‹ La Vie et les Œuvres de Charles Sorel Sieur de SovignyChapitre 28 sur 176 · LES FARCEURS DU PONT-NEUF · texte numérisé non relu

LES FARCEURS DU PONT-NEUF

plus renommés de Paris, en indiquant les meilleurs crus et la clientèle spéciale de chacun !. Avec lui nous irons au Louvre et au Petit-Bourbon, à l'hôtel de Bourgogne et à la Pointe Saint-Eustache, sur le Pont-Neuf tout neuf, au quartier latin et au Marais ; il nous conduira partout, partout vous dis-je, libre à vous de lui fausser quelquefois compagnie.

C’est le Pont-Neuf qu’il préfère avec ses bouquinistes, ses marchands et ses farceurs de toute espèce. La source gauloise n’est point tarie, elle se répand encore en mille filets, elle égaie et anime tous ces livrets populaires, toutes ces joyeusetés et ces facéties qui se vendent sous le nom des comédiens et des charlatans en vogue. On se figure volontiers Sorel, comme l’Estoile, le roi des badauds ; il achète toutes ces plaquettes et les recueille précieusement dans son cabinet ?, en attendant qu’il les introduise dans son Francion. À lui donc les gravures %, les chansons, les almanachs populaires, les réclames des charlatans etles répliques des dupes, comme la Æarangue de Turlupin le souffreteux *, de ce pauvre diable qui à consenti à se faire arracher une dent, sans douleur, pour avoir de quoi manger avec les autres. A lui le Pont-Breton des Procureurs dédié aux Clercs du Palais, et l’Adieu du Plaideur à son argent, dont tous les couplets commencent par ce refrain, immortalisé par Scapin : « Il faut de

(1) Sorel, les Visions admirables du Pèlerin de Parnasse, 1635, p.24.

(2) Furetière le dit (Roman bourgeois, 2? partie, p.24) et tous les ouvrages de Sorel le prouvent.

(3) Francion, livre V, p. 204. Allusions aux gravures populaires sur les Preneurs de lune et des Chercheurs de Midi à quatorze heures, reproduites par le graveur Laigniet. (Recuerl des plus illustres proverbes, 1663).

(4) Sorel l'imite deux fois dans le Francion et dans le Parasile mormon.

l’argenti. » Le vieux procureur décrit dans le Francion, serait seul capable de réfuter ces arguments, et de ramener les clients découragés: « Vous qui êtes noble, il faut que vous montriez que vous avez du courage et que vous ne vous laisserez pas vaincre facilement. Le procès est une manière de combat où la palme est donnée à celui qui gagne, aussi bien qu'aux jeux olympiques. Voyez-vous, qui se fait brebis, le loup le mange, comme dit le proverbe : vous avez à vivre aux champs, parmi des villageois opiniâtres qui vous dénieraient ce qui vous serait dû, espérant de ne vous point payer, si vous vous étiez une fois laissé mener par le nez comme un buffle. Au reste, si vous plaidez en notre illustre cour, il vous adviendra des félicités incomparables : vous serez connu de tel qui n’entendrait jamais parler de vous, et, qui plus est, vous serez immortaiisé, car les registres, que l’on garde éternellement, feront mention de vous. Davantage les héritiers que vous aurez, possédant le bien pour lequel vous prenez tant de peine maintenant, béniront votre ménage, et prieront Dieu pour vous tout le temps de leur vie?». Ce n’est pas chez son père, le grave procureur de la rue Saint-Germain-l’Auxerrois, mais bien chez les farceurs du Pont-Neuf que Sorel a appris le secret de cette éloquence. Il ne dédaigne même pas les livrets les plus grossiers, la Conférence des Servantes de Paris, le Caquet des bonnes Chambrières, le Watelet à tous métiers * et tant d’autres plaquettes, dont la lec-

(1) Les Fourberies de Scapin, Acte II scène V. — Le rapprochement avec l’Adieu du Plaideur, a été signalé par E. Fournier.

(2) Francion, livre HT, p. 112 et suis.

(3) IT serait trop long d'énumérer tous les livrets populaires imités ou cités dans le l‘rancion, nous nous sommes borné à indiquer les principaux. Presque Lous ces livrets sont réimprimés dans les Variétés hist. el litt. d'E, Fournier

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