SOREL IMITE LES ESPAGNOLS
romans picaresques. Francion, cet ancêtre lointain de Gil Blas, nous est venu, comme lui, d'Espagne, etilest comme lui bien français. Le jeune romancier rompt en visière à d'Urfé; il veut remonter, non pas à Rabelais (le temps des fictions grandioses est passé et lui-même n'a guère la tête épique), mais à ses disciples minuscules, aux vieux conteurs gaulois, à Noël du Kail, à Bouchet, à Béroalde de Vervilleet aux farceurs du Pont-Neuf. Comment a-t-il combiné l’imitation de tous ces livres étrangers ou français avec ses souvenirs personnels ? essayons de nous en rendre compte pour juger le Francion.
Tout d'abord on est frappé de voir à quel point Sorel ressemble à ses modèles espagnols. Les romans picaresques ont leurs personnages et leurs épisodes obligés comme une tragédie classique : presque tous nous conduisent au collège et au théâtre ; l’un d'eux, le plus oublié, décrit même une représentation du Sairñt-Genest de Lope de Vega, imité par Rotrou !. Les descriptions de ce genre se retrouvent chez Sorel comme chez Lesage. Si les juges et les voleurs sont de tous les pays 2, la courtisane est originaire de l'Espagne et de Pltalie; depuis longtemps nos satiriques se plaisaient à raconter ses faits et gestes, et à donner des sœurs à Célestine et à Macette. L’Agathe de Sorel.n’est point indigne de ses devancières: « Pour ne vous point mentir, il n'y avait aucun scrupule en elle, ni aucune superstition ; elle vivait si rondement, que je m’imagine que si ce qu'on dit de l’autre monde est
(4) Alonso moço de muchos, Madrid, 1625 in-12', par Yanez de Rivera, p. 142.
(2) Dans Guzxman d'Alfarache, livre IV, chap. IE, la justice de Sienne manque de faire arrêter Guzman, parce qu’il a été volé. Sorel se moque de même des juges italiens dans les livres IX et XIT du Fran Cion.
vrai, les autres âmes jouent maintenant à la boule de la sienne. Elle ne savait non plus ce que c'était des cas de conscience qu'un Topinambou, parce qu’elle disait que, si l’on lui en avait appris autrefois quelque peu, eile l'avait oublié, comme une chose qui ne sert qu’à troubler le repos. Souvent elle m'avait dit que les biens de la terre sont si communs qu'ils ne doivent être non plus à une personne qu'à l’autre, et que c'est très sagement fait de les ravir, quand l'on peut, des mains d'autrui. Car, disait-elle, je suis venue toute nue en ce monde, et nue je m'en retournerai : les biens que j’ai pris d'autrui, je ne les emporterai point; que l’on aille les chercher où ils sont et que l’on les prenne, je n’en ai que faire ! ». D’où est sortie cette aimable personne ? de quelque Nouvelle espagnole, à coup sûr, aussi bien que la digne compagne de lZypocrite de Scarron. C’est aussi aux Espagnols que Sorel a emprunté cet épisode sentimental, qui s'accorde assez mal avec le reste du livre. Naïs, la belle Italienne, qui voyage avec son cortège de soupirants, et dont le portrait suffit à enflammer Francion, ressemble fort à «la Dame aux beaux yeux » du Gusman d’'Alfarache.
Ce ne sont pas seulement les détails et l'intrigue du roman qui viennent de l'étranger, mais aussi le ton provocant des préfaces et la manie des longs sermons. Nos voisins les avaient toujours beaucoup aimés, et l’un des auteurs de la Célestine avait soin de prévenir que son œuvre contenait plus de deux mille maximes de sagesse. Il n’y en avait guère moins dans les romans-picaresques, et les traducteurs français du XVIIe siècle se gardaient bien de supprimer ces moralités ; ils auraient déconcerté leurs lecteurs. C'était une tradition établie, une théorie :
(1) Francion, livre 11, p. 81. C'est la gouvernante d'Agathe qui parle.