XXI, p. 197.
rend la parole à son fidèle serviteur, lui donne sa main, et les bonnes âmes en sont pour leurs frais de compassion.
Autant cette version du Vilain mire est gracieuse, autantle récit suivant est grossier, Il est curieux de voir ee que devient, entre des mains novices, la nouvelle italienne qui, ajoutée à la Jalousie du Barbouillé, donnera plus turd Georges Dandin.1Sorel conservé, aggrave même des détails de l'original, que Molière à résolument supprimés, parce qu'aucun publie francais ne les aurait Supportés. Ainsi, le mari trompé de Boccace s’arme d’un grand coutelas, et coupe la chevelure de la servante, complive de sa femme : il est plus cruel dans la Maison des Jeux, il défigure la malheureuse et la réduit à s'acheter un nez d'argent, D'autres changements sont plus heureux. Le mari italien n'hésitait pas à poursuivre l'amant, l'épée à la main ; il croisuit le fer avec lui, il était courageux et presque sympathique, ce mari. Sorel a imaginé un plai: sant contraste entre li couardise de l'un et les fanfaronnudes de Pautre, contraste que Molière ne trouvera pas du premier coup. Valère, le rival du Barbouillé, est un amoureux quelconque ; mais Clitandre, l'ennemi de Georges Dandin, deviendra un aimable bretteur, semblable « uu jeune espadassin » de la Maison des Jeuæ. I] ne faudrait pas pousser plus loin la comparaison : Sorel n’a pas su, comme Molière, ajouter à ses pluisanteries quelques traits d'observation, ni rendre, comme lui, l'amusant dédain de la noblesse pour lt bourgeoisie enrichie: il n’a fait qu'une farce, mais qui a son mérite.
La dernivre Nouvelle?, la plus intéressante, rappelle
(1) Boccace, Décuméron, Journée VII, Nouvelle 8. — Sorel, Maison
des Jeux, L 11, ps 214, Nouvelle de Drogon.
(2) Sorel, Maison des Jeux, tome 1, p. 333 à 345,