LES PROTECTEURS DE SOREL
à un grand seigneur champenois, M. de Baradaz: mauvaise inspiration, car la fortune du favori de Louis XIE, aussi courte qu'éclatante, Gonna naissance à un proverbe : Fortune de Baradaz. Lts dames ne sont pas non plus oubliées dans ses dédicaces ; il offre la Vraie Suite de la Polyxène à Mademoiselle de Tresmes, et les Nouvelles Françaises « à toutes les dames de Paris ». Sorel est devenu tout à fait galant, depuis qu'il s’est attaché au service du maître de toutes les élégances, du comte de Cramail, dont il copie les manières, le style et même quelquefois les pseudonymes !. En même temps, nous le voyons présider un cercle de jeunes gens ?, analogue sans doute à celui du romancier d'Audiguier, qui faisait jurer à ses amis « de se battre, de penser et d'aimer » : il écrit des vers pour les Ballets de cour, c’est-à-dire qu'il fréquente tous les poètes du temps, Théophile, du Vivier, Bordier, Boisrobert, Racan., Malherbe, et Porchères l’Augier qui, prenant son rôle au sérieux, s'intitule « l’intendant des plaisirs nocturnes », et Saint-Amant qui mérite déjà cet éloge d’un de ses admirateurs :
Toi qui, comme Bacchus, as bu par tout le monde.
Avec quelle joie mêlée d’orgueil, Sorel à pénétré à son tour, pour la première fois, dans la salle du Petit-Bourbon, portant sous le bras, soigneusement pliés, les livrets qu'il aura l'honneur d'offrir aux dames ! Comme il se rit intérieurement des sottes questions des grands seigneurs, et de l’insolence des musiciens qui prennent son dos pour un pupitre ! Il faut bien souffrir un peu pour arriver
(1) Sorel a plusieurs fois repris le pseudonyme d'Ærophile souvent adopté par le comte de Cramail dans ses œuvres galantes ; il fut pendant quelque temps le secrétaire du comte.
(2) Francion, livre VI, p. 221.
à la gloire. Et déjà le vieux duc de Nemours est venu délivrer son nouveau protégé, le vieux duc Géropole du Froncion, celui qu’on voyait tout à l'heure faire bonne garde à la porte du Petit-Bourbon, « sans chapeau, avec une calotte de satin sur la tête, un trousseau de clefs à une main, aussi gros que celui du geôlier de la Conciergerie, et un mouchoir en l’autre pour essuyer la sueur de son front! ». Le duc de Nemours est l’âme de toutes ces fêtes, ou plutôt il est le ballet incarné ; quand la goutte le tient, il imagine des ballets de goutteux où il figure encore, assis dans un fauteuil et battant la mesure avec sa canne. Chez lui, autour de grands registres où sont peintes toutes les Entrées, il réunit de véritables conférences de gens de lettres, pour discuter sur toutes les parties de son art favori.
À côté de ces relations, Sorel en a d’autres plus agréables. Voici en quels termes un de ses contemporains appréciait dès 1614 l’art nouveau de la conversation : « La conversation civile est un des principaux effets de la conservation humaine, et la fréquentation des bonnes compagnies sert d’une lime pour polir nos imperfections. C'est la trompette de notre renommée, le livre sur les exemples visibles duquel se réforment nos plus mauvaises habitudes, le lieu où la vertu se fait paraître en son lustre, principalement si elle fait rencontre de volontés disposées pour l’admirer ? ». Ces bonnes volontés ne manquaient pas au commencement du X VIlesiècle; nul doute qu’il n’y ait eu de bonne heure bien des cercles dont nous connaissons à peine les noms, tant l'hôtel de Rambouillet
(1) Francion, livre V, p. 199 à 205.
(2) Dédicace du Manuel d'amour, mis en forme de lieux communs, dédié à Mlle de la Fons, par A. T., Paris, 1614, in-8.