LES DIVERSES ÉDITIONS DU FRANCION
phrase telle que celle-ci: «Adieu, jusqu’à une matière qui puisse servir de cinquième livre à Fæneste ».
Ainsi allongé à deux reprises le texte du Francion n’a été revu et corrigé qu'une fois, en 1624. Les expressions archaïques, les jurons trop expressifs ont disparu dans la seconde édition; quelques longueurs, quelques pages grossières ont été supprimées ?, mais il en reste ; les moralités, au commencement et à la fin de chaque livre, ont reçu plus de développements et l’ordre de quelques passages a été interverti:; en somme, rien à relever que des minuties. Tels sont, à peu de chose près, tous les changements que le Francion x subis dans la forme et dans le fond ; tous y ont été introduits par Sorel lui-même, en 1624 et en 1653, et seulement à ces deux dates. À partir de 1633, l'ouvrage est toujours réimprimé textuellement, malgré les annonces menteuses de quelques libraires. Dès lors toutes les éditions se valent, et l’on peut, sans inconvénient, lire le Francion dans une réimpression moderne.
Si le roman est trop connu pour qu'on lanalyse, il ne sera pas inutile de rechercher dans quelles circonstances il a été écrit et à quelles sources Sorel a puisé. En France, le réalisme a toujours été une manière de réaction contre la littérature à la mode. Quelle est cette littérature en
(1) Donnons quelques exemples de ces changements. Dans le Francion de 1623, p. 556, on lit: « Depuis que je m'étais vu bien en conche » ; dans l'édition Colombey, p. 220. « Depuis que je m'étais vu vu bien vêtu.» Dans l'édition de 1623, Clérante dit à Francion : « Fertu nom de Dieu, en dépit de tous les hommes vivons lout au contraire d'eux ; édition Colombey, p. 260 : « En dépit de tous les hommes vivons tout au contraire d'eux ».
(2) Ainsi le récit du songe, édit. Colombey, p. 96 à 109,cs1 beaucoup plus long et plus grossier dans l'édition de 1623.
(3) Ainsi l'Avertissement d'importance, de l'édition de 1623, a élé coupé en deux : une partie de cet Avertissement sert d'introduction au livre VII, p. 301 à 304; l’autre a été reportée dans le livre XI, p. 448 el suivantes.
1623, et que sont ses héros ? Tous capitans ou bergers. Le goût de la grandeur et de la délicatesse a expulsé du théàtre et du livre tous les autres sentiments. Cet idéal est bien beau, trop beau même, pour les bourgeois railleurs dont Sorel fait partie, quoi qu’il dise. C’est leur opinion qu'il exprime dans la première phrase du Francion : « Nous avons assez d'histoires tragiques qui ne font que nous attrister »; et il demande la permission de rire, de comparer la réalité aux peintures arrangées des livres. Aux chevaliers de roman il opposera les vrais courtisans du Louvre; aux bergers, les types vulgaires dela rue et de la campagne. Mais ces vulgarités et ces laideurs figuraient déjà dans une autre littérature, jadis emphatique et maniérée comme la nôtre. L'esprit satirique avait triomphé en Espagne, et les Amadis, les chevaliers guindés sur leurs grands sentiments, avaient dû céder la place aux picaros, aux gens de sac et de corde. L’intrigue folle et décousue, les mœurs étranges des romans d'aventures espagnols, ne les avaient pas empêchés d’être compris et goùtés dans toute l’Europe, parce que partout il y avait des aventures et des aventuriers. Nulle part ces livres nouveaux n'étaient aussi appréciés qu’en France. Tout le monde les lisait, depuis la grande dame à qui Jean de Luna venait de dédier la seconde partie du Zazsarille de Tormes, imprimée à Paris, depuis Arnauld d'Andilly, qui couvrait de notes son exemplaire du Gusman d'Alfarache 1, jusqu’au pauvre diable de comédien qui n'avait point d’autres lectures ?. Sorel imite donc les
(1) Bibliothèque nationale, Y2 1205.
(2) Dédicace de la comédie du Poète Basque de Raymond Poisson, 1668. « Enfin je voulais à toute force faire le grand auteur, moi qui ne sais presque pas lire, et qui mai étudié que Laxarille de Tormes, buscon et Fortunatus. »