LA NOUVELLE DES DEUX SŒURS
l'Ecole des Maris. C’est l'histoire de deux sœurs « des plus apparentes de Dijon ». Charide, la cadette, aime les vers, les romans, les comédies et les assemblées, « souffre civilement l'entretien des jeunes hommes, joue avec eux à toutes sortes de jeux de récréation », et même quand le jeu l'exige, un baiser à recevoir ou à donner n’est pas pour l'effrayer. Herpinie, l’ainée, « eùt cru commettre un péché mortel si elle eût lu l'Astrée ou le Cid ; elle n'entre dans son cabinet que pour faire des lectures extatiques ». Les jeux d'esprit et de conversation ne sont à ses yeux «que des niaiseries etdes propos oisifs, où il y a beaucoup d’offense ». Donnez-lui des cartes, à la bonne heure, « ses yeux brillent comme des escarboucles », elle ramasse avidement ses gains, pour s'acheter des colifichets, et jure à la moindre perte. Les deux sœurs se marient en même temps. Charide donne sa main « à un brave homme, d'âge sortable », dont les qualités solides lui offrent toute sécurité, et dont la fortune encore modeste ne manquera pas d’augmenter. Pour Herpinie, elle choisit un mari selon son humeur, très riche ou passant pour tel, hypocrite, gourmé. Ce mari, « fourni d'un certain poil châtaigné roux, qui n’est pas sujet à blanchir de sitôt », ce mari est vieux, usé, pauvre par dessus le marché: il la trompée de toutes les manières ; Herpinie le lui rend avec usure et jette le masque d'une dévotion inutile.
Tout ce récit est bien conduit, les caractères sont vivement esquissés, mais attribuer leur contraste uniquement aux petits jeux, le procédé est par trop simple. Sorel a oublié d'apprendre l’art des préparations chez Térence, il n’a point l'expérience indulgente d’Ariste, ni son éloquence insinuante de futur mari. Du moins a-t-il entrevu un sujet intéressant, et c'est sur cette impression que nous vou-
lons rester en quittant les Nouvelles, ses œuvres de jeunesse. S’il nous à fallu sans cesse le rapprocher de Molière, il a perdu forcément à cette comparaison, honorable mais dangereuse. Du moins lui reste-t-il le mérite d’avoir su choisir parmi tant de situations banales qui trainaient autour de lui: il a deviné quelquefois celles qui devaient être reprises par un maitre.
Intéressants par eux-mêmes, ces premiers ouvrages de Sorel ont encore le mérite de nous fournir quelques renseignements sur sa biographie, son caractère et ses relations. Il faut oublier le Sorel traditionnel, décrit par les dictionnaires, cet écrivain aussi pauvre qu'orgueilleux, vivant en dehors de toutes les coteries, ignorant l’art des dédicaces. Ces traits ne sont pas les siens, du moins dans la première partie de sa vie, Le Palais d'Angélie, dédié à Madame, sœur du roi, estsigné Marzilly !. C’est, à une lettre près, le nom d’un courtisan peu serupuleux, à qui le jeune auteur avait sans doute donné son livre pour qu'il s’en fit honneur, et qui oublia de le récompenser. Quarante ans plus tard, il se souvenait encore de cette mésaventure, lorsqu'il écrivait dans le Chemin de la Fortune : « Les hommes de cour exploitent tous ceux qui les approchent: si ce sont des auteurs, ils s’attribuent les poèmes ou les discours qu’ils ont composés, ou bien si ces nouveaux venus veulent dédier un livre à un prince, ils lui font croire que c’est eux qui ont donné l'invention de ces choses, et qu’ils les ont été rechercher pour leur procurer de l'honneur et du divertissement 2? ». La lecon ne servit pas à Sorel, qui va dédier encore un nouveau roman
(1) Charles de Marcilly, comte de Cypière, écuyer du roi, a l’habitude de tricher au jeu et de ne pas payer ses dettes, suivant l’Inventaire des livres de Maitre Guillaume, 1620, etles Mémoires de Bassompierre.
(2) Sorel, Chemin de la forlune, p.266.