LE NOM DE FRANCION
bien du personnage qui leur a été baillé. Celui qui est paysan, et qui vit fort bien en paysan, me semble plus louable que celui qui est né gentilhomme et n’en fait pas les actions... ! ». Des déclamations de ce genre ne viennent pas de Madrid, mais de Paris.
Il y a plus. La littérature picaresque est si particulière, elle à une saveur de terroir si forte, qu’elle répugne souvent aux étrangers : on y trouve une cohue amusante, des haillons pittoresques, rarement un caractère ou un sentiment humains. Le Sage l'avait bien compris quand il donna pour parents à Gil-Blas non plus un bandit, un galérien et une mère assortie, mais un vieux soldat et une petite bourgeoise 2. Sorel lavait compris avant lui; il dit bien haut que son héros n'est pas un gueux, mais un gentilhomme de notre pays etil insiste à diverses reprises sur cette distinction? qui apparait jusque dans le nom de Francion, longuement expliqué par le pédant Hortensius. « Il s'appelle Francion parce qu'il est le plus brave de tous les Français. Son histoire vaut bien la Franciade de Ronsard, car si Francion, fils d'Hector, est le père commun des Français, le Francion de ce siècle est leur protecteur et se montre capable de leur donner d'excellents conseils ». Les étrangers ne s’y sont pas trompés, et le libraire hollandais quitraduisait Francion par «le joyeux petit Français », voyait plus juste que l’érudit Lacurne
(1) Francion, édition Colombey, livre XI, p. 451. Cette épiître a longtemps figuré en tête du Francion et a fini par être remplacée par une dédicace à Francion lui-même, p. 11, édit. Colombey.
(2) Voir l'étude de M. Brunetière sur Le Sage (Revue des Deux Mondes, 15 mai 1883)..
(3) Sorel, Bibliothèque française, 1664, p. 176. — F'rancion, Livre X1, p. 445.
de Sainte-Palaye, qui cherchait les origines de ce roman dans les Amadis de Gaulef.
C’est donc un livre français. Si l’on y regarde de près, on constate même que Sorel doit plus à ses compatriotes qu'aux étrangers, car il est bien rare qu’un genre nouveau apparaisse sans être précédé de tentatives isolées. Dès 1617, d'Aubigné avait peint, dans son Baron de Fœæneste, la noblesse besoigneuse venue au Louvre avec Henri IV. En 1623, Théophile de Viau avait pris à partie, dans son Histoire comique, le pédant, le plastron de la vieille comédie. De 1619 à 1622, les d'Auvray, les d'Esternod, les Courval-Sonnet publiaient leurs satires et continuaient la tradition de Régnier. L'observation des mœurs populaires et bourgeoises avait déjà tenté aussi plus d’un malin magistrat. Tel d’entre eux n'avait pas dédaigné de recueillir les caquets des commères de la rue Saint-Denis, réunies dans la chambre d’une accouchée, et d'enregistrer leurs doléances sur l’irréligion du siècle, sur le luxe et sur la cherté croissante de la vie?. La contre partie se trouve dans un livret intitulé Za chasse au vieil grognard de l'antiquité, qui célèbre avec enthousiasme les progrès du bien être et de la civilisation. Sorel y à pris un curieux portrait de la bourgeoise endimanchée d'autrefois, raide et vêtue de couleurs criardes « comme la Pucelle St- Georges 3 », comme la statue enluminée de la Cappadoce,
(1) Lacurne de Sainte Palaye, (Recueil de notes manuscrites, Bibl. de l'Arsenal, n° 5844), écrit au mot Sorel: « Francion, qui tint la terre du roi Uterpandragon, frère du roi Artus. Voir Cabarentin ue Cornouailles, Î. 42. — Roman de Lancelot du Lac, tome 3, f. 32, col. 2, et encore lrancion qui est une œuvre de limitation des livres des Amadis de Gaule. » — L’érudit a attaché trop d'importance à un pastiche d’écolier (Francion, p. 128), que nous avons signalé au chap. II.
(2) Recucil général des caquets de Paccouchée, ete., 1623.
(3) Francion, livre V, p. 200, — La Chasse au vieil grognard, p. 39.