LES PREMIERS CERCLES DU XVII SIÈCLE
a éclipsé tous ses rivaux. C’est là, c’est dans ces réunions de l'aristocratie et de la très riche bourgeoisie 1, que Sorel aime à déployer tous ses talents. Tantôt il vient avec son maître, le comte de Cramail, proposer aux dames des thèses d'amour ?; tantôt il donne la réplique à un contradicteur et soutient « que ce n’est pas manquer de magnanimité que de se laisser vaincre aux charmes dun bel œil? », presque le vers de Polyeucte ; tantôt, moins galant, il défend le divorce #. La science ne lui est pas non plus étrangère, mais la science galante et coquette. Il est prêt à rendre compte des ouvrages nouveaux, comme de ces Nouvelles pensées sur les causes de la lumière, du débordement du Nil, et de l'amour d'inclinationÿ ; il pose des questions comme celle-ci : « En quelle saison le monde a-t-il été créé ? » et il prouve doctement que c’est en automne 6. Du reste, les grands seigneurs eux-mêmes ne dédaignent pas d'aborder ces matières. Chez la princesse
(4) La chasse au vieil grognard d'antiquité, 1622, représente les bourgeois se rendant au Cours, en carrosse, comme les nobles, et parlant des livres nouveaux pour se rendre agréables aux compagnies. Quant à leurs femmes,« cela leur est commun, à aucunes la diversité des langues, à toutes la dignité du maintien.» Le Pasquil de la cour, 1622, décrit comment ces mêmes bourgeoises stylent leurs pelites bonnes de province à bien recevoir les visiteurs. En 1617 on réimprime encore la traduction d'un petit livre italien (Questions diverses et réponses d'icelles divisées en trois livres, savoir: Questions d'amour, naturelles, morales et politiques, Rouen, 1617, in-12), destiné aux beaux esprits des nouvelles ruelles.
(2) Les thèses ou conclusions amoureuses portées aux dames, en quise de momon, par le bachelier Erophile, avec les réponses par le docteur Philarète, Paris, 1621, in-12, réimprimées dans les Pensées du Solitaire.
(3) Sorel, Palais d'Angélie, p. 1056.
(4) Orphyse de Chrysante, 1626, livre IV.
(5) Cet ouvrage de Cureau de la Chambre est de 1634 Nous avons forcé un peu la date.
(6) Maison des Jeux, tome I, p. 194. C'est une des thèses soutenues par l’abbé de Retz pour le baccalauréat en théolooie, en 1631. Œuvres du cardinal de Retz, t. IX, p. 73.
de Conti, le maréchal de Bassompierre fait des conférences sur le Soleil, « ce bel œil du monde 1 », etne manque pas,chaque fois, de finir par un compliment aux dames f. Et l'ami de Bassompierre, le comte de Cramail, veut-il expliquer le crépuscule, il montre la Nuit, une beauté brune fuyant éternellement devant le Jour qui l'atteint quelquefois. ? C’est déjà du Fontenelle, à moins que ce ne soit du Trissotin. Il est bon que,dans ces réunions galantes, une plaisanterie de corps de garde éclate de temps à autre, pour nous rappeler les dates et la grossièreté persistante des mœurs.
Telles sont les diverses sociétés où Sorel passe sa jeunesse. Ses brillantes relations l’ont rendu très fier ; il accepte en souriant l’anagramme latin que son ami Guy Patin a trouvé dans son nom, « C{arus sol ero »:
Sorel comme un soleil en nos ans paraîtra.
En vain l'oncle Charles Bernard, le premier historiographe de France, le rappelle aux occupations sérieuses, à l'étude des sciences et de l’histoire ; sa voix ne sera pas écoutée de sitôt ; pour le moment, son neveu est tout aux lettres et aux plaisirs. Mais parfois le bon sens du petit bourgeois reprend le dessus ; il se sent dépaysé dans un monde qui n’est pas le sien; il est fatigué des petits vers,
(4) Biblioth. Nat. Manuscrits français, n° 19197. La conférence est suivie de plusieurs autres dans le même goût.
(2) Les amours du Jour et de la Nuit furent plus tard données par le comte de Cramail à l'abbé Cotin et réimprimées dans les Œuvres galantes de ce dernier, p. 317.
(3) Ces plaisanteries abondent dans les Jeux de l’Inconnu du même comte de Cramail. — Malherbe et Racan s’escriment à mettre en vers une épigramme obscène ; ils n’y réussissent pas, mais pour ne point la perdre, ils vont la lire chez une Madame de Lacroix (Œuvres de Racan, Bibl, elxvirienne, t. 1, p. 343), aussi pédante sans doute que la vicomtesse d'Auchy et que Mile de Saint-Nectaire.