SOREL SE SÉPARE DES ESPAGNOLS
la description du vice pouvait, devait être aussi cynique que le vice lui-même, afin d'en mieux inspirer le mépris, mais la morale n’y perdait rien.
Tels sont aussi les procédés de Sorel dans le Francion; il a soin de placer de belles réfiexions à la fin des épisodes les plus scabreux. Plus tard même, avec la belle logique de la jeunesse, il devait reprendre une vieille théorie des stoïciens 1, et écrire, de sang froid, un roman obscène, les Aventures de Florinde, où les termes propres, mal propres plutôt, étaient employés à dessein pour mieux décoùter du vice. Presque aussitôt il regrettait, et avec raison, d’avoir écrit de la sorte; le Francion était déjà assez cru, en dépit de ses réflexions d’une gravité toute castillane.
Cependant le romancier français n’imite pas toujours ses modèles étrangers d'aussi près : il leur laisse en particulier ces vieilles plaisanteries à l’adresse des moines ou même de la religion, qui paraissaient toujours nouvelles à un peuple dévot. En vain l'Inquisition faisait expurger le Lasarille de Tormes, les Espagnols continuaient à lire le bon texte dans les contrefaçons d'Anvers ?. Sorel, au contraire, respecte toujours les prêtres, et ne les tourne jamais en ridicule. Un convive aviné du Francion commence quelque part « une drôlesse d'histoire de curé», aussitôt l’auteur linterrompt et saisit l’occasion de placer une belle invective contre Boccace, Marot, Rabelais, la reine de Navarre
et tous les anciens conteurs *. Cette exception ne laisse
(1) Sorel a exposé cette théorie dans l'Avertissement des Aventures de Florinde. — Comparer Bayle, Dici. historique, 1715, tome Il, p. 1021, IV Eclaircissement sur les obscénités.
(2) Préface de la traduction française du Zaxarille de Tormes, par M. Morel-Fatio.
(3) Francion, livre VII, p. 313.
(4) Francion, ibid. et Remarques sur le XI livre du Berger extravagant, p. 501.
pas de surprendre chez un écrivain comique, et à cette date. Mais Sorel n’a jamais voulu écouter les amis du poète Théophile; les libertins, ceux qui ne connaissent d'autre Dieu que le plaisir, l’effraient, comme les raisonneurs et les exaltés, comme Vaninit « pauvre papillon venu d'Italie, pour se brüler au feu du Languedoc? ». Sorel, lui, n’a rien du papillon ; il possède les convictions solides d’un bon bourgeois, et il fera même plus tard des ouvrages de piété.
L'ami des prêtres se dédommage aux dépens des grands. On l'a dit souvent, les auteurs picaresques ne se moquent que des petites gens, des vrais gueux, et ménagent toujours la noblesse ; même le vieux seigneur du Lazarille de Tormes, qui se fait entretenir par son valet, inspire le respect, tant il est brave, poli, mince et long comme son épée. Mais lisez à la première page du Francion cette épitre Auæ gr'ands: « Ce n’est pas pour vous dédier ce livre que je fais cette épitre, mais pour vous apprendre que je ne vous le dédie point. Vous me répondrez que ce ne serait pas un grand présent que le récit d’un tas de sottes actions que j ai remarquées. mais que ne me donnez-vous sujet d'en raconter de belles, et pourquoi ne sera-t-il pas permis de dire des choses que lon ose bien faire ? Vous semble-t-il que je doive m’humilier devant une infinité de gens qui sont tenus de rendre gràces à lufortune de ce qu'elle leur a donné des richesses pour couvrir leurs défauts ? Il vous faut apprendre que je ne regarde le monde que comme une comédie, et que je ne fais état des hommes qu’en tant qu’ils s’acquittent
(1) Francion, livre V, p. 191, (2) Expression du Père Garasse, la Doctrine curieuse des beaux esprits de ce temps, p. 4.