SOREL IMITE LES CONTEURS FRANCAIS
qui, dans les vieux bas-reliefs, accompagne toujours la statue du saint, son libérateur.
Non-seulementil a lu tous ceslivres contemporains, mais il a remonté jusqu'au XVI: siècle, il connaît la rarissime Histoire de Padre Miracle! qui décrit comme le Francion un jeune poète servant les amours d’un grand seigneur ; il aime les paysanneries de Noël du Fail, la grosse gaité de Béroalde de Verville n’a rien qui l’effarouche, et il fait son profit de tous les vieux contes gaulois. Tantôt il les reproduit sans changements ?,-et ce ne sont pas les pages les moins grossières de son livre; tantôtil les combine entre eux et les arrange adroitement. C’est ainsi qu'il lui suffit de réunir bout à bout deux vieilles Nouvelles, pour obtenir un récit d’une bouffonnerie énorme, qui vaut les meilleurs de Scarron dans ce genre #. Quelquefois même il cite des fabliaux rares ou perdus #.
Tous ces emprunts déterminent la marche du roman et limitent sa portée. Le héros, né en Bretagne, fait ses études et sa fortune à Paris, ses farces en Bourgogne, et son mariage en Italie ; seules, les descriptions de Paris méritent confiance et sont prises sur le vif. Ainsi le roman s'ouvre, comme une farce de la foire, par une série d’in-
(1) La petite Histoire de Padre Miracle fait partie du Premier livre de La flamme d'amour par Claude de Trellon, 1591. Dans la 1" édition du Francion (1623), p. 675, les aventures de Clérante et de Francion sont censées se passer sous le règne de Henri IT, comme les aventures racontées par Trellon.
(2) [1 cite souvent ces contes sans les modifier. Le conte du Mulelier de Boccace et de la Fontaine se trouve dans le Francion, livre IX, p. 382 et livre X, p. 406; la 8° des Cent Nouvelles nouvelles est reproduite livre IX, p. 874; la 21° du même recueil, livre VIIT, p. 308 et 318; la 24°, livre X, p. 424.
(3) Francion, livre VIT, p. 329-336. C'est la 72° des Cent Nouvelles nouvelles combinée avec la 71° Nouvelle de l’Heplaméron ; ectte dernière avait déjà été imitée dans les Contes dEutrapel, chap. V, de la Tour.
(4) Francion, livre X, p. 408.
cidents grotesques. Nous sommes en Bourgogne, parce que la Bourgogne est le pays classique des bons vins et des contes salés, mais nous ne trouverons point ici de détails particuliers et précis, comme dans les Ecraignes dijonnaises de Tabourot des Accords. Lorsqu'un poète comique du temps, Gillet de la Tessonnerie, mettra le Francion au théâtre en 1642, il pourra transporter la scène à Bourg-la-Reine, sans le moindre inconvénient. De même, pourquoi le jeune Francion qui vient étudier le droit à Paris, et qui manque, au sortir du collège, de s'engager dans une bande de voleurs, pourquoi Francion est-il Breton ? ! Probablement parce que Noël du Fail nous à montré un étudiant breton, rencontrant un camarade de son village, affilié à une bande de filous ; au XVIe siècle c’étaient les Anges de la Grève, en 1622 ce sera la bande des Rougets ou des Plumets. Sorel s’est contenté de rajeunir le récit de Noël du Fail qui avait déjà inspiré d’autres conteurs. Quant à la description de Fltalie. des plaisirs et des débauches de Rome, il l’a empruntée au roman de Guzman d’'Alfarache, aux premières lettres de Balzac et aux récits des voyageurs : en ce temps là, presque tous les jeunes gens, grands seigneurs ou bourgeois, allaient en Italie compléter leur éducation, et « donner chez les dames romaines » 2.
Mais si Sorel ne connaît guère que Paris, comme il le connait bien, comme il en aime, comme il en décrit tout jusqu'aux « verrues » ! Evidemment il à pris des notes et devancé les romanciers modernes ; ce n’est pas de mémoire qu’il à cité les trente ou quarante cabarets les
(1) F'rancion, livre IT, p.68. Comparer Noël du Fail, Propos rustiques, ch. VIII.
(2) Les Femmes savantes, acte Il, scène Il,